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Full text of "La crise sociale"

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Crise  sociale  /  i 


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1910 


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Digitized  by  the  Internet  Archive 
in  2013 


http://archive.org/details/lacrisesocialeOOdehe 


pTUDES   DE    JV\ORALE   &   DE    f^OCIOLOQIE 


LA 


Tise 


Sociale 


PAR 


Georges   DEHERME 


2^  édition 


BLOUDET    Çie    ÉDITEURS    A    pARîS 


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IJ^ .  I^.<^/^. 


La  Crise  Sociale 


DU  MEME  AUTEUR 


Un  Pessimiste  français  (Edmond  Thiaudiére).  — 
Une  brochure  in-8^  1900.  (Édition  de  La  Coopé- 
ration des  Idées).  Épuisé. 

Rapport  sur  l'enseignement  social  en  France. 

Une  brochure  in-8^  1900.  (F.  Alcan,  éditeur). 
Épuisé. 

La  Coopération  des  Idées.  —  Une  tentative 
d'éducation  et  d'organisation  populaires.  — 

Une  brochure  in-18°.  1901.  (Édition  de  VUnion 
pour  r Action  morale).  Épuisé. 

L'Afrique  occidentale  française.  —  Action 
politique.  —  Action  économique.  —  Action 
sociale.  (Ouvrage  couronné  par  l'Académie  fran- 
çaise et  par  la  Société  antiesclavagiste  de  France). 

—  Un  volume  in-8%  528  pages.  1*908.  (Bloud,  édi- 
teur)      6  fr.      » 

La  Démocratie  vivante.  —  Un  vol.  in-8%  402  pages. 
1909.  (Bernard  Grasset,  éditeur).  ...     4  fr.  50 

Auguste  Comte  et  son  œuvre  :  Le  Positivisme. 

—  Un  volume  in-16^  de  128  pages,  avec  deux 
portraits  hors  texte.  1909.  (Giard  et  Brière,  édi- 
teurs)      2  fr.  50 

LA  COOPÉRATION  DES  IDÉES 

Revue  bi-mensuelle  d'éducation  sociale  (15*  année). 
Abonnement  annuel  4  fr.  Bernard  Grasset,  éditeur. 
2  vol.  in-8°  de  384 pages  par  an. 


LA 


Crise  Sociale 


PAR 


Georges  DEHERME 


— ^^ — 


PARIS  (VI«) 
:BL0XJI>    &    O'E^    Editeurs 

7,  PLACK  SAINÏ-SULPIGE,  7 

1910 

TRADUCTION   ET    REPRODUCTION    INTERDITES 


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A  MA  FEMME 

AVEC  QUI  CES  PAGES  FURENT  ECRITES 


INTRODUCTION 


On  n'est  libre  que  par  la  discipline,  on  n'aime  la 
liberté  que  dans  la  règle.  Le  positivisme  et  le  catho- 
licisme sont  une  discipline  et  une  règle  pour  la  pen- 
sée et  la  conduite.  Dans  ces  deux  grandes  doctrines, 
et  par  elles  seulement,  on  peut  s'entendre,  on  peut 
s'associer,  puisqu'on  peut  savoir  dans  quelle  mesure 
et  pour  quelle  fin. 

Il  fut  un  temps  où  nous  nous  scandalisions  des 
procédés  tyranniques  de  ceux  qui  se  disent  libres- 
penseurs.  Nous  avons  reconnu  depuis  que  ceux  qui 
ne  subordonnent  point  leurs  raisons,  leurs  caprices  et 
leurs  mouvements  à  un  statut  social  ou  religieux  ne 
sauraient  penser,  vouloir  et  agir  vraiment.  Et  ainsi 
ils  deviennent  d'instinct,  involontairement  ou  mé- 
chamment, les  pires  adversaires  de  toute  discussion, 
de  toute  volonté,  de  toute  action,  et  donc  de  la 
liberté  comme  il  convient  de  l'entendre. 

Au  moment  où  nous  écrivons  ces  lignes,  nous 
avons  devant  nous  l'admirable  spectacle  de  la  rade 
de  Toulon,  avec  ses  cuirassés,  ses  torpilleurs,  ses 
bateaux  de  pêche  et  de  plaisance,  qui  évoluent  libre- 
ment avec  une  apparente  facilité.  C'est  qu'une  disci- 
pline y  préside,  et  d'autant  plus  ferme  qu'il  y  a  plus 
de  force  en  jeu.  C'est  aussi  qu'une  règle  rigoureuse 
est  appliquée  à  tous.  Et  c'est  ce  qui  fait  la  liberté. 

1 


2  INTRODUCTION 

Que  des  fous  revendiquent  la  libre  manœuvre,  —  cela 
viendra,  —  el  il  n'y  aura  plus  de  liberté  pour  Tensem- 
ble.  Chaque  navire  gênera  les  autres.  Tout  se  heurtera. 
L'anarchie  suscitera  la  tyrannie  générale  réciproque. 
Il  n'y  aura  plus  qu'à  rester  en  place  et  à  se  garer.  Et 
c'est  ce  que  des  lois  dites  protectrices  ne  tarderont 
pas  à  imposer. 

La  société  française  en  esta  peu  près  là. 

L'anarchie  est  profonde,  en  effet.  Elle  est  dans  les 
cœurs,  elle  est  dans  les  esprits,  elle  est  dans  les  in- 
stitutions. Si  les  choses  vont  tout  de  même,  comme 
nous  voyons  qu'elles  vont,  c'est  que  les  instincts,  la 
logique,  le  mécanisme  qui  se  sont  formés,  au  cours 
des  siècles  de  foi  et  d'ordre,  par  un  lent  travail  d'or- 
ganisation, ont  encore  assez  de  force  pour  proroger 
la  vie  du  monstre. 

Si  toutes  les  absurdités  et  les  aberrations  s'expri- 
ment dans  le  total,  ce  serait  d'une  médiocre  psycho  • 
logie  de  ne  pas  reconnaître,  même  chez  les  individus 
les  plus  dissociés,  des  sentiments  organiques  qui 
résistent  encore  à  la  dissociation  complète. 

Quoi  de  plus  curieux,  par  exemple,  que  de  voir  un 
ministre,  poussé  au  pouvoir  au  moyen  de  la  plus 
abjecte  démagogie,  se  faire  le  défenseur  de  la  hiérar- 
chie et  de  l'ordre? 

Imposture,  pensera-t-on.  —  Moins  qu'on  ne  le 
pourrait  croire. 

Ainsi,  dernièrement,  nous  écoutions  le  babillage 
philosophique  d'une  femme  fort  intelligente,  qui  a 
su  mettre  assez  de  logique  dans  son  activité  écono- 
mique pour  se  créer  une  situation  artistique  enviable  v 


INTRODUCTION  3 

mais  non  pas  assez  de  direction  dans  ses  affections 
pour  se  constituer  un  foyer  heureux. 

Les  idées  qu'elle  exposait,  comme  sa  vie  gâchée^ 
sont  bien  représentatives  de  ce  temps. 

Elle  parla  d'abord  de  la  femme.  Et,  naturellement,, 
elle  répéta  toutes  les  billevesées  courantes. 

«  On  doit  faciliter  à  la  femme  de  s'émanciper  par  le 
travail,  parce  qu'il  en  est  qui  ne  sont  pas  mariées 
et  qui  n'ont  pas  de  goût  pour  la  prostitution  ».  —  Or^ 
nous  savons,  précisément,  que  le  travail  des  femmes 
les  écarte  du  mariage  et  les  pousse  à  la  prostitution.- 

((  Il  était  inique  que  les  femmes  mariées  n'eussent 
pas  la  disposition  de  leurs  salaires  » .  —  Attendons  les^ 
effets  de  la  nouvelle  loi  pour  constater  jusqu'à  quel 
point  cette  mesure  de  justice  contribuera  à  la  désor-- 
ganisation  familiale. 

«  Quant  au  divorce,  il  doit  être  aussi  large  et  aussï 
facile  que  possible,  puisqu'il  y  en  a  qui  souffrent  da 
faible  lien  qui  subsiste  encore  ».  —  Les  faits  eux- 
mêmes  n'y  peuvent  donc  rien,  ou  on  les  interprète 
suivant  ses  humeurs.  N'ayant  plus  la  vigueur  morale 
de  revenir  à  la  vérité  morale  et  religieuse  du  ma- 
riage indissoluble  en  principe,  on  est  conduit  a 
penser  que  c'est  dans  ce  qui  reste  de  règle  qu'est  le 
mal  produit  en  réalité  par  le  relâchement. 

Inutile  d'insister.  On  entend  tous  les  jours  ressasser 
ces  sophismes,  et  les  journaux  ne  se  lassent  pas  de 
nous  les  servir  en  chroniques.  Cela  plaît.  Cela  sem- 
ble juste.  Cela  est  rationnel.  On  part  d'un  cas,  d'un 
individu,  d'une  catégorie,  sans  plus  se  préoccupeir 
des  répercussions.  On  retourne  ainsi,  par  l'abus  de 


4  INTRODUCTION 

la  pensée  égotiste  et  anarchique,  au  chaos  primitif, 
d'où  la  dure  nécessité  avait  fait  sortir  nos  sauvages 
ancêtres  de  l'âge  de  pierre. 

Mais  la  conversation  continua...  On  en  vint  à 
évoquer  la  multiplicité  croissante  des  crimes...  Ici, 
notre  féministe  modifia  tout  son  point  de  vue. 

«  On  n'est  jamais  assez  sévère  pour  les  brutes  qui 
tuent.  S'ils  sont  des  fous,  tant  pis.  Il  faut  les  suppri- 
mer comme  des  chiens  enragés.  La  peine  de  mort  est 
un  exemple  qui  peut  effrayer  les  autres  >•>, 

Voilà  rinstinct  social  dans  toute  sa  vigueur,  — 
jusqu'à  la  férocité  !  Comment  cette  dame  pouvait-elle 
accorder  cela  avec  l'imbécile  individualisme  précé- 
dent? Voilà  le  mystère  des  cerveaux  intoxiqués  !  Ces 
deux  modes  coexistaient  bien  dans  son  esprit,  et, 
certes,  ce  n'était  pas  sans  retentir  plus  ou  moins 
dans  ses  actions. 

On  l'eût  bien  scandalisée,  sans  doute,  si  on  lui 
avait  dit  que  la  violence  impulsive  d'un  gorille 
attardé  est  moins  nocive  que  la  proclamation  de  cer- 
tains «  droits  »,  et  aussi  que  le  sacrifice  de  l'individu 
est  moindre  de  le  maintenir  dans  une  condition  où 
il  s'est  placé  lui-même  que  de  lui  trancher  la  tête. 

Et  tous  les  Français  sont  ainsi.  Ils  ne  sont  pas 
anarchistes  intégralement,  dans  tous  les  cas  et  tou- 
jours :  ils  le  sont  chacun  par  quelque  c  jté,  dans  cer- 
taines conjonctures,  à  leur  moment.  Le  malheur  est 
qu'au  lieu  que  ce  soient  les  lois  qui  contiennent  ces 
accès  d'hystérie,  ce  sont  ces  accès  qui  influencent  le 
plus  les  Parlements  dans  le  travail  législatif. 

Chacun   de  nous  est  contaminé  plus  ou  moins. 


INTRODUCTION  5 

Nous  participons  tous  au  désordre  de  quelque  ma- 
nière, soit  intellectuellement,  soit  sentimentalement, 
soit  pratiquement.  Et  il  ne  nous  est  pas  toujours  loi- 
sible de  nous  y  refuser.  Nous  sommes  entraînés  par 
le  courant.  Il  faut  une  grande  force  interne,  la  foi  ou 
le  caractère,  rien  que  pour  ne  pas  aller  tout  à  fait  à 
la  dérive  dans  le  tohu-bohu  de  Tépouvantable  dé- 
bâcle morale  et  mentale  dont  mourra  peut-être  la 
civilisation  occidentale. 

Cette  force,  il  la  faut  plus  grande  encore  pour 
entreprendre  d'agir  socialement. 

Un  régime  électoral  que  Timbécillité  métaphysique 
seule  a  pu  concevoir,  Tignorance  préparer,  Tincon- 
science  réaliser,  et  que  la  trahison  seule  peut  mainte- 
nir, un  régime,  qui  vit  de  corruptions  et  de  lâchetés, 
a  mis  toutes  les  puissances  à  la  disposition  de  Tanar- 
chie  dispersive.  Et  d'abord  celle  —  redoutable  entre 
toutes  pour  les  rhéteurs  que  sont  devenus  les  Fran- 
çais —  des  mots. 

Ainsi,  ceux  qui  vont  à  toutes  les  régressions  bes- 
tiales senties  «  avancés  »,  ceux  qui  détruisent  tout 
ce  que  Thumanité  a  péniblement  édifié  sont  des 
«  réformistes  »,  et  les  pires  ennemis  de  toute  socia- 
lité  sont  des  «  socialistes  ».  Il  n'y  a  que  les  «  anar- 
chistes »  pour  proclamer  ce  qu'ils  sont  et,  peut-être, 
parce  qu'ils  le  sont  moins  que  les  autres. 

Gomment  faire  entendre  à  une  masse  abêtie  par 
ses  instituteurs,  ceux  de  l'école,  ceux  de  la  presse, 
ceux  de  la  réunion  et  ceux  des  Parlements,  que  s'a- 
giter n'est  pas  toujours  avancer  ;  changer,  acquérir  ; 
par  contre,  que  préserver  le  patrimoine   commun 


€  INTRODUCTION 

:n'est  pas  rétrograder  et  que  préférer  un  passé  glo- 
rieux à  un  présent  honteux  n'est  pas  nécessairement 
enrayer  la  possibilité  d'un  avenir  meilleur?  Comment 
lui  faire  entendre  que  «  le  vrai  progrès  n'est  que  le 
«développement  de  Tordre  »  ? 

Dans  la  sphère  morale,  la  tâche  est  encore  plus 
lourde.  Comment  obtenir  de  Tindividu,  affolé  par  le 
■uairage  de  ses  «  droits  »,  qu'il  se  subordonne  à  l'en- 
semble, qu'il  reconnaisse  d'abord  ses  devoirs,  qu'il 
rentre,  en  un  mot,  dans  l'orbite  de  la  centripète 
sociale? 

Si  lourde  qu'elle  apparaisse,  il  faut  pourtant  assu- 
mer cette  tâche  pressante.  Pour  la  jeunesse  qui 
:lève,  si  elle  a  la  foi,  ce  lui  sera  aisé.  Si  elle  ne  l'a  pas, 
son  héroïsme  sans  espoir  ne  se  pourra  soutenir  que 
par  le  caractère.  Elle  se  grisera  de  l'amertume  de 
Leopardi  :  «  Agir  sans  espérer  ». 

L'œuvre  de  reconstitution  est  peut-être,  désormais, 
impossible.  Sans  miracle,  elle  Test  certainement. 
Mais  la  jeunesse  française  aime  les  vastes  propos. 
La  terre  de  France  fut  toujours  propice  aux  miracles. 

L'enthousiasme  est  une  fleur  rare  et  magnifique 
qui  ne  vient  que  dans  le  champ  de  l'impossible. 

Prenons  confiance.  Avec  la  jeunesse  enthousiaste 
et  généreuse,  formons  un  cordon  sanitaire  infran- 
chissable à  tous  les  éléments  de  dissolution  et  de  ré- 
trogradation présociales,  reconstituons  la  société 
française,  saine,  forte,  prospère,  humaine. 

L'anarchie  va  provoquer  la  réaction.  Mais  ce 
remède  héroïque  ne  laisse  pas  d'être  dangereux. 


INTRODUCTION  7 

Les  partis  gâtent  tout.  Cependant  que  les  uns 
poursuivent  le  progrès  dans  l'anarchie,  les  autres  ne 
tiennent  tant  à  l'ordre  que  pour  rétablir  des  privi- 
lèges désuets. 

On  sait  comment  il  fut  procédé  toujours  :  chaque 
date  est  marquée  de  sang.  Et  ce  qui  suit,  c'est  la 
convulsion  ou  la  torpeur.  L'histoire  se  recommen- 
cera. Instruisons-nous  donc  à  ses  leçons  d'hier,  pour 
que  notre  action  de  demain  ne  soit  pas  vaine. 

Présentement,  dans  l'incohérence  des  institutions 
législatives  qui  dissolvent  le  sentiment  social  et  de 
l'esprit  sophistique  —  manié  par  les  pires  instincts 
—  qui  désagrège  les  institutions  organiques,  dans 
l'écroulement  sinistre  des  étais,  dans  l'ignoble  déli- 
quescence parlementaire,  nous  ne  pouvons  rien,  — 
que  nous  préparer. 

Il  le  faut  savoir.  Ce  recueillement  forcé  ne  sera 
pas  inutile. 

La  crise  de  la  société  française  ne  se  dénouera  pas 
partiellement.  Les  partis  n'y  peuvent  donc  rien.  Il 
faut  une  reconstitution  de  bloc.  Entendons  un  traite- 
ment général  à  fond  et  méthodique.  Ce  n'est  pas 
l'affaire  des  rebouteurs  de  gauche,  de  centre  ou  de 
droite. 

Ceci  est  acquis  d'abord,  d'expérience  :  nous  ne 
serons  pas  avec  les  partis. 

Si,  dans  l'anarchie  présente,  nous  ne  pouvons 
€ontenir  nos  jacobins,  tâchons  d'empêcher  demain 
les  partis  rétrogrades,  —  qui  n'auront  encore  rien 
appris,  —  de  juguler  toute  liberté  sous  prétexte  de 
police  provisoire. 


8  INTRODUCTION 

Dans  la  réaction  prochaine,  ce  sera  servir  Tordre 
que  de  veiller  à  ce  qu'on  ne  le  détourne  pas  de  ses 
fins  :  le  développement  continu  de  la  société  française . 
C'est  assez  que  nos  maîtres  francs-maçons  aient 
exploité  les  meilleurs  enthousiasmes  des  idées  les 
plus  généreuses  pour  le  profit  de  leur  secte,  contrôla 
France  :  nous  ne  laisserons  nos  directeurs  futurs 
exercer  les  pouvoirs  afférents  à  leurs  fonctions  que 
pour  remplir  celles-ci  dignement,  au  service  de  tous, 
c'est-à-dire  pour  la  France. 

On  ne  balayera  la  vermine  parlementaire  qu'avec 
l'aide  du  populaire. 

Or  le  peuple  se  méfie,  non  sans  raison,  de  toute 
réaction.  Il  se  souvient.  Aussi  quelques  préjugés 
régarent,  que  nous  ne  dissiperons  pas  sans  une  sin- 
cérité passionnée  et  un  complet  désintéressement  de 
caste. 

Proclamons-le  donc  :  la  réaction  prochaine  sera 
populaire,  c'est-à-dire  pour  la  justice  et  la  liberté,  — 
ou  elle  ne  sera  encore  qu'un  mouvement  d'un  jour, 
l'ultime  sursaut  d'agonie  d'une  civilisation  exténuée. 

La  justice?  La  liberté?  Des  mots,  des  entités  !... 
Oui,  certes,  dans  leur  sens  abstrait  ;  mais  qui  repré- 
sentent des  aspirations  légitimes,  des  forces  sociales 
dans  leur  sens  positif. 

Disons  mieux,  pour  les  ergoteurs  :  plus  de  justice, 
plus  de  liberté,  toute  la  justice,  toutes  les  libertés 
possibles,  —  soit  des  rapports  plus  justes  entre  les 
citoyens,  une  plus  grande  puissance  d'agir  pour 
chacun. 

Qu'on  ne  se  refuse  à  aucune  possibilité  de  justice 


INTRODUCTION  9 

et  de  liberté.  Qu'on  ne  gâche  ni  ne  retienne  aucune 
force.  Ce  n'est  pas  contre  la  société  que  l'individu, 
rallié  et  relié,  est  puissant.  Aucune  réforme  n'est  à 
repousser  qui  est  vraiment  organique. 

Sans  doute,  nous  renions  décidément  la  Répu- 
blique si  elle  ne  peut  être  autre  que  ce  qu'on  Ta 
faite,  plus  vigoureusement  encore,  nous  rejetons  le 
socialisme,  s'il  est  exprimé  exactement  par  les  doc- 
trines insanes  qui  s'en  réclament  et  les  pauvres  carac- 
tères qui  en  font  profession  ;  mais  l'avenir  humain 
n'a  pas  que  ces  issues,  et  nous  ne  voulons  renoncer 
à  rien  de  ce  qui  peut  être  grand,  lumineux  et  bon 
pour  les  hommes,  nous  ne  voulons  pas  limiter,  une 
fois  pour  toutes,  la  gloire  humaine  de  s'élever  et  la 
joie  vivante  de  s'épanouir. 

Ici,  nos  malentendus  s'accusent. 

Ne  parlons  pas  des  rétrogrades  qui  n'entendent 
faire  aucune  concession  au  siècle. 

Il  en  est  d'autres  qui  voient  à  quels  abîmes  nous 
glissons  :  ce  sont  des  hommes  sages,  des  libéraux 
honnêtes,  qui  s'efforcent  même  à  comprendre  l'é- 
quité nécessaire.  Mais  parce  que  les  démagogues  se 
servent  du  peuple,  abruti  par  des  idéologies  qu'on 
ne  lui  a  pas  appris  à  critiquer,  ces  hommes  très  sages 
vont  contre  le  peuple.  C'est  abandonner  la  nation, 
sur  son  épave  fragile,  aux  requins  de  l'arrivisme 
rouge,  à  tout  prix,  qui  vont  se  gorger  de  cette  pâture 
de  chair. 

Voilà  l'erreur  léthifère  !  Qui  donc,  au  nom  de 
Tordre  précisément,  enlèvera  aux  éléments  de  disso- 
lution, aux  parasites  de  la  démocratie,  le  mensonge 


10  INTRODUCTION 

(Je  leur  étiquette  de  progrès  et  le  monopole  de  la 
popularité  ? 

Vous,  les  libéraux,  aux  paroles  onctueuses,  aux 
gestes  mesurés,  qu'avez-vous  fait  pour  éveiller  et 
discipliner  cette  grande  force  sociale  qui  est  dans  le 
peuple  ?  Quand  vous  vous  indignez,  ce  n'est  pas 
contre  la  concussion,  la  corruption  ni  la  tyrannie, 
mais  contre  une  réforme  sociale. 

On  sait  bien  que  la  plupart  de  ces  prétendues  amé- 
liorations n'en  sont  pas  et  se  retournent  contre  ceux 
pour  qui  on  prétend  les  avoir  faites  ;  mais  vous  ne  le 
dites  point.  D'ailleurs,  il  en  est  qui  promettent  plus, 
qui  constitueraient  des  expériences  intéressantes, 
qui  manifesteraient,  à  tout  le  moins,  une  bonne 
volonté  de  justice,  et  auxquelles  vous  resterez  aussi 
opposés,  systématiquement.  On  ne  vous  voit  pas,  en 
tout  cas,  proposer  quelque  autre  réforme  plus  effi- 
cace. Vous  ne  sortez  de  votre  indifférence  dédai 
gneuse  que  lorsqu'il  est  question,  sérieusement,  de 
toucher  aux  coffres-forts. 

Aussi,  pour  le  peuple,  le  politicien  flagorneur  est 
l'ami,  le  défenseur,  et  vous,  qui  valez  mieux,  vous 
êtes  les  bourgeois  aheurtés  dans  Tiniquité,  les  irré- 
ductibles adversaires.  Avouez  que  vous  ne  faites  rien 
là  contre,  et  que  vous  êtes  stupidement  décidés  à  ne 
rien  faire. 

Que  des  travailleurs,  dégoûtés  de  la  démagogie 
s'avisent  de  créer  une  œuvre  sociale,  organique  :  coo- 
pérative, syndicat  ou  université  populaire,  —  etcett( 
oeuvre,  si  elle  est  vraiment  indépendante,  ce  qu'elU 
doit    être,  est  assurée  à  Tavance  de  voir  s'élevei 


INTRODUCTION  11 

contre  elle  Thostilité,  sournoise  ou  franche,  du  poli- 
ticien et  du  bourgeois,  même  de  celui-ci  plus  encore 
que  de  celui-là. 

Butés  dans  leur  égoïsme  de  classe,  les  prétendus 
progressistes  ne  voient  pas  que  Tanarchie,  après 
-avoir  dissous  les  grandes  forces  du  sentiment,  de 
Fintelligence  et  du  travail,  s'en  prendra  à  celle  de 
i'argent... 

Dans  cette  cacophonie  de  verbiages  insensés  et  de 
l^ris  peureux,  qui  donc  va  prononcer  des  mots  de  bon 
sens  certifiés  par  des  gestes  de  bonté  ? 

En  face  de  tous  les  vieux  partis,  ne  se  disputant 
que  la  palme  d'être  le  plus  aveugle,  le  plus  sot,  le 
plus  fou,  le  plus  scélérat,  qui  donc  va  se  dresser, 
sachant,  voulant  et  pouvant? 

Quand  la  prochaine  réaction  nous  libérera  de  la 
bande  néfaste  qui  nous  brime  et  nous  pille,  serons- 
nous  prêts  à  reconstituer  la  société  française,  comme 
^Ue  se  peut  reconstituer  désormais,  avec  «  l'amour 
pour  principe,  l'ordre  pour  base  et  le  progrès  pour 
i3Ut  »  ? 

L'ordre  est  la  base  de  tout  progrès,  et  il  n'y  a 
!4'ordre  durable  qu'avec  l'amour  pour  principe. 

Si  la  réaction  prochaine  l'oublie,  elle  ne  fera 
qu'aggraver  l'anarchie.  Et  c'est  ce  qu'il  faut  craindre, 
si  Tordre  n'est  encore  que  le  prétexte  qu'un  parti 
opposera  aux  autres  partis  pour,  à  son  tour,  s'em- 
parer de  l'État  et  l'exploiter  à  son  profil.  Entendons 
pour  satisfaire  ses  cupidités,  comme  ses  ambitions  et 
ses  haines. 


12  INTRODUCTION 

Et  ce  ne  sont  pas  des  mots  qui  peuvent  dissiper  1 
de  telles  méfiances.  Il  y  faut  des  actes,  —  des  actes 
qui  compromettent  à  fond  ceux  qui  les  osent,  des 
actes  dont  tous  nous  pouvons  reconnaître  sûrement 
qu'ils  veulent  la  liberté  et  la  justice,  —  et  non  point  i 
en  abstraction.  Entendez  donc  des  actes  réels,  qui 
rayonnent  de  Téternel  et  vivifiant  amour  social. 

Par  là,  il  ne  s'agit  point  de  mièvres  philantlft^o- 
pies.  L'hypocrisie  philanthropique  nous  dégoûte, 
—  môme,  surtout,  quand  elle  affecte  d'être  intellec- 
tuelle et  morale. 

Elle  avilit  toujours  ceux  qu'elle  prétend  élever,  et| 
ce  n'est  pas  pour  forger  le  caractère  de  ceux  qui  en 
font  profession.  Non  1  il  ne  s'agit  pas  de  jouer  avec 
la  misère  et  Tignorance,  de  prendre  là  pour  donner 
ici,  —  parfois  en  reprenant  plus  en  dessous  ;  mais, 
gravement,  de  faire  de  Tordre  pour  du  progrès  avec 
de  Tamour. 

Mais  comment? 

Tous  les  partis  disent  :  laissez-nous  participer  k 
l'anarchie  pour  que  nous  traversions  ce  chaos« 
Quand  nous  serons  l'État,  nous  assumerons  d'éta- 
blir Tordre,  —  et  celui  que  vous  espérez,  et  aussi 
celui  que  réclament  ceux  dont  les  appétits  s'opposenti 
à  la  justice  et  à  la  liberté. 

Répondons  :  Il  faut  combattre  Tanarchie  dès  main- 
tenant ;  il  faut  rompre  résolument  avec  ceux  qui  la 
soutiennent,  sous  quelque  aspect  que  ce  soit,  il  faul 
manifester  la  volonté  sincère  de  Tordre,  il  faut,  d'ores 
et  déjà,  faire  Tapprentissage  de  l'activité  organique 
qui  élimine  Tanarchie  et  qui  fonde  Tordre  positif. 


INTRODUCTION  13 

On  dira  : 

Il  y  a  des  obstacles.  —  C'est  la  gloire  d'une  action 
de  les  surmonter. 

Il  y  a  des  impossibilités.  —  C'est  l'impossible  qui 
suscite  les  héroïsmes,  et  ce  sont  les  héroïsmes  qui 
répandent  dans  les  foules  l'ivresse  sacrée,  —  l'en- 
thousiasme, sans  quoi  rien  de  profondément  social 
ne  se  fait. 

Il  y  a  un  régime  de  dissolution,  de  corruption,  de 
tyrannie,  qui  écrase  toute  volonté  sociale  organisée, 
et  qu'il  faut  renverser  d'abord.  —  Pour  le  renverser, 
il  faut  de  la  force,  et  l'entraîner,  et  l'exalter.  La 
force?  C'est  par  l'action  positive  qu'elle  se  crée,  se 
concentre  et  se  développe. 

L'ordre  social,  nous  ne  pouvons  le  concevoir  réa- 
lisé que  sous  la  forme  de  nombreuses  associations 
organisées,  fédérées,  confédérées,  et  non  plus  oppri- 
mées, mais  favorisées  par  un  chef  d'État  indépen- 
dant et  responsable. 

Eh  bien  î  les  noyaux  vivants  de  ces  associations 
existent.  C'est  peu  de  chose,  ce  n'est  rien  :  ce  sont 
toutes  les  possibilités  de  la  société  française.  Quand 
les  Furies  de  la  destruction  s'acharnaient  à  pulvé- 
riser les  sinistres  décombres  laissés  par  la  Révo- 
lution, simplement,  obscurément,  avec  un  génial 
bon  sens,  des  prolétaires  s'appliquaient  à  dégager 
Iles  anciens  fondements.  Et,  là-dessus,  ils  ont  com- 
mencé de  reconstruire.  Ainsi,  des  mondes  ont  été 
jcréés  par  le  travail  silencieux  des  infiniment  petits. 

C'est  là,  dans  ces  pauvres  associations,  compri- 
mées, persécutées,  que  les  prolétaires,  actuellement, 


14  INTRODUCTION 

développent  leur  énergie  sociale,  s'instruisent  des! 
nécessités  de  la  discipline,  apprennent  à  se  subor- 
donner ou  à  diriger,  s'exercent  à  faire  converger  leurs  I 
efforts,  —  bref,  inaugurent  une  puissante  socialité. 

Les  partis,  dans  l'opposition,  leur  ont  toujours 
promis  Tordre,  et  toujours,  au  pouvoir,  ils  les  ontj 
déçus.  Mais  les  belles  phrases  ne  les  piperont  plus. 

Désormais,  c'est  par  des  actes  qu'il  faut  parler  au 
peuple. 

Quand  on  veut  franchement  l'ordre  durable,  avec 
ses  conditions  de  liberté  et  de  justice,  on  ne  diffère 
point  de  le  réaliser  dans  la  mesure  où  on  le  peut, 
car  cette  mesure  n'est  pas  une  limite  fixe,  mais  un 
point  d'appui  pour  avancer  encore.  L'énergie  qu'on« 
y  emploie  n'est  pas  perdue,  même  si  l'on  échoue; 
car  elle  s'exalte  de  se  dépenser.  Ce  sont  les  vaines 
agitations  de  la  politique  de  parti  qui  énervent  et 
dispersent  ;  c'est  la  paresse  qui  atrophie. 

Ces  œuvres  positives,  où  toutes  les  bonnes  volon- 
tés sociales  se  peuvent  employer,  ce  sont,  déjà,  lesi 
mutualités,  les  associations  de  production,  les  coo- 
pératives de  consommation,  les  syndicats.  Nous, 
ajouterions  :  les  universités  populaires,  si  l'indiffé- 
rence, la  pusillanimité,  la  morgue  de  classe  des^ 
«  honnêtes  gens  »  ne  les  avaient  abandonnées,  mal- 
gré tous  nos  appels,  aux  aventuriers  et  aux  bas  poli- 
ticiens. Si  l'on  nous  avait  quelque  peu  aidé,  il  y  au- 
rait aujourd'hui  une  organisation  de  plus,  c'est-à-dire' 
un  champ  d'activité  sociale  de  plus,  un  élément  dej 
moins  pour  l'anarchie. 

Les  sceptiques  et  les  malins  sourient  volontiers  dei 


INTRODUCTION  15 

cette  formule  naïve  :  aller  au  peuple.  Elle  n'en  ex- 
prime pas  moins  la  seule  attitude  qui  convienne 
désormais  à  ceux  qui  acceptent  le  rude  devoir  d'agir 
socialement.  Et  ce  sont  tous  ceux  qui  voient  nette- 
ment, parce  qu'ils  ont  des  yeux,  où  nous  mènent  le 
scepticisme  des  dilettantes,  les  profondes  malices 
des  politiciens  de  tout  acabit,  les  colères  ignorantes 
des  gueux  qui  menacent  et  les  peurs  aveugles  des 
dirigeants  qui  vont  tenter  de  réprimer  férocement 
l'émeute... 

Vraiment,  nous  sommes  à  une  heure  où  la  poli- 
tique la  plus  savante  est  l'enthousiasme. 

Ne  nous  refusons  donc  pas  à  être  ridicules  :  al- 
lons au  peuple. 

Mais  comment  ? 

Il  y  a  quelques  années,  hier,  des  intellectuels  très 
diplômés,  généreusement,  —  du  moins  en  bavar- 
dages et  en  nuées,  —  y  allèrent  avec  fracas.  On  s'at- 
tendait à  une  régénération  de  la  démocratie.  Hélas  1 
la  démocratie  ne  se  put  rénover  par  des  mots. 

D'ailleurs,  ces  intellectuels,  dont  on  peut  ad- 
mettre que  quelques-uns  étaient  intelligents,  man- 
quaient de  caractère.  Au  premier  contact  avec  la 
foule,  au  lieu  de  faire  uniment  leur  devoir  d'éduca- 
teurs, on  vit,  non  les  moins  notoires  d'entre  eux,  se 
mêler  au  pugilat  électoral,  avec  plus  d'âpreté  et- 
d'adresse  que  de  dignité.  11  en  est  même  qui  triom- 
phèrent des  politiciens  les  plus  retors. 

11  n'y  eut  que  quelques  agents  de  la  dissolution 
française  déplacés.  L'œuvre  de  corruption  et  d'ex- 
ploitation ne  fut  pas  arrêtée,  ni  même  ralentie. 


16  INTRODUCTION 

Ce  n'est  pas  éclairer  la  foule  que  de  la  flagorner, 
et  il  importe  peu  que  ce  soit  en  latin  de  pédant  ou 
en  argot  d'arsouille. 

C'est  autrement  qu'il  faut  aller  au  peuple,  —  en 
homme. 

Nous  voyons,  en  ce  moment,  une  jeunesse  ar- 
dente, fiévreuse  du  désir  d'agir,  qui  se  lève.  Elle 
est  positiviste,  protestante,  catholique,  et  c'est  égal 
si  elle  a  la  même  bonne  volonté,  le  môme  désinté- 
ressement. 

C'est  l'espoir.  Mais  cet  espoir  ne  laisse  pas  d'être 
obscurci  par  des  craintes.  On  ne  voit  pas  assez, 
dans  tous  ces  efforts  qui  s'essayent,  une  direction 
sociale  positive,  une  direction  assez  ferme  pour  ne 
point  se  laisser  fléchir  par  des  contingences  ou  dé- 
vier par  des  sentiments  personnels. 

Les  jeunes  gens  sont  trop  portés  à  confondre  le 
succès  de  personne  ou  de  coterie,  provisoire,  avec 
le  résultat  social,  définitif. 

Pour  aller  au  peuple,  efficacement,  il  faut  d'abord 
se  cuirasser  d'airain  et  contre  les  outrages  et  contre 
les  adulations,  et  plus  encore  contre  celles-ci  que 
contre  ceux-là.  Ah  !  les  applaudissements  des  foules 
en  délire  par  les  sonorités  du  verbe  ou  l'explosion  I 
des  passions,  le  pavois  des  popularités,  qui  dira 
combien  ils  font  dire  et  faire  de  sottises  aux  meil- 
leurs citoyens?...  En  somme,  n'est-ce  pas  de  cela 
dont  va  mourir  la  République,  —  salement  ? 

Pour  être   digne   de   la  tâche    qui  sollicite  les 
hommes  de  cœur  et  de  raison,  il  se  faut  résoudre  i 
aux  imbéciles  injustices  de  la  plèbe,  et  que  beau-  j 


INTRODUCTION  17 

coup  de  héros  soient  sacrifiés  à  ses  bestialités  dé- 
chaînées. Ce  n'est  pas  être  habile  que  de  s'affubler 
du  masque  démagogique.  «  Droit,  adroit  »,  comme 
dit  notre  ami  Edmond  Thiaudière. 

Nous  ne  nous  laisserons  point  séduire  par  les  ré- 
sultats brillants  et  bruyants,  immédiats,  des  agita- 
tions d'opposition.  Ce  ne  sont  pas  ces  résultats  qui 
pénètrent  et  qui  durent,  mais  d'approfondir  son 
amour  social,  de  rallier  l'affection  populaire  et  d'ap- 
prendre les  conditions  de  l'ordre. 

Ce  n'est  pas  en  sollicitant  la  démocratie  qu'on  la 
sert.  Au  contraire.  Il  ne  faut  aller  au  peuple  que 
pour  l'instruire,  redresser  ses  préjugés,  discipliner 
ses  instincts  et  l'organiser.  Certes,  on  a  ainsi  plus 
de  chance  d'être  lapidé  que  couronné  ;  mais,  dans 
l'histoire  de  l'Humanité,  le  Golgotha  l'emporte  tou- 
jours sur  le  Panthéon. 


PREMIERE  PARTIE 

LA  CRISE  ÉCONOMIQUE 


CHAPITRE  PREiMIER 
Les  Prolétaires 


Les  prolétaires,  si  Ton  désigne  ainsi  les  membres, 
hommes,  femmes  et  enfants,  de  la  classe  ouvrière 
salariée,  ne  constituent  que  le  cinquième  de  la 
population  française.  Les  salariés  agricoles  ne  sau- 
raient être  confondus  avec  les  prolétaires  ouvriers. 
Ils  n'ont,  d'ailleurs,  qu'un  rôle  passif  dans  le  mou- 
vement politique  et  social  présent.  Quant  à  ce  qu'on 
a  appelé  le  prolétaire  intellectuel,  ce  n'est  que  le 
bohème  ;  et  le  bohème  d'aujourd'hui,  dans  un  sys- 
tème qui  favorise  et  suscite  tous  les  parasitismes, 
c'est  le  député  et  le  ministre  de  demain.  En  atten- 
dant, et  simplement  pour  se  pousser,  il  n'agit  que 
comme  ferment  de  dissolution.  Il  détourne  l'ouvrier 
de  ses  voies  en  provoquant  et  justifiant  par  la  faconde 
universitaire  de  ses  sophismes,  les  impulsives  révoltes 
de  la  misère  et  de  Tignorance. 

Nous  n'envisageons  donc,  ici,  que  le  prolétariat 
ouvrier.  Agent  formidable  de  désagrégation  sous  un 
régime  parlementaire,  nous  voudrions  qu'il  devînt 
le  plus  efficace  agent  de  reconstitution  sociale. 


20      PREMIÈRE   PARTIE    —    LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

Chimère?...  C'est  ce  que  nous  verrons.  Mais 
soyons  assurés  que  si,  en  France,  les  hommes  de 
bonne  volonté  que  nous  voudrions  grouper  échouent 
dans  ce  projet  de  rallier  le  prolétariat  à  la  société  et 
d'ouvrir  la  société  au  prolétariat,  de  discipliner  le 
prolétariat  à  la  nécessité  de  l'ordre  et  d'animer  la 
société  de  la  volonté  sincère  du  progrès,  —  c'en  est 
fait  déjà  de  la  patrie  française. 

Mais  pourquoi  attacher  tant  d'importance  à  une 
classe  qui  ne  compte  après  tout  que  pour  un  cin- 
quième de  la  population? 

Pourquoi?  Parce  que,  d'abord,  ces  huit  millions 
de  Français  sont  hors  la  Patrie.  Ils  n'y  sont  liés  que 
par  quelques  devoirs  incompris  et  quelques  droits 
fallacieux.  Ils  n'y  sont  pas  incorporés  vraiment.  Sup- 
pose-t-on  que  cela  soit  indifférent  ? 

Le  paysan  a  sa  terre,  qui  est  souvent  celle  de  ses 
ancêtres.  Même  l'ouvrier  agricole  n'est  pas  sans 
avoir  son  lopin  (il  n'y  a  pas  moins  de  cinq  millions 
de  propriétaires  agricoles).  En  tout  cas,  il  ne  s'en- 
gage qu'à  l'année,  à  tout  le  moins  au  mois.  Fermiers 
et  valets  travaillent  sous  le  même  soleil,  ils  dorment- 
sous  la  même  chaume,  mangent  ensemble,  portent 
la  même  blouse.  Ils  ont  entre  eux  les  rapports  d'hu- 
manité que  leur  mentalité  et  leur  sensibilité  peuvent 
établir.  L'un  et  l'autre  sont  bien  enracinés,  ils  ont 
leur  foyer,  leur  village,  leurs  traditions.  Leur  vie 
est  dure,  leurs  plaisirs  restreints,  leur  bien-être  mé- 
diocre; mais  ils  ignorent  les  affres  du  chômage,  de 
l'invalidité,  et,  somme  toute,  la  misère  est  rare  à  la 
campagne.  Vraiment,  le  paysan  peut  concevoir  qu'il 


CHAPITRE  PREMIER  —  LES  PROLÉTAIRES    21 

perdrait  quelque  chose  si  le  pays  était  envahi  et 
conquis. 

Mais  l'ouvrier?  Sans  doute,  son  sort  paraît  meil- 
leur, il  a  des  salaires  bien  plus  élevés  que  les  gains 
des  cultivateurs,  il  est  indépendant,  il  a  les  plaisirs 
de  la  ville,  il  jouit  d'un  certain  confort,  il  peut 
même,  s'il  en  a  le  goût,  profiter  des  musées,  biblio- 
thèques, cours  et  conférences,  associations,  etc.  Et 
pour  beaucoup,  et  pour  lui-même,  qui  est  souvent  un 
fils  de  paysan  attiré  par  les  facilités  de  la  ville,  c'est 
une  situation  plus  enviable  que  celle  du  cultivateur. 
Mais,  on  l'entend  bien,  il  ne  s'agit  pas  ici  des  idées 
personnelles  que  chacun  se  peut  faire  du  bonheur, 
mais  des  conditions  sociales  qui  le  réalisent  pour  le 
plus  grand  nombre,  dans  Tordre. 

L'ouvrier  n'a  pas  de  racines,  car  il  n'a  pas  de 
foyer.  La  machine  lui  prend  sa  femme  et  son  enfant 
(presque  la  moitié  des  femmes  françaises,  6,300,000 
sur  14,300,000,  la  grande  majorité  des  femmes  pro- 
létaires sont  salariées).  Une  machine  nouvelle,  le 
jeu  des  forces  économiques  non  réglées,  quelquefois 
la  spéculation  des  financiers  anonymes  ou  la  volonté 
du  patron  à  qui  l'opinion  publique  n'impose  plus 
aucun  devoir,  moins  que  cela  encore,  une  simple 
modification  du  caprice  de  la  mode  le  jettent  sur  le 
pavé  ou  l'obligent  à  se  déplacer.  Le  serf  avait  sa 
cahute  auprès  du  donjon  de  son  seigneur,  qui 
l'exploitait  mais  qui  le  protégeait  :  Touvrier  n'a  que 
des  gîtes  provisoires.  Il  n'est  que  campé  dans  la 
société.  11  ne  saurait  rattacher  aucun  souvenir  ré- 
confortant à  son  triste  logis.  Ce  n'est  pas  là  que  ses 


22      PREMIÈRE    PARTIE    —    LA   CRISE    ÉCONOMIQUE 

ancêtres  ont  vécu,  ce  n'est  pas  là  qu'il  est  né,  ce 
n'est  pas  là  qu'il  mourra.  Il  n'a  aucun  désir  d'amé- 
nager son  taudis,  et  il  s'y  sent  comme  en  prison. 
Voilà  pourquoi  il  va  au  cabaret. 

Aucune  sécurité.  La  misère  est  là,  toujours  mena- 
çante, —  même  pour  les  meilleurs.  On  lui  prêche  la 
prévoyance,  l'économie.  Certes,  quelques-uns  pour- 
raient économiser,  aux  bons  jours,  sur  leurs  dé- 
penses en  tabac,  alcool,  ou  autres  futilités  plus  ou 
moins  nocives;  mais  les  autres?...  Ce  n'est  pas 
dans  la  nature  sociale  du  prolétaire  d'économiser. 
C'est  donc  proprement  le  dénaturer  que  de  l'amener 
à  séparer  sa  cause  de  celle  de  ses  compagnons,  de 
gâcher  sa  généreuse  insouciance  dont  une  société 
constituée  positivement  saura  tirer  le  meilleur 
parti. 

L'ouvrier  n'a  aucune  sécurité.  Il  est  engagé  à  la 
semaine,  parfois  à  la  journée.  Dans  certaines  pro- 
fessions, celle  des  typographes,  par  exemple,  il  n'est 
pas  rare  qu'on  embauche  pour  un  coup  de  main  de 
deux  ou  trois  heures  seulement.  Le  patron  n'a  pas 
à  se  gêner,  il  sait  qu'il  y  a  toujours  la  réserve  pa- 
tiente des  sans-travail  à  sa  disposition.  Il  ne  prend 
donc  Touvrier  que  pour  le  moment  précis  où  il  en  a 
besoin.  L'économiste  peut  s'en  féliciter,  puisqu'il  y 
a  diminution  de  frais  généraux,  mais  le  sociologue^ 
qui  tient  compte  de  l'humanité,  s'inquiète. 

L'usine,  pouvant  choisir,  élimine  les  vieux,  les 
fourbus,  les  infirmes.  Et  c'est  d'autant  plus  triste 
qu'elle  a  dissous  le  foyer  où,  autrefois,  ils  trouvaient 
un  refuge.  On  sait  ce  que  le  machinisme  au  service 


CHAPITRE   PREMIER    —    LES    PROLÉTAIRES  2^ 

d'un  capitalisme  effréné,  sans  responsabilité,  a  gas- 
pillé de  forces  vives. 

La  machine  a  contribué  à  diminuer  la  valeur  pro- 
fessionnelle de  l'ouvrier,  qui  lui  était  une  force  de 
résistance  à  Texploitation  et  une  source  de  joies.  On 
parle  beaucoup  de  «  la  crise  de  Tapprentissage  »  ; 
mais  on  n'en  voit  pas  la  cause.  C'est  une  des  pires 
choses  qui  soient  que  le  travail  sans  fierté,  pour  le 
pain  quotidien  seulement.  C'est  ce  travail-là  qui 
provoque  les  «  sabotages  »  dont  nous  sommes  loin 
encore  d'entrevoir  toutes  les  funestes  possibilités. 

L'ouvrier  n'est  donc  que  campé  dans  la  Cité.  En 
l'isolant,  on  aurait  pu  le  contenir.  Mais  le  dévelop- 
pement de  la  grande  industrie  a  aggloméré  des  po- 
pulations ouvrières  considérables.  Et  c'eût  été  sans 
grand  péril  encore,  si  l'institution  malheureuse  du 
suffrage  universel  n'avait  fait  surgir  toute  une  légion 
de  politiciens  et  de  journalistes  qui  n'ont  d'autres 
fonctions  que  d'exaspérer  Tenvie  et  la  haine. 

Tout  de  même,  ces  mauvais  bergers  n'auraient 
qu'une  médiocre  influence  si  le  peuple  connaissait 
d'autres  éducateurs.  Mais  on  sait  ce  que  devinrent 
les  universités  populaires.  Celui  qui  leur  porta  le 
premier  coup  est  presque  ministre  aujourd'hui,  et 
c'est  évidement  tout  ce  qu'il  attendait  du  peuple-. 

L'éducation  populaire  ne  consiste  pas  à  faire  des 
conférences,  comme  l'imaginent  les  cuistres,  mais  èi 
vivre  en  sympathie,  à  comprendre  et  à  se  faire  com- 
prendre. Les  démagogues,  et  c'est  ce  qui  fait  toute 
leur  force,  ont  au  moins  cette  apparence  de  la  sym- 
pathie. C'est  parle  cœur  qu'on  touche  le  prolétaire. 


24      PREMIÈRE   PARTIE    —    LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

dont  tout  le  génie,  annihilé  aujourd'hui,  émane  du 
cœur.  Les  bourgeois  ne  savent  qu'étaler  leur  séche- 
resse, leur  morgue  et  leur  féroce  égoïsme. 

Les  économistes  ont  prétendu  faire  de  Touvrier 
un  simple  moyen  de  production  comme  la  machine  ; 
les  bourgeois  ne  le  considèrent  que  comme  un 
moyen  de  s'enrichir  pour  jouir.  Et  c'est  ainsi  qu'on 
a  allumé  toutes  les  colères,  —  d'autant  plus  redou- 
tables que  le  principe  en  est  juste.  Ces  colères  ne 
s'éteindront  plus  :  il  y  a  trop  de  politiciens  intéressés 
à  les  entretenir  électoralement  et  trop  de  déma- 
gogues qui  s'appliquent  à  les  utiliser  révolutionnai- 
rement. 

Certes,  le  principe  même  du  suffrage  universel, 
qui  consiste  à  faire  choisir  les  dirigeants  par  les 
dirigés  et  à  faire  juger  les  supérieurs  par  les  infé- 
rieurs, est  radicalement  absurde.  Il  semble  bien  que 
la  métaphysique  politique  ne  puisse  aller  plus  loin 
dans  l'absurde.  Et  pourtant,  que  peut-on  dire  de  ce 
système  appliqué  à  une  société  en  pleine  crise,  alors 
qu'il  y  a  toute  une  classe  non  incorporée  encore  et 
qui  représente  les  plus  grandes  agglomérations  élec- 
torales ?. . . 

On  s'indigne  de  voir  l'antipatriotisme,  l'action 
directe,  et  autres  théories  d'insurrection,  se  propager 
si  rapidement  dans  le  prolétariat  :  on  devrait  plutôt 
s'étonner  de  ce  que  ces  «  intuitions  »  ne  se  soient 
pas  déjà  généralisées.  Il  faut  au  peuple  un  rude  bon 
sens  natif  pour  résister  aux  sophismes  captieux  des 
doctrines  que  les  docteurs  formés  aux  Facultés  d'État 
élaborent  à  son  usage.  Il  lui  faut  aussi  un  fonds  iné- 


CHAPITRE   PREMIER   —   LES    PROLETAIRES  2o 

puisable  d'idéalisme  pour  tenir  encore  à  ce  qui  le 
dépasse,  malgré  les  leçons  de  l'école  primaire,  de  la 
politique  et  celles  de  l'exemple  des  dirigeants.  D'une 
invasion,  c'est  le  paysan  qui  a  tout  à  craindre,  et  Ton 
sait  comment  l'ouvrier  s'est  comporté  en  1870-1871. 

Que  vient-on  lui  parler  d'ordre,  si  l'on  entend  que 
de  cet  ordre  il  soit  définitivement  exclu?  Peut-être 
avait-on  pensé  que  le  suffrage  universel  serait  le 
«  truc  »  qu'il  fallait  pour  lui  faire  dédaigner  l'exis- 
tence sociale  en  lui  donnant  l'illusion  de  la  puissance 
politique.  C'était  ne  pas  compter  sur  la  corporation 
politicienne  qui  devait  nécessairement  se  former 
pour  exploiter  le  «  truc  »  et  sur  les  surenchères 
obligées  de  la  concurrence. 

Les  prolétaires  sont  étrangers  à  la  Cité,  et  de  ces 
étrangers  on  fait  dépendre  l'administration  et  la 
direction  politique.  Il  fallait  s'attendre,  même  si  le 
principe  n'était  pas  tout  à  fait  absurde,  à  ce  qu'ils  en 
usassent  en  étrangers,  c'est-à-dire  en  barbares. 
Jusqu'ici,  ces  barbares  ont  été  timides. 

Le  prolétaire  n'a  plus  rien  à  perdre  à  l'état  social, 
ni  foyer,  ni  sécurité,  ni  croyances,  ni  traditions.  La 
dévolution  des  biens  moraux  a  été  complète.  On  lui  a 
tout  pris,  on  a  tout  dispersé,  tout  émietté,  pour  lui 
donner  en  place  le  bulletin  de  vote  et  la  creuse 
Déclaration  des  droits  de  l'homme.  Des  droits  ? 
Quels  droits  positifs  peut  bien  avoir  le  chômeur  qui 
erre  dans  les  rues  de  Paris,  plus  isolé  dans  la  foule 
que  le  troglodyte  cannibale  de  la  brousse  africaine, 
plus  affamé  de  l'âme  et  du  corps,  et  ne  connaissant 
aucune  pitié  ni  aucune  espérance  ?  Peut-être  ne  lui 


26      PREMIÈRE   PARTIE   —   LA    CRISE    ÉCONOMIQUE 

parle-t-on  tant  des  droits  fallacieux  qui  Tannihilent 
en  Topposant  que  pour  lui  laisser  ignorer  les  grands 
devoirs  qui  l'uniraient  et  le  feraient  fort. 

Plus  d'hypocrisie.   La  situation  est  tragique.  Ce^ 
n'est  pas  en  se  refusant  de  voir,  ni  par  les  détours  de 
la  philanthropie  ou  des  lois  de  circonstances  qu'on- 
en  sortira. 

Il  n'y  a  qu'une  issue,  —  c'est  l'incorporation  défi- 
nitive du  prolétariat  à  la  société. 

Il  faut  que  l'ouvrier  cesse  d'être  un  moyen  pour 
le  lucre,  il  faut  qu'il  devienne  un  élément  social  in- 
corporé, il  faut  qu'il  ait  une  famille  et  que  sa  famille- 
ait  un  foyer,  il  faut  que  son  travail  l'honore  parce 
qu'honorable,  parce  qu'utile  à  tous,  parce  qu'humain  ;. 
il  faut  qu'il  ait  sa  sécurité  et  celle  des  siens  assurées 
et  qu'il  ne  soit  plus  à  la  merci  des  coups  de  bourse^ 
des  inventions,  du  machinisme,  des  aventures  com- 
merciales, etc. 

Et  ce  ne  sont  pas  des  mots.  La  richesse,  étant 
sociale  dans  sa  source,  doit  devenir  sociale  dans  sa 
destination.  Voilà  ce  qu'il  y  a  à  faire  entendre  à  ceux 
qui  détiennent  cette  richesse,  —  et  comme  il  faut. 

Et  quand  les  riches  auront  enfin  conscience  de- 
leurs  devoirs,  les  pauvres  reprendront  conscience 
des  leurs,  malgré  tout  ce  qui  a  été  fait  depuis  un 
siècle  dans  le  sens  contraire. 

N'entendons  pas  ainsi  que  la  solution  est  que  la^ 
richesse  soit  partagée  entre  tous,  non  plus  que  la 
direction  politique  et  administrative  soit  occupée  par 
tous.  Ce  serait  l'universelle  misère  et  la  commune 
impuissance. 


CHAPITRE   PREMIER   —   LES   PROLÉTAIRES  27 

Entendons  seulement  que  cette  direction  soit  le 
mieux  exercée  et  cette  richesse  le  mieux  gérée,  sous 
l'impulsion  et  le  contrôle  de  Topinion  publique 
organisée.  Alors,  cette  autorité  sociale  déposera  le 
chef  insuffisant  ou  dépossédera  le  riche  indigne, 
comme  au  moyen  âge  on  excommuniait  les  mé- 
créants. 

Cela  paraîtra  peut-être  trop  en  dehors  des 
idées  du  jour  et  trop  sage  pour  obtenir  l'adhésion  du 
prolétariat.  Pour  les  idées  du  jour,  les  souffrances  du 
désordre  social  sauront  bien  les  redresser.  Quant 
à  la  sagesse  du  prolétariat,  il  n'est  pas  peijuis  d'en 
désespérer.  Pour  qu'elle  ait  résisté,  si  peu  qu'il  en 
reste,  à  l'abrutissement  intensif  d'un  demi-siècle  de 
suffrage  universel,  il  faut  qu'elle  soit  profondément 
ancrée  et  qu'elle  se  nourrisse  par  les  nécessités 
implacables  de  sa  vie  pratique. 

Que  voyons-nous  aujourd'hui?  D'elle-même  Télite 
prolétarienne  se  détourne  des  politiciens,  même 
socialistes,  et,  dans  ses  syndicats  confédérés,  elle 
prépare  une  réaction  encore  imprécise,  mal  définie, 
chaotique  même,  mais  qui  ne  peut  que  s'éclairer  par 
l'épreuve  et  s'ordonner  à  l'user.  Et  le  socialisme  n'y 
gagne  pas. 


28      PREMIÈRE   PARTIE   ~     LA    CRISE   ÉCONOMIQUE 

CHAPITRE    II 
Le  Socialisme 


Sous  un  beau  nom,  le  socialisme  n'est  plus  qu'une 
chose  vague,  équivoque,  confuse  et  incohérente. 

Durant  trois  quarts  de  siècle,  jusqu'à  la  Commune, 
avec  des  théories  plus  ou  moins  intelligentes,  il  n'a- 
vait été  qu'un  même  instinct  naïf  et  généreux.  Qu'il 
fût  de  Saint-Simon,  Fourier,  Cabet,  Pecqueur,  Vidal, 
Bûchez,  Enfantin,  Colins,  Considérant,  Blanqui, 
Pierre  Leroux  ou  Proudhon,  c'était  toujours  le  socia- 
lisme, —  l'étoile  du  prolétariat. 

C'était  trop  simple  et  peut-être  trop  beau.  Cette^ 
clarté,  cette  charité  ne  convenaient  plus  aux  esprits- 
obscurcis  et  aux  cœurs  desséchés  que  nous  devenons 
de  plus  en  plus.  On  n'eut  pas  assez  de  sarcasmes 
contre  les  utopies  et  les  utopistes.  Et  Karl  Marx  vint. 
Son  Capital  fut  la  bible  du  socialisme  scientifique. 

Y  a-t-on  gagné  en  précision  ?  Qui  oserait  le  sou- 
tenir? Depuis  qu'on  a  scientisé  le  socialisme,  il  n'est 
plus  possible  de  savoir  ce  qu'il  est  ou  ce  qu'il  n'est 
pas.  Il  y  a  autant  de  socialismes  que  de  socialistes, 
—  et  même  plus.  Tout  est  du  socialisme,  —  et  le 
pire.  Bebel  a  dit  :  «  Il  a  gagné  en  largeur  plus  qu'en 
profondeur  )>.  Il  serait  encore  plus  exact  de  dire  :  il 
a  gagné  en  largeur  ce  qu'il  a  perdu  en  profondeur, 
et  il  a  tellement  gagné  en  largeur  que  ce  n'est  plus 
qu'une  surface.  Récemment,  nous  lisions  dans  une 


CHAPITRE   II   —   LE   SOCIALISME  29 

)ublication  qui  se  consacre  à  la  culture  morale,  la 
léclaration  socialiste  d'un  des  plus  riches  banquiers 
le  Paris,  —  lequel  se  gardera  bien  cependant  d'en- 
gager un  de  ses  trop  nombreux  millions,  dont  il 
sollicite  lui-même  l'expropriation,  dans  une  entre- 
Drise  sérieuse  d'organisation  sociale  positive.  Pour 
déblayer  le  terrain,  il  est  entendu  qu'ici  on  passera 
5ur  ce  socialisme  d'amateur,  comme  sur  le  socialisme 
simplement  électoral  de  la  bande  radicale  et  celui 
des  vilains  crocodiles  de  la  philanthropie  de  carrière. 
Du  snobisme,  des  procédés  d'exploitation  et  de  l'hy- 
pocrisie ne  sont  point  des  doctrines,  ni  même  des 
instincts. 

Même  si  Ton  s'en  tient  au  socialisme  des  socia- 
listes, on  n'en  peut  dégager  une  méthode  commune 
ni  un  esprit  général.  L'Unité  socialiste,  qui  est  la 
grande  pensée  de  M.  Jaurès,  n'a  pu  grouper  et  con- 
tenir toutes  les  tendances  socialistes  qui  vont  de 
rétatisme  de  M.  Millerand  et  du  réformisme  socio- 
cratique  de  M.  Fournière  au  caporalisme  de  M.  Jules 
Guesde  et  au  syndicalisme  impulsif  de  M.  Griffuelhes, 
en  passant  par  le  municipalisme  possibiliste  de  M. 
Brousse,  le  pédantisme  de  M.  Andler,  l'arrivisme  des 
«  indépendants  »,  la  blocarderie  de  M.  Breton,  le 
verbalisme  torrentiel  de  M.  Jaurès,  la  mélasse  blan- 
quo-marxiste  de  M.  Vaillant,  la  spirituelle  démagogie 
de  M.  Sembat,  la  frénésie  de  M.  Hervé  et  Tésotérisme 
de  M.  G.  Sorel. 

Les  définitions  qu'on  a  pu  faire  du  socialisme  n'ont 
rien  de  précis.  Les  meilleures  sont  celles  :  P  de  M. 
Paul  Deschanel  :  <(  Un  changement  dans  le  régime 


30      PREMIÈRE   PARTIE   —   LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

de  la  propriété  par  la  socialisation  des  moyens  de 
production  »  ;  2°  de  VEncyclopédie  américaine,  citée 
par  M.  Domela  Nieuwenhuis  :  «  Un  mouvement 
ayant  pour  but  de  détruire  les  inégalités  de  condi-l 
lions  sociales  dans  le  monde  par  une  transformation 
économique  »  ;  3°  de  M.  Emile  Durkheim  :  «  Une 
tendance  à  faire  passer  brusquement  ou  progressive- 
ment les  fonctions  économiques  de  Tétat  diffus  où 
elles  se  trouvent  à  Tétat  organisé  ». 

Celles  des  socialistes,  innombrables,  sont  aussi 
vagues.  Citons-en  quelques-unes. 

Un  que  les  cuistres  du  socialisme  méprisent  beau- 
coup, parce  que  d'origine  prolétarienne,  autodidacte, 
c'est-à-dire  étudiant  social  dans  la  vie  sociale,  à  Ta- 
telier  et  non  dans  les  bibliothèques  et  à  la  Sorbonne, 
Benoît  Malon,  nous  a  donné  celle-ci  qui  en  vaut  une 
autre  :  «  Le  socialisme  est  l'aboutissant  synthétique 
de  toutes  les  activités  progressives  de  l'humanité  ». 

Pour  M.  Georges  Renard,  «  est  socialiste  quicon- 
que veut,  comme  but,  diminuer  l'inégalité  sociale, 
et,  comme  moyen,  assurer  à  chaque  membre  de  la 
société  une  part  de  la  richesse  totale,  en  associant 
les  hommes  et  en  socialisant  les  choses.  Si  on  voulait 
condenser  dans  une  courte  formule  la  quintessence 
du  socialisme,  on  pourrait  dire  :  il  tend  à  Tégalité 
par  la  solidarité  des  hommes  et  des  intérêts  ». 

Pour  M,  Éd.  Bernstein,  «  c'est  la  poursuite  ou  l'état 
d'une  société  organisée  d'après  les  principes  de  l'as- 
sociation »,  et  pour  M.  S.  Merlino,  <(  c'est  tout  le  tra- 
vail de  renouvellement  qui  s'agite  dans  la  société 
actuelle  ;  c'est   l'ensemble  de  toutes  les  tendances 


CHAPITRE   II    —   LE   SOCIALISME  31 

scientifiques,  artistiques,  économiques,  politiques  qui 
conspirent  à  refeire  Tordre  social;  son  but,  c'est  Tor- 
janisation  des  conditions  nécessaires  pour  assurer 
iurablement  à  tous  les  hommes  la  possibilité  du  tra- 
vail ;  ainsi  les  réformes  moindres,  voulues  par  les 
ocialistes  et  non-socialistes,  sont  quelque  chose  de 
plus  que  de  simples  palliatifs  :  ce  sont  les  germes  ou 
mieux  les  éléments  du  socialisme.  » 

Mais  pour  M.  G.  Sorel,  «  c'est  le  mouvement  ouvrier, 
î'est  la  révolte  du  prolétariat  contre  les  institutions 
patronales,  c'est  l'organisation  à  la  fois  économique 
bt  éthique,  que  nous  voyons  se  produire  sous  nos 
yeux  pour  lutter  contre  les  traditions  bourgeoises  ». 

Non  seulement  ces  définitions  sont  confuses,  mais 
encore  elles  sont  contradictoires.  Alors  que,  pour  les 
uns,  avec  M.  Jaurès,  le  socialisme  prolonge  la  démo- 
cratie qui  Ta  déterminé,  pour  les  autres,  avec  M. 
Lagardelle,  la  démocratie  est  un  danger  pour  le  pro- 
létariat, le  socialisme  doit  réagir  contre  la  démocra- 
tie. Alors  que,  pour  les  uns,  avec  M.  G.  Renard,  il 
se  fait  par  la  solidarité  et  l'accord  des  intérêts,  pour 
les  autres,  avec  M.  Sorel,  il  prend  conscience  par 
Hnsolidarité  et  il  s'impose  par  l'antagonisme. 

Ainsi,  pour  M.  Arturo  Labriola,  «  le  socialisme 
p'est  pas  un  dérivé  de  la  démocratie.  Tout  au  plus 
peut-on  dire  qu'ils  tirent  l'un  et  l'autre  leur  origine 
d'une  même  situation  historique  et  qu'elle  les  a  en- 
gendrés simultanément.  La  démocratie  avait  pour 
objet  l'action  en  commun  et  solidariste  de  tous  les 
citoyens  à  l'intérieur  de  l'État  ;  le  socialisme  a  pour 
but  l'action  distincte  et  séparée  d'un  groupe  de  pro- 


32      PREMIERE    PARTIE   —    LA    CRISE   ÉCONOMIQUE 

ducteurs  à  rintérieur  de  Tatelier  et  sur  le  terrain  des 
antagonismes  économiques,  pour  rayonner  de  là  au 
dehors  et  investir  TÉlat  ». 

Si  Ton  voulait  cependant  donner  une  définition 
objective,  qui  pût  contenir  toutes  les  formes  du 
socialisme  actuel,  il  faudrait  se  borner  à  dire  :  le 
socialisme  est  le  sentiment  inexprimable  que  la 
société  pourrait  être  autre  qu'elle  n'est. 

On  définit  mieux  une  action  qu'une  pensée.  Voyons 
donc. 

Dans  son  article  constitutif,  le  parti  socialiste  a 
formulé  ainsi  la  règle  et  le  but  de  son  action  :  «  En- 
tente internationale  des  travailleurs  ;  organisation 
politique  et  économique  du  prolétariat  en  parti  de 
classe  pour  la  conquête  du  pouvoir  et  la  socialisation 
des  moyens  de  production  et  d'échange,  c'est-à-dire 
la  transformation  de  la  société  capitaliste  en  une 
société  collectiviste  ou  communiste  ». 

Est-ce  plus  précis,  vraiment  ?  Dernièrement, 
M.  Jaurès,  d'ordinaire  si  optimiste,  écrivait  dans 
VRumanité  :  «  Faute  d'une  idée  claire  et  forte  de  la 
politique  d'action,  le  parti  socialiste  se  débat  à  cette 
heure  dans  les  plus  étranges  contradictions  ».  11  est 
à  «  l'état  de  chaos  et  d'impuissance  ». 

Il  n'y  a  que  le  premier  point  sur  lequel  tous  les 
socialistes  paraissent  d'accord  :  entente  internatio- 
nale des  travailleurs,  et  sans  doute  parce  qu'ils  ne 
peuvent  arriver  à  une  entente  nationale  entre 
eux-mêmes  ou  parce  que  les  socialistes  étrangers  ne 
les  gênent  ni  dans  leurs  vanités,  ni  dans  leurs  inté- 
rêts électoraux.  Il   n'est   aucun  de  leurs  congrès 


CHAPITRE   II   —    LE   SOCIALISME  33 

nationaux  où  il  ne  soit  question  de  scission  ou  d'ex- 
clusion. 

Ils  ne  s'entendent  point  sur  ce  que  peut  être  une 
société  collectiviste  ou  communiste,  sur  les  moyens 
d'opérer  cette  transformation,  sur  l'organisation  poli- 
tique et  économique  du  prolétariat  en  parti  de  classe 
pour  la  conquête  et  la  socialisation  des  moyens  de 
production  et  d'échange,  et  même  sur  la  notion  de 
«  parti  ))  et  de  «  classe  ».  Pour  M.  Georges  Sorel  et 
ses  disciples,  ces  deux  termes  s'excluent:  «  Le  parti, 
machine  essentiellement  politique  et  démocratique, 
dit  M.  A.  Labriola,  est  autre  chose  que  la  classe  )>. 

M.  Gustave  Hervé,  qui  aime  à  casser  les  vitres, 
crie  volontiers  :  «  A  bas  la  République  I  »  M.  Jules 
Guesde,  quand  il  n'est  pas  député,  se  désintéresse 
du  régime,  et  les  syndicalistes  nourrissent  à  son 
endroit  une  haine  cordiale,  la  k  haine  créatrice  », 
dont  parla  un  jour  M.  Jaurès,  cependant  que  celui-ci 
considère  que  «  le  parti  socialiste  défend  dans  la 
République  un  moyen  nécessaire  de  libération  et 
d'éducation.  Le  socialisme  est  essentiellement  répu- 
blicain. On  peut  même  dire  qu'il  est  la  République 
elle-même,  puisqu'il  est  l'extension  de  la  République 
au  régime  de  la  propriété  et  du  travail  ». 

Quelques  socialistes  attendent  tout  du  Parlement; 
d'autres  n'en  espèrent  rien,  mais  cherchent  à  y  péné- 
trer tout  de  même  ;  enfin,  d'autres  encore  procla- 
ment un  socialisme  d'action  directe  qui  s'oppose  à 
tous  les  autres. 

Que  les  socialistes  s'emparent  du  pouvoir  par  ruse 
ou  par  force,  par  une  surprise  du  suffrage  universel, 

3 


34      PREMIÈRE   PARTIE   —   LA   GRISE   ÉCONOMIQUE 

OU  par  un  coup  de  main  révolutionnaire,  ils  ne  pour- 
ront rien.  On  le  savait  de  reste;  mais  il  n'est  pas 
mauvais  qu'un  des  leurs,  M.  H.  Lagardelle,  le  leur 
ait  répété  au  congrès  de  Nancy  :  «  Je  dis  que  ces 
deux  conceptions  sont  également  utopiques,  parce 
qu'elles  donnent  h  la  force  coercitive  de  l'État  une 
valeur  créatrice  qu'elle  n'a  pas.  Que  vous  opériez 
selon  le  mode  réformiste  ou  selon  le  mode  révolu- 
tionnaire, que  vous  soyez  la  moitié  plus  un  à  la 
Chambre  ou  que  vous  ayez  pris  le  gouvernement 
d'assaut,  vous  ne  ferez  pas  surgir,  du  jour  au  lende- 
main, une  société  toute  faite.  De  quelque  autorité 
dont  vous  disposiez,  vous  ne  donnerez  pas  aux  ou- 
vriers qui  votent  pour  les  candidats  socialistes,  aux 
électeurs  qui,  pour  des  motifs  parfois  futiles  et  insai- 
sissables, se  pressent  derrière  vous,  la  capacité  de 
diriger  la  production  et  l'échange.  Vous  serez  les 
maîtres  de  l'heure,  vous  détiendrez  toute  la  puis- 
sance qui,  hier,  appartenait  à  la  bourgeoisie,  vous 
entasserez  décrets  sur  décrets  et  lois  sur  lois,  mais 
vous  ne  ferez  pas  de  miracles  et  vous  ne  rendrez  pas 
du  coup  les  ouvriers  aptes  à  remplacer  les  capita- 
listes. En  quoi,  dites-moi,  la  possession  du  pouvoir 
par  quelques  hommes  politiques  socialistes,  aura-t- 
elle  transformé  la  psychologie  des  masses,  modifié 
les  sentiments,  accru  les  aptitudes,  créé  de  nouvelles 
règles  de  vie,  et  fait  qu'à  la  place  d'une  société  de 
maîtres  et  d'esclaves  pourra  exister  une  société 
d'hommes  libres  ?  » 

Même  sur  l'action  à  conduire,  Marx  s'est  trompé. 
M,  G.  Sorel,  qui  fut  un  fervent  marxiste,  le  déclare  : 


CHAPITRE   II   —   LE    SOCIALISME  35 

«  Marx  a  parlé  et  agi  comme  si  la  parole  socialiste 
tombant  au  milieu  d'ouvriers  engagés  dans  des  con- 
flits d'ordre  corporatif  avec  leurs  patrons,  suffisait 
pour  produire  l'organisation  du  prolétariat  ;  il  a  conçu 
cette  organisation  sous  la  forme  d'une  adhésion  à  une 
agitation  dirigée  par  des  hommes  politiques.  Nous 
savons  aujourd'hui  que  le  problème  est  beaucoup 
plus  complexe  que  Marx  ne  soupçonnait.  Trois 
conditions  au  moins  sont  à  remplir  :  1°  que  le  prolé- 
tariat crée  des  institutions  dans  lesquelles  il  puisse 
se  passer  complètement  du  concours  des  gens  étran- 
gers à  sa  classe  ;  2°  que  par  une  culture  morale,  il 
acquière  une  claire  conscience  des  responsabilités 
personnelles,  et  qu'ainsi,  il  exige  de  ses  fonction- 
naires une  probité  supérieure  à  celle  des  fonction- 
naires bourgeois  ;  3°  que  toute  son  activité  ait  pour 
origine  et  pour  but  la  lutte  de  classe.  Ce  sont  des 
conditions  difficiles  à  remplir  ». 

Ne  sachant,  en  réalité,  ni  ce  qu'il  veut,  ni  ce  qu'il 
peut,  il  n'est  rien  de  vivant  que  le  socialisme  ne  nie 
et  il  n'est  rien  qu'il  n'attaque  par  quelque  côté. 

Si  donc  nous  voulions  exprimer  objectivement,  en 
une  formule  assez  compréhensive,  toute  l'action  du 
socialisme  dans  son  ensemble,  nous  dirions  :  en  pro- 
clamant la  conciliation  de  tout  ce  qui  pourra  être, 
même  ce  qui  est  incompatible  et  inconciliable,  il 
s'oppose  universellement  à  tout  ce  qui  est. 

Il  se  ronge  lui-même.  Il  s'entre-détruit.  Aussi  ne 
progresse-t-il  pas.  A  la  veille  du  congrès  de  Tou- 
louse, le  parti  unifié  n'a  pu  réunir  que  49,348  cartes 
d'adhérents  seulement. 


36      PREMIÈRE   PARTIE   —   LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

Il  n'y  a  pas  de  meilleurs  critiques  du  socialisme 
que  les  socialistes.  C'est"  dans  les  trois  volumes  du 
Capital  de  Karl  Marx  qu'on  trouve  les  plus  fortes 
réfutations  du  marxisme. 

M.  Georges  Sorel  nous  dit:  «  La  prudence  de  Marx 
était  extrême  ;  il  n'a  essayé  de  déterminer  aucune 
théorie  ».  C'est  une  grande  prudence,  en  effet,  pour 
un  penseur,  que  de  ne  pas  penser;  pour  un  théori- 
cien, de  ne  s'en  tenir  à  aucune  théorie  précise.  Ainsi, 
il  reste  insaisissable,  au-dessous  de  toute  critique. 

Sans  doute,  c'est  grâce  à  cette  ruse  de  la  pensée, 
préconisée  encore  par  M.  G.  Sorel  (1),  que  Marx  a 
pu  paraître  un  prophète  de  la  Cité  future  pour  les 
uns,  un  géant  de  la  pensée  pour  les  autres.  11  ne  fut 
qu'un  polémiste.  La  lourdeur  n'est  pas  le  génie. 

Si  l'on  écarte  les  aperçus  ingénieux,  profonds 
même,  mais  souvent  contradictoires  et  parfois  anti- 
socialistes (2),  de  son  œuvre  touffue,  il  ne  reste  à 
dégager  pour  le  socialisme  que  la  théorie  de  la  plus- 
value,  la  prétendue  loi  de  concentration  du  capital 
ou  d'expropriation  automatique  et  la  conception  ma- 
térialiste de  l'histoire.  C'est  tout  ce  qu'il  a  pu  édifier 
avec  la  dialectique  hégélienne.  Et  encore,  on  a  pu 
montrer  que  la  théorie  du  sur-travail  et  de  la  plus- 
value  avait  été  exposée  auparavant,  et  parfaitement, 
par  Adam  Smith  et  Sismondi  ;  on  s'est  aperçu  que  la 
fameuse  concentration  ne  se  réalisait  point,  à  tout  le 


(1)  Les  Illusions  du  Progrès. 

(2)  M.  Sorel  ne  le  reconnaît-il  pas  lorsqu'il  nous  dit  que  «  le 
marxisme  est  beaucoup  plus  près  de  l'économie  politique  man- 
chestérienne  que  de  l'utopisme  »  ? 


CHAPITRE   II   —   LE    SOCIALISME  37 

moins  sous  la  forme  exclusive  annoncée  par  le  pro- 
phète ;  et  quant  à  la  conception  matérialiste  de  This- 
toire,  chaque  secte  socialiste  l'entend  à  sa  manière 
qui  n'est  celle  d'aucune  autre.  F.  Engels,  qui  en  est 
peut-être  le  véritable  auteur,  Texposait  ainsi  :  ce  La 
conception  matérialiste  de  l'histoire  se  base  sur  cette 
idée  :  que  la  production  et  l'échange  des  produits, 
valeurs,  etc.,  forment  le  fondement  de  toute  organi- 
sation sociale  ;  dans  chaque  société  humaine,  la 
répartition  des  richesses  et  la  formation  des  classes 
ou  des  états  dans  la  société  sont  le  résultat  du  mode 
de  production  et  d'échange  pratiqué  par  la  société  ». 

Rien  de  plus  sec,  rien  de  plus  inhumain,  et  par 
conséquent  rien  de  plus  faux  socialement  que  cette 
parcelle  de  vérité  grossie  démesurément.  Le  social 
est  antérieur  à  l'économique  et  le  domine  ;  et  plus  le 
social  s'élève  et  devient  complexe,  moins  l'écono- 
mique a  d'importance  en  proportion.  11  est  vrai  que 
M.  G.  Sorel,  qui  est  un  grand  magicien  d'idées,  fait 
surgir  l'idéalisme  du  matérialisme  historique.  Dans 
la  fatalité  économique,  il  trouve  des  motifs  d'agir, 
comme  dans  la  guerre  des  classes  les  raisons  mysté- 
rieuses d'une  plus  grande  productivité,  c'est-à-dire 
d'une  meilleure  collaboration.  Mais  tout  cela  n'est 
que  de  la  fantasmagorie  métaphysique. 

M.  Gh.  Ândler  a  dit  :  u  Deux  méthodes  furent  em- 
ployées par  Marx  :  une  déduction  algébrique  puis- 
sante et  le  plus  consciencieux  labeur  historique  ». 
Soit.  L'instrument  hégélien  était  puissant  et  le  tra- 
vail héroïque  :  le  résultat  n'en  fut  pas  meilleur.  A 
quoi  faut-il  l'attribuer? 


38      PREMIÈRE    PARTIE   —   LA    CRISE   ÉCONOMIQUE 

Vivant  en  Angleterre,  au  milieu  dïin  peuple  mer- 
cantile, affairé  et  biblique,  sans  tradition  profonde  et 
sans  idéal,  au  moment  d'une  exceptionnelle  suracti- 
vité commerciale  et  industrielle,  Karl  Marx  a  pu 
croire  que  la  société  ne  se  composait  que  de  mar- 
chands, de  capitalistes  et  d'exploités,  avec  pour  âmes 
des  balances,  de  Targent  et  des  machines.  Ainsi, 
tout  a  pu  lui  paraître  matérialisé  aussi  grossièrement 
et  fatalisé. 

Nos  utopistes  étaient  plus  humains,  et  par  là, 
soyons-en  assurés,  plus  vrais.  Ils  étaient  surtout  de 
meilleurs  éducateurs  du  prolétariat.  Les  travailleurs 
de  1848  ont  pu  mettre  trois  mois  de  misère  au  ser- 
vice de  la  République,  qui  les  en  a  récompensés  en 
les  fusillant  et  en  les  déportant;  ceux  d'aujourd'hui, 
avec  toute  leur  science  socialiste,  leur  organisation  de 
classe  et  leurs  phrases,  n'ont  pu,  au  lendemain  de  la 
sanglante  échauffourée  de  Villeneuve-Saint-Georges 
et  de  l'arrestation  de  leurs  chefs,  faire  réussir  'une 
grève  de  protestation  de  vingt-quatre  heures. 

C'est  en  revenant  à  Proudhon  que  M.  G.  Sorel 
peut  infiltrer  dans  le  dur  marxisme  des  considéra- 
tions éthiques  et  prendre  le  souci  d'exalter  l'énergie 
prolétarienne.  Ainsi,  il  n'admet  plus  que  les  socia- 
listes s'interrogent  sur  ce  que  la  société  doit  être,  il 
concède  qu'il  leur  faut  savoir  «  ce  que  peut  le  prolé- 
tariat dans  la  lutte  actuelle  de  classe  »  ;  s'il  persiste  à 
trouver  trop  niaises  les  eschatologies  utopiques,  il 
indique  à  l'enthousiasme  populaire  des  mythes 
Kîomme  la  grève  générale  et  la  révolution,  qui  sont 
tout  aussi  chimériques. 


CHAPITRE   II    —   LE    SOCIALISME  39 

Sans  doute,  c'est  préférable  encore  à  Tinertie  et  à 
la  lâcheté  corruptrice  qu'entretenait,  pour  des  fins 
électorales,  le  socialisme  de  ces  trente  dernières 
années  ;  mais,  néanmoins,  on  aimait  mieux  les  pué- 
rils paradis  sociaux  des  anciens  socialistes.  Après 
tout,  ils  étaient  moins  décevants,  moins  dangereux 
surtout,  que  les  mythes  inquiétants  qu'on  nous 
fabrique  aujourd'hui,  et  bien  plus,  ils  entretenaient 
la  claire  raison  de  bon  sens,  l'intuition  saine,  les 
solides  vertus  du  peuple. 

Issu  de  la  grande  crise  révolutionnaire,  formé  par 
le  machinisme  naissant,  nourri,  fortifié  par  l'indu- 
strialisme effréné,  le  socialisme  s'est  maintenu  jus- 
qu'ici, malgré  les  persécutions,  les  hécatombes,  la 
fourberie  de  ses  exploiteurs,  la  sottise  de  ses  adeptes, 
la  misère  morale  et  intellectuelle  de  ses  doctrines. 

C'est  donc  qu'il  représente  des  aspirations  qui 
se  doivent  satisfaire  et  qu'il  y  a  en  lui  une  âme  de 
vérité. 

On  ne  l'abattra  pas  brutalement  :  il  faut  dégager 
son  âme  de  vérité,  il  faut  l'éclairer  en  le  purifiant. 
11  convient  aussi  d'écouter  ses  avertissements. 

Le  prolétariat  n'a  aucune  mauvaise  volonté.  S'il 
crie  sa  souffrance,  c'est  qu'il  souffre  vraiment.  Et 
s'il  va  au  socialisme,  c'est  que  là  on  lui  répond. 

Dans  son  Appel  aux  comervateurs,  le  maître  au- 
quel il  nous  faut  toujours  revenir,  Auguste  Comte, 
le  disait  :  «  Malgré  de  graves  apparences  et  des  dan- 
gers réels,  le  mauvais  esprit  révolutionnaire  appar- 
tient davantage  à  la  bourgeoisie  qu'au  milieu  popu- 
laire, du  moins  chez  la  nation  centrale.  La  principale 


40      PREMIÈRE    PARTIE   —    LA    CRISE   ÉCONOMIQUE 

opposilion  à  la  concentration  nécessaire  du  pouvoin 
et  de  la  richesse  émane  de  ceux  qui,  sans  pouvoir 
dev-enir  patriciens,  ne  veulent  pas  être  prolétaires. 
C'est  là  que  se  développe,  envers  toutes  les  hautes 
positions,  une  envie  que  la  religion  peut  seule  guérir. 
Elles  n'inspirent  aux  prolétaires  qu'une  défiance  aisé- 
ment surmontable  d'après  une  digne  conduite,  mal- 
gré l'ascendant  actuel  des  sophismes  anarchiques. 
Un  instinct  confus  indique  à  la  bourgeoisie  que  la 
régénération  occidentale  exige  son  extinction  gra- 
duelle, pour  transformer  ses  meilleurs  chefs  en  vrais 
patriciens  et  la  plupart  de  ses  membres  en  purs 
prolétaires,  en  éliminant  tous  les  débris  métaphysi- 
ques ». 

La  révolte  des  prolétaires  n'est  jamais  que  du 
désespoir.  Ce  n'est  pas  de  la  méchanceté.  Si  les  socia- 
listes ont  trop  longtemps  cultivé  ce  désespoir,  ce  ne 
sont  pas  eux  qui  ont  vidé  les  cieux,  éteint  les  étoiles, 
distillé  l'absinthe,  et  forgé  à  la  ploutocratie  un  cœur 
d'acier  qui  peut  tout  broyer. 

Dans  ses  Principes  d'économie  politique,  Stuart 
Mill  a  pu  dire  :  <(  S'il  y  avait  un  choix  à  faire  entre 
le  communisme,  avec  toutes  ses  chances,  et  l'état  de 
la  société  actuelle,  avec  toutes  ses  souffrances  et  ses 
injustices  ;  si  l'institution  de  la  propriété  privée  im- 
pose, comme  conséquence,  que  le  produit  du  travail 
doit  être  approprié,  comme  nous  le  voyons  aujour- 
d'hui, en  raison  inverse  du  travail...,  si  entre  cela  et 
le  communisme  il  y  avait  un  choix  à  faire,  toutes  les 
difficultés  grandes  et  petites  du  communisme  ne  pèse- 
raient pas  plus  que  de  la  poussière  sur  la  balance  ». 


I 


CHAPITRE    II   —    LE    SOCIALISME  41 

Et  Brunetière  aussi  l'avait  compris  qui  eût  admis 
volontiers  la  socialisation  des  moyens  de  produc- 
tion, si  par  là  «  on  pouvait  établir  la  quasi  égalité 
économique  des  membres  de  la  société  ». 

C'est  dans  cet  esprit  humain  qu'il  faut  juger  le 
socialisme.  Il  n'y  a  qu'une  grande  bonne  volonté 
persévérante,  un  désir  sincère  de  plus  de  justice  et 
de  liberté  de  tous  pour  tous  et  aussi  une  action 
énergique  et  généreuse  inlassable  qui  puissent  pré- 
server notre  société  des  cataclysmes  qui  la  menacent 
de  toutes  parts.  Voyez,  ce  sont  les  socialistes  eux- 
mêmes  qui  nous  indiquent  ce  qui  peut  le  mieux  tarir 
la  source  où  s'alimente  l'esprit  de  révolte.  Voici  ce 
qu'écrit  à  ce  sujet  M.  G.  Sorel  :  «  On  ne  saurait  trop 
se  préoccuper  des  tendances  h  la  modération  qui 
rendent  si  faciles  aujourd'hui  les  compromis;  j'ai 
rapporté  ces  tendances  à  trois  groupes  :  démocra- 
tique, moral  et  chrétien.  Les  capitalistes  deviennent 
plus  accommodants  et  se  pénètrent  tous  les  jours 
davantage  de  la  nécessité  de  remplir  le  devoir  so- 
cial ;  le  grand  obstacle  que  rencontrera  désormais 
le  socialisme  proviendra  du  devoir  social.  Les  ou- 
vriers font  appel  aux  bons  sentiments  de  leurs  maî- 
tres, demandent  à  ceux-ci  de  leur  faire  Taumône 
d'un  salaire  meilleur  et  acceptent  que  leurs  chefs  les 
représentent  comme  des  enfants  qu'il  faut  traiter 
avec  indulgence.  Trop  souvent  les  grèves,  qui  jadis 
donnaient  naissance  aux  idées  révolutionnaires,  arri- 
vent à  produire  des  relations  suivies  entre  les  chefs 
des  syndicats  et  la  bourgeoisie,  sous  le  patronage 
gouvernemental.  Les  notions  de  fatalité  économique. 


42      PREMIÈRE   PARTIE   —   LA   CRISE    ÉCONOMIQUE 

d'insolklarilé  et  de  lutte  de  classe  s'évanouissent  à 
la  fois  ». 

On  sait,  d'autre  part,  que  M.  Jules  Guesde  s'op- 
pose dans  son  parti  à  tout  ce  qui  peut  préparer  l'in- 
corporation du  prolétariat  à  la  société  bourgeoise. 

Si  c'est  là  une  philosophie  du  désespoir,  trop  jus- 
tifiée, hélas  I  par  de  cruelles  déceptions,  la  fourbe 
coutumiôre  des  politiciens  et  l'égoïsme  imbécile  de 
la  bourgeoisie,  on  ne  saurait  dire  que  c'est  une  doc- 
trine de  veulerie.  Et  tout  vaut  mieux  que  la  lâcheté 
et  la  corruption  dont  les  sociétés  meurent  comme  les 
races. 

Dans  le  socialisme;,  à  tout  le  moins  dans  celui  qui 
se  détourne  de  l'agitation  électorale,  il  y  a  aussi  de  la 
bonne  volonté.  Il  le  faut  reconnaître,  et  manifester 
la  nôtre. 

Un  effort  sincère  et  désintéressé  pour  incorporer 
définitivement  le  prolétariat  à  la  société  est  ce  qu'il 
V  a  de  plus  fort  à  opposer  au  socialisme. 

En  examinant  l'évolution  intéressante  qui  se  pro- 
duit actuellement  dans  le  socialisme,  nous  le  ver- 
rons mieux  encore. 

Le  positivisme,  parce  qu'il  forme  un  système  com- 
plet, parce  qu'il  aboutit  à  une  religion,  peut  relier 
tous  les  esprits  en  ralliant  tous  les  cœurs.  Mais  l'ag- 
glomérat amorphe  de  sentiments  confus,  d'instincts 
antagoniques  et  d'idées  incohérentes  qu'est  le  socia- 
lisme, n'a  pu  élaborer,  au  mieux,  qu'un  système 
incomplet. 

Le  socialisme  est  le  produit  de  la  misère  et  du 
désespoir.  11  est  tout  ce  qu'il  peut  être.  11  ne  peut 


CHAPITRE   II   —   LE   SOCIALISME  43 

/aloir  que  par  sa  fonction  d'éducation,  c'est-à-dire  la 
discipline  volontaire  ou  contrainte  qu'il  détermine, 
la  socialité  qu'il  enseigne,  et  chez  ses  adeptes  d'a- 

Ibord. 

Ce  sont  là  des  matériaux  que  le  positivisme  utili- 
sera pour  la  reconstitution  à  laquelle  il  s'emploie. 
I  Passant  la  critique  purement  intellectuelle  du  so- 
icialisme  qui  a  été  faite  maintes  fois,  et  par  les  socia- 
listes eux-mêmes,  c'est  sa  valeur  éducative  qu'il 
convient  d'examiner. 

il  faut  donc  s'en  tenir  au  socialisme  syndicaliste. 
Sans  doute,  le  réformisme  prudent  de  M.  Millerand 
paraît  bien  plus  raisonnable  que  le  révolutionnarisme 
intransigeant  de  M,  G.  Sorel  ;  mais  c'est  celui-ci  qui 
est  le  plus  propre  à  former  des  hommes  désintéressés 
et  énergiques,  à  prépareras  organisations  de  recon- 
stitution, à  fortifier  les  éléments  psychologiques  d'une 
saine  réaction,  bref  à  indiquer  au  prolétariat  le  che- 
min qui  mène  au  positivisme,  —  et  c'est  là  tout  ce 
qu'on  peut  demander  au  socialisme. 

Au  surplus,  le  socialisme  déclamatoire,  électoral 
6t  démagogique  ne  compte  plus,  car  il  ne  se  distingue 
plus  assez  des  nombreux  facteurs  d'abrutissement 
populaire  et  de  décomposition  sociale  qu'ont  fait 
surgir  le  parlementarisme  et  l'anarchie  mentale. 

Tout  ce  qui  restait  d'âme  au  socialisme  s'est  ré- 
fug  ié  dans  le  petit  groupe  qui  suit  l'inspiration  de 
M.  G.  Sorel. 

M.  Hubert  Lagardelle  a  formulé  ainsi  les  principes 
de  la  nouvelle  école  : 

li  I.  Si  la  lutte  de  classe  est  tout  le  socialisme,  on 


44      PREMIÈRE   PARTIE      -    LA   CRISE    ÉCONOMIQUE 

peut  dire  que  tout  le  socialisme  est  contenu  dans  le] 
syndicalisme^  puisque,  hors  du  syndicalisme,  il  n'y 
a  pas  de  lutte  de  classe. 

c(  II.  Les  milieux  nationaux  les  plus  favorables  au 
développement  du  syndicalisme  sont  ceux  où  les^ 
conditions  historiques  et  politiques  permettent  la 
plus  grande  exaltation  révolutionnaire  du  proléta- 
riat et  sa  scission  avec  les  autres  classes. 

((  III.  Le  syndicalisme  est  vide  de  tout  utopisme, 
en  ce  sens  qu'il  subordonne  son  triomphe  à  tout  un 
ensemble  de  conditions  préalables,  et  qu'en  atten- 
dant il  joue  dans  le  monde  un  rôle  rénovateur  ». 

Un  rôle  rénovateur  implique  un  rôle  éducateur. 

Voyons  donc  ce  que  dit  encore  M.  Lagardelle,  ré- 
pondant aux  socialistes  de  Tancien  bateau  :  «  Non, 
ce  n'est  pas  d'un  simple  changement  de  personnel 
gouvernemental  que  dépend  la  transformation  du 
monde.  Ce  serait  vraiment  trop  facile,  et  la  marche 
de  l'histoire  a  d'autres  exigences.  Un  état  social  ne 
naît  pas  sans  une  longue  préparation,  et  c'est  ici 
que  le  syndicalisme,  avec  un  sens  plus  réaliste  des 
choses,  vous  oppose  ce  que  j'ai  appelé  le  socialisme 
des  institutions.  Il  rappelle  aux  ouvriers  qu'il  n'y 
aura  pas  de  changement  possible  tant  qu'ils  n'au- 
ront pas  créé  de  leurs  propres  mains  tout  un 
ensemble  d'institutions  destinées  à  remplacer  les  in- 
stitutions bourgeoises.  Mais,  à  la  différence  des  grou- 
pements corporatifs  que  vous  combattiez,  les  institu- 
tions  syndicalistes  nouvelles  se  forment,  non  pas  à 
l'image  des  institutions  bourgeoises,  mais  sur  un 
type  contraire.   Que   reprochons-nous  à  la  société 


CHAPITRE   II    —    LE    SOCIALISME  45 

capitaliste?  C'est  d'organiser,  par  les  pouvoirs  de 
coercition  dont  elle  dispose,  un  lien  de  dépendance 
tel  entre  les  hommes  qu'il  les  divise,  selon  une  hié- 
rarchie très  autoritaire,  en  maîtres  et  serviteurs, 
patrons  et  ouvriers,  gouvernants  et  gouvernés.  C'est 
ensuite  de  réduire  toutes  les  valeurs  humaines  en 
des  valeurs  marchandes,  et  d'exaspérer,  en  même 
temps  que  l'esprit  de  domination,  l'esprit  de  lucre 
et  de  convoitise.  Eh  bien,  il  est  évident  que  si  ce 
double  caractère  se  retrouve  au  sein  des  institutions 
ouvrières,  celles-ci  n'ont  aucune  valeur  de  transfor- 
mation sociale  et  ne  sont  qu'une  plate  copie  des  pro- 
cédés de  la  vie  bourgeoise.  Et  là  est  toute  l'origina- 
lité du  syndicalisme,  dans  cette  création  d'institu- 
tions prolétariennes,  qui  réalisent  le  type  contraire 
du  type  capitaliste,  c'est-à-dire  un  type  où  Tesprit 
autoritaire  et  l'esprit  mercantile  font  place  à  l'exer- 
cice pratique  de  liberté  et  à  l'idéalisme  révolution- 
naire ». 

On  distingue  aussitôt  le  point  solide  de  toute  la 
fumée  qui  l'enveloppe. 

Le  nouveau  socialisme  reconnaît  la  nécessité  d'une 
éducation  du  prolétariat  pour  et  par  l'action  orga- 
nique. Il  n'importe,  après  cela,  qu'il  prétende  oppo- 
ser, en  tout,  les  institutions  prolétariennes  aux  in- 
stitutions bourgeoises.  Il  suffit  que  ce  soient  des 
institutions  sociales  —  et  le  syndicat,  entre  autres, 
doit  devenir  une  institution  sociale  —  pour  que  ces 
mots  n'aient  aucun  sens.  Les  institutions  ne  vivent 
que  lorsqu'elles  dissipent  la  fumée  pour  saisir  la 
réalité  solide.  De  même,  il  n'importe  que  le  syndi- 


46      PREMIÈRE    PARTIE   —    LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

calisme  prétende  fonder  Tidéalisme  sur  le  matéria 
lisme  économique.  L'essentiel  est  qu'il  libère  le  prc 
létariat  de  Tignoble  socialisme  du  ventre. 

Le  possible  seul  arrive.  S'il  n'était  dangereux  pa» 
ailleurs,  on  n'arrêterait  point  le  toqué  qui  menac 
d'assassiner  la  lune.  Les  idéologues  qui  se  propo 
sent  de  rompre  complètement  avec  le  passé,  de  fair 
et  de  penser  le  contraire,  systématiquement,  de  c 
qu'on  a  fait  et  pensé  jusqu'ici,  cela  n'a  pas  plu 
d'importance. 

Ou  ils  se  perdront  dans  ces  formules  vides,  oi 
s'ils  agissent  vraiment,  par  l'éducation  et  l'organisa 
tion,  ils  devront  tenir  compte  des  conditions  de  tout 
action  sociale  :  la  continuité,  la  tradition,  la  clarté 
l'ordre.  j 

Sans  continuité,  il  n'y  a  plus  de  tradition  ;  en  perl 
dant  le  sens  du  passé,  tout  devient  obscur;  san 
clarté,  il  n'y  a  pas  d'ordre,  et  sans  ordre,  il  n'y  . 
plus  de  société. 

Rien  ne  se  peut  établir  qui  vaille  et  qui  dure  san< 
continuité.  Ce  qui  recommence  est  fatalement  infé 
rieur  à  ce  qui  se  continue,  et  conséquemment  n«j 
saurait  se  maintenir.  Nous  sommes  des  êtres  histo 
riques,  nous  sommes  des  descendants  et  des  héri 
tiers.  M.  G.  Sorel,  quoi  qu'il  dise,  pense  en  Françai 
du  vingtième  siècle.  Quand,  en  accumulant  le 
ténèbres,  il  ne  se  retrouve  plus  lui-même,  ni  ne  s'en 
tend,  ce  n'est  pas  qu'il  s'affranchit  des  morts,  comm< 
il  l'imagine,  c'est  qu'il  ne  pense  pas  plus  qu'un  tro 
glodyte.  «  Bientôt,  nous  dit  Auguste  Comte,  les  vrai 
partisans  du  progrès  social  reconnaîtront  que  Tin 


CHAPITRE    II    —   LE   SOCIALISME  47 

surrection  des  vivants  contre  Tensembie  des  morts 
est  contradictoire  avec  la  digne  préparation  d'un 
avenir  qui  suppose  le  passé  ». 

Malgré  leur  répugnance  manifeste  pour  les  réa- 
lités, les  philosophes  du  syndicalisme  doivent  faire 
attention  à  ceci  qu'il  y  a  déjà  malentendu  entre  eux 
et  le  monde  ouvrier. 

Et  s'il  y  a  malentendu,  c'est  qu'ils  sont  de  médio- 
cres éducateurs.  La  qualité  primordiale  des  éduca- 
teurs, c'est  de  se  faire  bien  entendre.  Le  peuple  qui 
vit  dans  les  faits,  qui  ne  cesse  de  rester  aux  prises 
avec  les  réalités  ne  s'en  peut  abstraire  comme  les 
théoriciens  bourgeois.  Si  donc  on  lui  dit  que  dans 
la  société  capitaliste  tout  est  mal,  il  s'emploiera 
réellement  à  tout  détruire  ;  et  suivant  l'inclination 
naturelle  au  moindre  effort,  il  commencera  par  ce 
qui  est  le  plus  facile.  Or  le  plus  facile,  comme  le 
plus  agréable,  c'est  de  saper  tout  ce  que  la  civilisation 
avait  laborieusement  dressé  pour  contenir  et  cana- 
liser les  instincts  personnels  les  plus  divergents. 

Ainsi,  par  manque  de  précision,  par  exagération 
démagogique  de  la  phraséologie  révolutionnaire,  le 
isocialisme  syndicaliste,  ici,  est  contre-éducateur. 

M.  Georges  Sorel  imagine  une  société  bourgeoise 
en  repoussoir  à  la  société  syndicaliste  :  ici  le  para- 
!dis,  qu'on  ne  définit  pas  d'ailleurs,  là  l'enfer  qu'on 
dénonce  véhémentement  ;  l'un  est  la  négation  de 
jl'autre  ;  détruire  celui-ci  jusque  dans  son  passé,  c'est 
lédifier  celui-là.  Malheureusement,  on  sait  par  quoi 
commence  l'attaque. 

Pour  lui-même,  M.  G.  Sorel  ne  dédaigne  pas  la 


48       PREMIÈRE    PARTIE   —   LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

pensée  classique,  les  sentiments  traditionnels,  et  il 
pratique  la  morale  de  toutes  les  classes.  Comme 
Proudhon  et  comme  Auguste  Comte,  il  sait  bien  que, 
sans  la  pureté  des  mœurs,  une  rigide  honnêteté, 
aucun  développement  social  n'est  possible.  Il 
n'ignore  point  qu'une  classe  ne  s'agrège  fortement 
que  par  le  lien  de  l'honneur,  et  que  le  syndicalisme 
ouvrier  ne  pourra  jamais  s'estimer  qu'à  la  hauteur 
de  son  honneur  professionnel.  Il  est  presque  aussi 
ivre  de  morale  que  le  fondateur  du  positivisme. 

Le  syndicalisme  ne  pouvait  entendre  ainsi  la  rupture 
avec  tout  ce  qui  fut.  Aussi  voyons-nous  beaucoup  de 
Bourses  du  travail  et  de  journaux  syndicalistes  pro- 
pager avec  entrain  le  néo-malthusianisme  et  Tamour 
libre. 

Que  signifient  donc  ces  paroles  de  M.  A.  Labriola  : 
«  Nous  nous  bornons  à  dire  que  là  où  il  y  a  fabrique 
capitaliste,  il  y  a  possibilité  de  syndicalisme  et  pos- 
sibilité d'ateliers  sans  maîtres  ;  mais  nous  ajoutons 
que  cet  idéal  ne  pourra  être  atteint  que  lorsque  la 
classe  ouvrière  sera  assez  forte  moralement  et  intel- 
lectuellement pour  assumer  les  fonctions  accomplies 
jusqu'ici  par  la  classe  bourgeoise  et  assez  puissante 
matériellement  pour  renverser  cette  organisation  de 
la  force  qui  protège  la  fabrique  capitaliste  et  qui 
s'appelle  l'État  »?  —  Des  mots,  des  mots... 

M.  G.  Sorel  nous  invite  à  rompre  brutalement  toute 
continuité  dans  la  pensée  et  dans  le  sentiment  ;  mais 
non  dans  l'activité  économique.  Pour  lui,  c'est  le 
développement  industriel  qui  fait  surgir  les  condi- 
tions économiques  du  socialisme,  c'est  le  progrès  et 


CHAPITRE   II    —   LE   SOCIALISME  49 

la  diffusion  des  procédés  techniques  qui  forment  les 
hommes  qu'il  faut  à  une  société  socialiste,  à  une 
société  de  producteurs. 

A  ces  théories  contradictoires,  le  vrai  syndicalisme 
répond  par  le  <(  sabotage  »,  qui  va  depuis  Tindiffé- 
rence  stupide  à  la  production  jusqu'à  la  malveillance 
sournoise,  voire  même  jusqu'à  la  sauvage  destruc- 
tion des  machines. 

Cependant,  M.  Sorel,  philosophe  syndicaliste,  qui 
ne  fréquente  dans  aucun  syndicat,  qui  ne  lit  aucun 
journal  syndicaliste,  qui  n'entend  et  ne  voit  rien  que 
ses  propres  idéologies,  écrit  ingénument  :  «  Une 
transformation  complète  se  produit  dans  les  mœurs 
de  l'ouvrier  :  l'inertie,  la  malveillance  et  l'insou- 
ciance, qui  caractérisaient  le  salarié  aux  époques  des 
salaires  de  famine,  sont  vaincues  définitivement;  il 
s'intéresse  à  sa  machine  et  cherche  à  lui  faire  rendre 
le  plus  possible.  Il  n'est  pas  propriétaire  des  instru- 
ments de  production,  mais  il  a  acquis  les  qualités 
intellectuelles  et  morales  que  ne  possédaient  pas  les 
anciens  ouvriers  possesseurs  d'instruments  ;  il  n'est 
plus  comparable  qu'à  l'artisan  artiste  qui  jamais  n'a- 
vait été  qu'une  exception  ;  il  veut  bien  faire,  car  il 
aime  son  œuvre  ;  tandis  que  le  travailleur  proprié- 
taire s'engourdit  souvent  dans  sa  tradition  technique, 
le  prolétaire  moderne  ne  cesse  de  progresser  et  de 
se  mettre  au  niveau  de  techniques  plus  délicates  ». 

Le  socialisme  syndicaliste  accepte  pourtant  quel- 
ques vérités  utiles  qui  jusqu'ici  ont  été  méconnues 
par  les  socialistes  et  même  par  les  syndicalistes. 
C'est  par  là  qu'il  peut  être  éducateur. 

4 


50      PREMIÈRE    PARTIE   —   LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

Ainsi,  il  reconnaît  qu'une  amélioration  économique 
durable  et  de  quelque  importance  ne  peut  résulter 
que  d'une  augmentation  réelle  de  production.  Il  se 
propose  donc  d'exciter  cette  production. 

«  C'est  le  socialisme  syndicaliste  qui  porte  le  pro- 
grès économique,  dit  M.  Lagardelle,  en  jetant  le 
capitalisme  dans  les  voies  du  plus  haut  perfection- 
nement possible.  Plus  les  exigences  de  la  classe 
ouvrière  sont  pressantes,  plus  ses  injonctions  devien- 
nent hardies  et  plus  le  développement  technique 
s'accélère  et  s'intensifie.  Les  conquêtes  du  proléta- 
riat ne  supportent  pas  une  industrie  routinière, 
attardée  aux  vieilles  méthodes,  sans  initiative,  ni 
audace.  Mais  elles  sont  l'aiguillon  qui  stimule,  qui 
empêche  l'arrêt,  qui  pousse  toujours  en  avant.  Heu- 
reux le  capitalisme  qui  trouve  devant  lui  un  prolé- 
tariat combatif  et  exigeant  !  il  ne  connaîtra  jamais  le 
sommeil,  la  stagnation,  ni  le  marasme.  Car  de  lui 
on  peut  dire  qu'il  entendra  toujours,  comme  dans 
la  prosopopée  classique,  une  voix  qui  lui  crie  :  Mar- 
che I  Marche  I 

«  Or,  s'il  est  vrai  que  le  progrès  matériel  du 
monde  soit  lié  à  la  plus  intensive  production,  le 
rôle  du  prolétariat  révolutionnaire  prend  encore  une 
plus  haute  signification.  Il  est  dès  lors  prouvé  que  ce 
n'est  point  seulement  ses  propres  intérêts  que  lèse 
une  classe  ouvrière  craintive,  n'attendant  rien  que 
du  bon  vouloir  de  ses  maîtres  ou  de  l'intervention 
tutélaire  de  l'État,  mais  aussi  les  intérêts  généraux 
de  la  société.  Non,  ce  n'est  pas  l'atmosphère  débili- 
tante de  la  paix  sociale,  mais  l'air  salubre  de  la  lutte 


CHAPITRE   II   —   LE   SOCIALISME  51 

de  classe,  qui  peut  surexciter  Tardeur  des  maîtres 
de  la  production.  Et  il  n'est  pas  un  socialiste  qui 
puisse  y  contredire,  si  vraiment,  comme  le  veut  le 
socialisme,  le  capitalisme  ne  peut  être  emporté  que 
par  un  débordement  des  forces  productives. 

«  Mais  le  mouvement  syndicaliste  est  plus  encore 
un  agent  de  progrès  moral  que  de  progrès  écono- 
mique. Dans  un  monde  où  le  goût  de  la  liberté  est 
perdu,  dans  un  temps  qui  n'a  plus  le  sentiment  de 
la  dignité,  il  fait  appel  aux  forces  vives  de  la  per- 
sonne humaine  et  donne  un  exemple  permanent  de 
courage  et  d'énergie. 

«  C'est  en  ce  sens  qu'il  fait  l'éducation  de  la  so- 
ciété. Il  est  comme  un  foyer  ardent  dont  la  chaleur 
rayonne  dans  Tensemble  du  corps  social.  Quel  pro- 
dige que  celui  d'avoir  restauré  le  principe  de  l'initia- 
tive collective,  du  groupement  social,  par  opposition 
aux  déprimantes  pratiques  de  Tintervention  éta- 
tique !  » 

On  sait  qu'au  regard  de  ce  poème^  il  y  a  la  triste 
réalité  du  Ca  canny,  du  travail  volontairement  lent, 
négligé,  sinon  défectueux.  Voici,  par  exemple,  ce 
qu'écrit  M.  Emile  Pouget  :  «  Avant  le  mouvement 
de  mai  (1906),  sur  les  chantiers,  les  ouvriers  se  mo- 
delaient sur  le  plus  «  bûcheur  »  ;  celui-là  était  l'en- 
traîneur qui  poussait  à  «  en  abattre  ».  Aujourd'hui, 
c'est  le  contraire  :  on  se  modèle  sur  celui  qui  tra- 
vaille le  plus  lentement,  c'est  lui  qui  est  l'entraîneur, 
—  si  on  peut  s'exprimer  ainsi.  La  conséquence  est 
que,  pour  les  entrepreneurs,  il  y  a  diminution  de 
rendement  d'environ  20  à  25  pour  cent.  Outre  cela, 


52      PREMIÈRE    PARTIE   —   LA   CRISE    ÉCONOMIQUE 

il  y  a,  désormais,  chez  les  ouvriers  du  bâtiment,  un 
élan  syndical  superbe  ». 

On  sait  aussi  que  les  exigences  du  prolétariat, 
dans  leurs  manifestations  présentes  de  grèves  inces- 
santes pour  rélévation  unilatérale,  c'est-à-dire  fic- 
tive, du  salaire,  sont  peu  propres,  quoi  qu'en  pense 
M.  Lagardelle,  à  stimuler  la  production  et  à  exalter 
le  génie  industriel.  Les  dépenses  considérables 
qu'entraîne  le  renouvellement  de  l'outillage  ne  sau- 
raient être  engagées  dans  l'insécurité  que  crée  une 
atmosphère  d'émeute  et  sous  le  coup  des  menaces  de 
sabotage.  Aussi  voyons-nous  en  France,  seul  pays  où 
le  «  socialisme  syndicaliste  qui  porte  le  progrès  éco- 
nomique »  ait  quelque  puissance,  la  production  se 
ralentir,  se  laisser  dépasser  par  les  autres  pays  et  se 
désorganiser.  D'ailleurs,  en  forçant  artificiellement 
la  hausse  des  salaires,  il  est  évident  qu'on  n'arrive 
qu'à  diminuer  la  production,  puisque  ainsi  se  res- 
treint le  champ  de  la  production  susceptible  de 
laisser  une  plus-value  au  capital  qui  ne  s'engage  qu'à 
cette  condition. 

Néanmoins,  une  vérité  subsiste,  qui  peut  être 
féconde,  si  le  socialisme  'syndicaliste  sait  la  mettre 
suffisamment  en  lumière  et  par  là  contribuer  à  en 
imprégner  le  prolétariat. 

Le  socialisme  n'a  été  trop  souvent  que  la  revendi- 
cation haineuse  des  pauvres  pour  le  partage  immé- 
diat des  biens  ou  une  répartition  égalitaire  des  pro- 
duits. C'est  encore  ainsi  que  la  foule  le  conçoit.  Or 
Ton  évalue  les  produits  du  travail  industriel,  en 
France,  à  18  milliards  de  francs,  dont  15  milliards 


CHAPITRE    II   —   LE    SOCIALISME  53^ 

reviennent  aux  salaires  et  3  milliards  à  la  plus- 
value.  C'est  donc  d'un  sixième  qu'il  s'agit  ;  soit,  pour 
un  salaire  de  3  francs  par  jour,  0  fr.  60.  Ainsi,  0  fr.  60 
par  jour  en  sus,  c'est  en  quoi  consisterait,  pour  la 
grande  population  ouvrière,  la  transformation  de 
l'enfer  capitaliste  en  paradis  socialiste,  —  et  il  y  au- 
rait les  risques  !... 

Le  socialisme  syndicaliste  a  enfin  compris  que  la 
solution  de  la  question  sociale  tient  beaucoup  plus  à 
une  meilleure  et  plus  scientifique  organisation  du 
travail,  à  une  plus  intense  production  qu'à  la  vaine 
poursuite  d'une  chimérique  justice  absolue.  «  Marx 
n'a  jamais  eu  de  sympathie  pour  la  morale  du  renon- 
cement bouddhique,  nous  dit  M.  Sorel  ;  il  voyait 
l'avenir  sous  la  forme  d'un  prodigieux  développe- 
ment industriel...  C'est  sur  le  progrès  technologique, 
sur  la  science  et  sur  le  droit  que  se  constitue  la 
société  nouvelle  ». 

Mais  l'action  conforme  aux  vérités  sociales  ne  se 
nourrit  point  de  fumée  métaphysique. 

Toute  organisation  suppose  hiérarchie  et  disci- 
pline. 

Avec  le  machinisme  délicat  et  terrible  d'aujour- 
d'hui, si  la  discipline  n'est  pas  d'airain  et  la  hiérar- 
chie immuablement  établie,  s'il  n'y  a  pas  direction 
unique,  continue  et  responsable,  s'il  y  a  peu  ou  prou 
parlementarisme,  rien  ne  va  plus,  tout  se  détraque, 
tout  saute.  Les  catastrophes  comme  celles  du  léna, 
de  la  Couronne,  et  du  Latoiiche-Tréville  ont  pour 
causes  profondes  :  en  haut,  la  direction  parlemen- 
taire, c'est-à-dire  confuse,  contradictoire,  irrespon- 


54      PREMIÈRE   PARTIE   —   LA   CRISE    ÉCONOMIQUE 

sable  et  partant  corrompue  ;  en  bas,  la  production 
quasi-parlementaire,  c'est-à-dire  le  gâchis,  le  sabo- 
tage et  rindiscipline. 

Grâce  à  son  verbalisme  aveugle,  M.  Jaurès  pou- 
vait dire  dans  la  déclaration  de  principes  qu'il  fit  au 
congrès  de  Tours  :  <(  Dans  Tordre  politique,  la  dé- 
mocratie se  réalise;  tous  les  citoyens  participent  éga- 
lement, au  moins  en  droit,  à  la  souveraineté  ;  le  suf- 
frage universel  est  le  communisme  du  pouvoir  poli- 
tique. Dans  l'ordre  économique,  au  contraire,  c'est 
une  minorité  qui  est  souveraine.  C'est  Toligarchie  du 
capital  qui  possède,  dirige,  administre,  exploite.  Les 
prolétaires  doivent  nommer  eux-mêmes  les  chefs 
du  travail  dans  les  ateliers  comme  ils  nomment  les 
chefs  du  gouvernement  dans  la  Cité,  et  réserver  à 
ceux  qui  travaillent  et  à  la  communauté  tout  le  pro- 
duit du  travail  ». 

Nous  savons  ce  que  donne  ce  communisme  poli- 
tique :  la  corruption  et  la  désagrégation,  —  et  Tin- 
supportable  tyrannie  des  orateurs.  Le  même  système 
dansTéconomique,  en  particulier  l'élection  à  Tusine, 
ce  serait  le  prompt  retour  à  la  barbarie,  s'il  est  vrai 
que  la  civilisation  dépend  de  l'organisation  de  la 
production. 

«  Le  travail  libre  dans  la  société  libre  »,  «  la  libé- 
ration de  l'individu  »,  ((  le  droit  du  travail  à  s'orga- 
niser librement  »,  «  l'atelier  sans  maîtres  »,  qu'est- 
ce  à  dire  ? 

Les  syndicats  eux-mêmes,  pour  leur  action,  sont 
contraints  d'imposer  une  discipline  sévère  à  leurs 
adhérents,  de  se  donner  des  chefs  et  des  fonction- 


CHAPITRE   II    —   LE   SOCIALISME  55 

naires.  Parfois,  la  tyrannie  syndicale  dépasse  même 
la  mesure  de  Tautorité  nécessaire.  Déjà  on  le  re- 
proche aux  chefs  du  syndicalisme.  La  démagogie 
s'introduit  d'abord  chez  eux.  Pour  lui  donner  satis- 
faction ,  ils  ont  recours  à  un  parlementarisme 
qui  ne  peut  être  que  dissolvant,  à  une  politique  tor- 
tueuse qui  ne  peut  être  que  démoralisatrice  ;  mais 
rien  n'y  fait.  Les  esprits  absolutistes,  parce  qu'ils 
n'ont  pas  la  responsabilité  des  réalités  relatives,  les 
dénoncent.  Ils  parlent  de  a  déparlementariser  »,  de 
«  dépolitiquer  »,  de  «  défonctionnariser  »  les  syndi- 
cats. Le  syndicalisme  rouge  a  en  lui  un  germe  de  mort. 

M.  Sorel  et  ses  amis  disent  bien  que  le  «  socialisme 
ne  s'occupe  que  de  l'organisation  révolutionnaire  des 
bras  »,  et  non,  comme  Tutopisme,  de  «  donner  des 
conseils  à  la  tète  de  l'industrie  »,  que  «  les  recher- 
ches ne  portent  plus  sur  ce  que  la  société  doit  être, 
mais  sur  ce  que  peut  le  prolétariat  dans  la  lutte 
actuelle  de  classe  »,  et  ils  ont  émis  de  fortes  critiques 
de  la  démocratie  parlementaire.  Malheureusement, 
le  prolétariat  ne  se  paye  point  d'idéologies  aussi  sub- 
tiles et  il  ne  saurait  admettre  que  la  lutte  révolution- 
naire, dans  laquelle  on  rengage  si  inconsidérément, 
soit  un  simple  exercice  d'énergie  et  d'héroïsme  sans 
fin  précise.  Il  conçoit  donc  l'atelier  libre,  sans 
maître,  comme  une  sorte  de  Thélème  parlementaire, 
où  les  inférieurs  commanderont  aux  supérieurs,  oii 
chacun  fera  tout  ce  qu'il  veut,  —  à  moins  que  ce  ne 
soit  la  machine  qui  commande  à  l'ouvrier. 

Quand  on  montre  à  un  écrivain  ou  à  un  orateur 
les  résultats  réels  et  les  conséquences  immédiates 


56      PREMIÈRE    PARTIE    —    LA   CRISE    ÉCONOMIQUE 

de  ses  théories,  il  insinue  qu'il  a  été  mal  compris. 
A  Tentendre,  c'est  la  logique  des  faits  et  non  celle 
de  ses  idées  qu'il  faut  accuser. 

Il  serait  temps  qu'une  opinion  publique  organisée 
imposât  rigoureusement  à  tous  les  théoriciens  la  res- 
ponsabilité morale  de  leurs  idées. 

Le  socialisme  syndicaliste,  en  se  défendant  de 
toutes  vues  sur  Tavenir,  croit  qu'il  se  dégage  de 
toute  responsabilité.  Or  l'ouvrier  en  révolte  ne  se 
peut  dispenser  d'imaginer  la  société  future.  On  ne 
risque  pas  son  bonheur  et  sa  vie  pour  des  «  mythes  », 
quand  on  sait  que  ce  ne  sont  que  des  mythes.  Au 
surplus,  la  machine  est  un  Christ  insuffisant  pour 
recommencex  l'aventure  chrétienne. 

M.  G.  Sorel  déclare  :  «  Une  des  plus  grosses  illu- 
sions des  utopistes  a  été  de  croire  qu'on  peut  dé- 
duire le  schéma  de  l'avenir  quand  on  connaît  bien 
le  présent  ».  Cette  illusion,  qui  est  d'abord  de  la 
sincérité,  est  des  plus  scientifiques  ;  car  la  prévision 
est  l'objet  même  de  la  science.  Pourquoi  savoir,  si 
ce  n'est  pour  prévoir  afin  de  pourvoir?  Et  aussi 
comment  savoir?  a  On  ne  peut  bien  apprécier  ce 
qui  est,  dit  A.  Comte,  qui  n'a  rien,  nous  présumons, 
d'un  utopiste,  sans  le  rattacher,  d'une  part  à  ce  qui 
a  été,  d'une  autre  à  ce  qui  sera  ». 

M.  G.  Sorel  se  trompe  grossièrement  s'il  croit 
qu'il  ne  saurait  être  rendu  responsable  de  ses  idées. 
Plus  il  ruse  en  les  maintenant  volontairement  dans 
l'obscurité,  plus  il  risque.  Comme  c'est  un  homme 
de  haute  conscience,  nous  l'en  avertissons,  il  se  pré- 
pare de  lourds  remords. 


CHAPITRE   II   —   LE   SOCIALISME  57 

Ce  n'est  pas  la  splendeur  de  Texpression,  sa  lo- 
gique apparente,  ni  même  Tintention  généreuse  de 
son  propagateur  que  nous  avons  à  apprécier  dans 
ridée  qui  présente  ses  titres  :  c'est  la  manière  dont 
elle  pénètre  les  foules  sociales,  dont  elle  élève  les 
âmes  en  les  illuminant,  dont  elle  se  traduit  en  défi- 
nitive dans  les  actes.  Tolstoï  est  responsable  de  Tago- 
nie  épouvantable  des  Doukhobors  ;  Elisée  Reclus  et 
Kropotkine,  malgré  la  magnificence  de  leur  idéal  et 
l'admirable  droiture  de  leur  vie,  sont  responsables 
de  Ravachol,  d'Emile  d'Henry  et  de  toutes  les  aber- 
rations de  la  «  propagande  par  le  fait  ». 

M.  G.  Sorel  sait  fort  bien  que  la  question  ouvrière 
n'est  pas  sans  lien  avec  la  question  nationale  et  qu'il 
faut,  à  tout  le  moins,  qu'une  nation  soit  forte  pour 
imposer  au  dehors  le  respect  des  conventions  inter- 
nationales du  travail. 

Cependant,  le  syndicalisme  s'occupe  beaucoup 
plus  de  sabotage,  d'antipatriotisme  et  d'antimilita- 
risme  que  d'organisation  du  travail  et  d'instruction 
technique  du  travailleur. 

Cet  antimilitarisme  quasi-héroïque  est  d'ailleurs 
beaucoup  moins  grave  que  le  sabotage.  L'antimili- 
tarisme  d'en  bas  qui  s'avoue  naïvement  est  certaine- 
ment moins  pernicieux  que  l'antimilitarisme  d'en 
haut  qui  se  dissimule  sous  les  discours  chauvins  des 
ministres. 

L'antimilitarisme  et  l'antipatriotisme  ne  sont  que 
du  militarisme  et  du  patriotisme  retournés.  Le  mili- 
tant a  l'âme  d'énergie  du  militaire.  Il  garde  le  sen- 
timent vivace  de  la  guerre.  En   somme,  cet  antipa- 


I 


58      PREMIÈRE   PARTIE    —    LA   GRISE   ÉCONOMIQUE 

triotisme  ardent  reste  moins  éloigné  de  la  véritd 
sociale  qu'est  Tinstinct  patriotique  que  le  béat  paci 
fisme  humanitaire  des  universitaires  et  des  philan 
thropes. 

Les  syndicalistes  échappent  à  Tuniverselle  confu 
sion.  Ils  ont  le  sens  des  différenciations,  d(*s  catégo 
ries  nécessaires.  «  Ils  ont  acquis  les  idées  qui  con- 
viennent à  leur  état  et  ils  se  regardent  comme  ayan 
une  unité  tout  à  fait  analogue  aux  unités  natio- 
nales ». 

Le  militant  a  un  cœur  de  guerrier.  C'est  pour  U 
guerre  de  classe  qu'il  bat,  soit;  mais  c'est  tout  d( 
même  pour  la  guerre  qui  fortifie  les  vertus  sociales 
essentielles  :  l'obéissance  aux  chefs  et  la  discipline 
Survienne  la  terrible  réalité  de  l'invasion  à  repous- 
ser, les  mythes  passeront,  les  vertus  apparaîtront 
Alors,  ce  sont  les  antimilitaristes  officiels  qu'il  nouj 
faudra  surveiller  et  mettre  à  la  raison  nationale. 

Toutefois,  la  guerre  de  peuple  a  sur  la  guerre  de 
classe  l'immense  avantage  d'être  provisoire.  Or  si  la 
guerre  exalte  les  énergies,  celles-ci  ne  sont  fécondes, 
socialement,  que  dans  la  paix.  Ce  n'est  pas  sur  un 
champ  de  bataille  qu'on  fonde  des  institutions  e1 
qu'on  organise  la  production. 

Il  ne  s'agit  plus,  en  tout  cas,  de  l'émeute  affreuse 
des  pauvres  qui  n'a  pour  drapeau  que  Tenvie  ;  mais 
de  la  guerre  loyale  de  classe,  sans  haine,  sans  vile- 
nie, pour  la  meilleure  vie,  pour  la  plus  grande  ten- 
sion d'énergie  et  de  volonté,  pour  la  plus  haut© 
puissance  du  prolétariat. 

Il  est  fâcheux  qu'on  ait  voulu  faire  du  syndica-! 


CHAPITRE   II   —   LE   SOCIALISME  59 

[  isme  une  philosophie  et  une  sociologie  qui  se  suffi- 
lent  à  elles-mêmes.  C'est  prendre  la  partie  pour  le 
but,  et  même  la  partie  de  la  partie  pour  le  tout  de 
a  partie.  Ainsi  se  dénature  le  syndicalisme  même. 

M.  Jules  Guesde,  au  Congrès  de  Nancy,  a  pro- 
loncé  ces  paroles  de  bon  sens  :  «  Ou  n'a  pas  le  droit 
le  dire  à  un  maçon  :  tu  n'entreras  pas  dans  le  syn- 
dicat des  maçons  si  tu  ne  jures  pas  par  le  syndica- 
isme  de  Lagardelle  ;  on  n'a  pas  le  droit  de  dire  à 
m  métallurgiste  ou  à  un  verrier  :  tu  n'entreras  pas 
Jans  le  syndicat  des  métallurgistes  ou  des  verriers 
►i  tu  n'es  pas  pour  le  boycottage,  si  tu  n'es  pas  pour 
je  sabotage,  si  tu  n'es  pas  pour  l'antimilitarisme  ou 
'antipatriotisme...  Vous  n'avez  pas  le  droit  de  divi- 
ser contre  elle-même,  par  des  considérations  étran- 
gères, la  profession  que  votre  devoir  est  d'unir,  ou 
»i  vous  le  faites,  vous  aboutissez  précisément  à  ce 
^ue  je  déplore,  à  ce  que  j'affirme  et  que  vous  niez, 
fi  des  squelettes  de  syndicats.  Le  syndicat  ne  vaut 
^ue  dans  la  mesure  où  la  totalité,  où  l'immense  ma- 
jorité au  moins  des  travailleurs  du  même  métier  ont 
rallié  le  drapeau,  parce  qu'alors,  pour  faire  aboutir 
leurs  revendications,  ce  n'est  plus  même  la  grève 
qui  s'impose,  la  menace  de  la  grève  suffit  ». 

Et  au  point  de  vue  socialiste,  M.  J.  Guesde  avait 
aussi  raison  de  qualifier  de  <<  souverainement  ridi- 
cules »  les  moyens  dont  dispose  le  syndicalisme  pour 
transformer  la  propriété  et  la  société  :  boycottage^ 
iSabolage,  grève. 

L'erreur  capitale  de  M.  Sorel,  c'est  de  ne  consi- 
jdérer  dans  le  prolétaire  que  l'ouvrier.  Pour  les  éco- 


60      PREMIÈRE   PARTIE   —   LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

nomistes,  l'humanité  n'avait  d'autre  fin  que  de  co: 
sommer;  pour  les  marxistes  dernière  manière,  el 
n'a  d'autre  fin  que  de  produire.  Il  faut  évidemme 
que  les  ouvriers  soient  instruits  de  ce  qui  est  néce  ' 
saire  à  leur  vie  de  travailleurs  ;  mais  il  faut  aus 
qu'ils  soient  instruits  de  ce  qui  est  nécessaire  à  lei 
vie  de  chefs  de  famille,  de  citoyens,  d'homme 
«  Mes  amis  et  moi,  dit  cet  auteur,  nous  ne  cessoi 
d'engager  les  classes  ouvrières  à  ne  pas  se  laiss« 
entraîner  à  suivre  l'ornière  de  la  science  ou  de 
philosophie  bourgeoises.  Un  grand  changement  ! 
produira  dans  le  monde  le  jour  où  le  prolétariat  aui 
acquis,  comme  l'a  acquis  la  bourgeoisie  après  la  R 
volution,  le  sentiment  qu'il  est  capable  de  pensi 
d'après  ses  propres  conditions  de  vie  ». 

Les  classes  ouvrières  se  soucient  peu  des  consei 
de  M.  Sorel  et  de  ses  amis. 

La  production  industrielle  n'est  qu'une  des  cond 
tions  de  la  vie  du  prolétariat.  L'action  syndica 
n'absorbe  que  les  loisirs  des  chefs.  En  dehors  c 
l'atelier  et  du  syndicat,  la  vie  d'un  ouvrier  frança- 
intelligent  est  semblable  à  celle  d'un  bourgecî 
français  intelligent. 

Le  socialisme  syndicaliste  subordonne  l'ensemb); 
social  à  une  de  ses  fonctions  :  la  production,  et  il  r 
considère  que  la  production  de  la  grande  industrie 
Il  serait  plus  judicieux,  semble-t-il,  de  donner  cet  ^ 
préférence  d'abord  à  la  production  agricole,  puis  ai! 
dessus  encore  à  la  consommation.  M.  Charles  Gio 
a  écrit  dans  U Émancipation  :  «  L'idéal  socialisa 
c'est  la  lutte  des  classes;  or  la  lutte  des  classes  iir:; 


CHAPITRE   II   —   LE    SOCIALISME  61 

jiique  une  société  organisée  en  vue  de  la  produc- 
1)n.  C'est  là  seulement  que  les  facteurs  de  la  pro- 
(iction,  c'est-à-dire  le  Travail  et  le  Capital,  se  dis- 
jitent  la  suprématie  ;  c'est  là  seulement  que  les 
bmmes  et  les  classes  se  séparent  les  uns  des  autres 
]  r  des  différences  qualitatives  tenant  à  leur  rôle 
(OS  la  production,  à  leurs  caractères  profession- 
ils.  Mais  la  consommation,  par  définition  même, 
le  la  classe,  puisque  tout  homme,  —  de  l'enfance  à 
Imort,  travailleur  ou  oisif,  pauvre  ou  riche —  est 
icessairement  consommateur  ;  la  consommation 
implique  entre  les  hommes  que  des  différences 
(  antitatives,  énormes  sans  doute  et  injustes,  mais 
(i  peuvent  être  atténuées  de  plus  en  plus — qui 
(jà  l'ont  été  sensiblement  depuis  le  passé.  Une  so- 

îté  organisée  en  vue  de  la  consommation,  c'est-à- 
fre  uniquement  en  vue  de  la  satisfaction  des  be- 

ns,  ne  connaîtrait  pas  les  luttes  pour  le  profit  : 
mple  nos  modestes  sociétés  de  consommation  oii 

à  le  profit  a  disparu  ou  s'est  réduit  à  une  simple 

itourne  ». 

Le  socialisme  syndicaliste  ne  considère  que  le 
fbducteur.  Or  le  prolétaire  n'est  pas  que  produc- 

ir.  Travailler  n'est  qu'un  moyen,  non  une  fin.  Pro- 
îjire  n'est  pas  l'acte  qui  manifeste  la  plus  haute  vie 

producteur.  On  n'envisage  l'ouvrier  qu'à  l'atelier, 
syndicat.  Dans  ses  loisirs,  en  famille,  dans  ses 

IX,  ses  distractions,  en  société  avec  ses  amis,  il 
eiste  pourtant,  —  et  c'est  là,  après  tout,  qu'est  sa 
\)  libre. 

Il  semble  aussi  que  4  millions  d'ouvriers  d'usines 


62      PREMIÈRE   PARTIE   —   LA   CRISE    ÉCONOMIQUE 

soient  toute  la  société  française.  Et  le  paysan,  Te: 
ployé,  l'artiste,  le  savant,  la  femme,  Tenfant? 

Le  but  du  progrès  pour  Auguste  Comte,  c'est 
conformer  Texistence  sociale  de  Thomme  h  la  ce 
ception  positive  du  monde  et  à  Tordre  d'humanil 
pour  le  socialisme  syndicaliste  —  quintessence  mê: 
du  socialisme,  —  c'est  uniment  d'adapter  l'ouvrie 
sa  machine,  à  son  atelier,  aux  conditions  techniqi 
de  la  production  industrielle,  pour  produire  t( 
jours  plus,  sans  arrêt,  des  objets  utiles  sans  dou 
mais  non  les  plus  utiles  qui  sont  de  la  terre,  et 
plupart  bons  seulement  à  compliquer  une  existai 
sans  idéal  et  sans  joie. 

Et  Ton  vient  nous  parler  de  libérer  le  travaillei 
De  quoi  ?  On  voit  surtout  qu'il  est  question  de  1' 
servir  terriblement  à  la  matière,  à  l'idole  m( 
strueuse  de  la  production. 

On  nous  dit-,  il  est  vrai,  que  c'est  cette  producti 
qui  excite  le  progrès  social,  en  multipliant  les  inv 
lions,  en  formant  des  techniciens,  en  instruisant  j 
travailleurs,  en  organisant  militairement  la  clal 
des  producteurs. 

Le  progrès  social  ne  peut  être  que  le  dévelop 
ment  de  l'ordre  social,  et  il  y  faut  autre  chose  (! 
des  usines,  et  il  n'y  faut  pas  des  classes  en  lutte.  | 
Japon,  pour  s'être  industrialisé,  n'en  reste  pas  mo 
en  pleine  barbarie.  On  peut  être  une  brute  sauv; 
et  faire  du  80  à  l'heure.  On  peut  avoir  appris 
chimie,  la  physique,  la  mécanique  et  n'être  qu 
imbécile  ou  une  canaille.  Certes,  on  ne  sait  bien  ( 
ce  qu'on  fait,  et  l'école  du  travail  n'est  pas  à  déc 


CHAPITRE   II  —   LE   SOCIALISME  63 

gner  ;  mais  il  y  a  des  questions  sur  lesquelles  la  ma- 
3hine  ne  peut  nous  renseigner  et  auxquelles,  pour 
mre  en  hommes,  il  faut  répondre. 

On  nous  chante  enfin  Forgueil  de  produire,  de  se 
sentir  maître  des  forces,  de  plus  en  plus  ;  mais  on 
i)ublie  que,  pour  un  ouvrier  d'élite  qui  peut  ainsi 
intéresser  à  son  travail,  il  y  a  dix  manœuvres  qui 
ne  peuvent  être  que  des  rouages  peinant.  La  crise 
ie  l'apprentissage  dont  il  y  a  lieu  de  s'inquiéter 
lous  montre  du  reste  que  nous  n'allons  point  à  une 
akîs  vive  intelligence  des  métiers.  Le  linotypiste 
Taujourd'hui  n'a  aucune  raison  d'aimer  mieux  son 
liétier  que  l'ancien  typographe,  ni  même  de  l'aimer 
iutant. 

Et  si  les  ouvriers  d'élite  sont  plus  ou  moins  des 
contremaîtres  qu'il  faut  exclure  par  définition  de  la 
société  des  producteurs  sans  maîtres,  on  se  peut 
lemander  ce  qu'il  restera  —  sinon  les  disciples  de 
M.  Georges  Sorel,  qui  sont  des  ingénieurs,  des  fonc- 
ionnaires,  des  avocats,  des  littérateurs,  et  autres 
ntellectuels. 

Le  socialisme  syndicaliste  n'a  pour  lui  que  quel- 
[ues  vérités  utiles.  Son  action  ne  sera  pas  vaine  s'il 

attache  à  les  enseigner  plus  que  ses  erreurs,  et  à 
participer  ainsi  à  l'éducation  prolétarienne.  Malheu- 
reusement,  l'expérience  nous  apprend  que  les  sectes 
iennent  beaucoup  plus  à  leurs  erreurs,  qui  les  oppo- 
ent,  qu'à  leurs  vérités,  qui  les  rallieraient. 


64      PREMIÈRE   PARTIE    —   LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

CHAPITRE    III 
Le  Réformisme 


Sous  le  régime  parlementaire,  les  réformes  légis- 
latives ne  sont  que  des  expédients  pour  suppléer  la 
liberté  dissoute  ou  des  «  trucs  »  électoraux.  Nous  en 
avons  traité  ailleurs  (1). 

•Nous  ne  visons  pas,  non  plus,  la  simple  philan- 
thropie dont  l'insuffisance  est  manifeste. 

Après  les  tendances  révolutionnaires  sincères,  c'est 
Teffort  réformiste  sincère  qu'il  convient  d'examiner, 
et  dans  sa  plus  parfaite  expression. 

Et  c'est  mieux  encore  que  la  participation  aux  bé- 
néfices. 

La  participation  aux  bénéfices  n'est  jamais  qu'une» 
prime  au  zèle  du  salarié  ou  une  assurance  contre  la 
grève,  —  sans  efficace  et  sans  portée  sociale  si  elle 
ne  se  transforme  point  en  copartnership,  c'est-à-dire 
en  participation  à  la  propriété  de  fonds. 

La  copartnership  a  déjà  été  appliquée  en  France 
par  le  fouriériste  Godin,  Jean  Leclaire  et  la  pape-j 
terie  Laroche-Joubert.  M.  Van  Marken,  imprimeur! 
à  Delft,  en  définit  ainsi  le  caractère  :  «  Jusqu'à  pré 
sent,  c'est  le  capital  qui  paye  le  travail  et  le  congédie 
après,  tandis  qu'ici,  c'est  le  travail  qui  paie  le  capital 
et  le  congédie  une  fois  remboursé  ». 


(1)  La  Démocratie  vivante. 


CHAPITRE   III   —    LE    RÉFORMISME  ♦  65 

On  reconnaît  là  le  «  propriétisme  »  des  jaunes  et  ce 
•qui  a  inspiré  les  nouveaux  projets  de  loi  de  MM.  Par- 
sons,  Viviani  et  Briand. 

Le  projet  de  loi  de  M.  Justin  Godart  est  peut-être 
plus  sérieux.  Il  se  propose  de  faire  participer  le  tra- 
vail aux  bénéfices  de  la  plus-value,  qui  résulte  d'une 
collaboration  du  capital  et  du  travail.  Il  va  sans  dire 
que  le  capital  sera  d'abord  amorti.  «  Dans  toute 
société  par  actions,  est-il  dit  dans  Texposé  des  mo- 
tifs, nous  proposons  de  rendre  obligatoire  la  consti- 
tution d'une  réserve  faite  sur  les  bénéfices  et  de 
l'affecter  à  Famortissement  des  actions  ».  Au  fur  et 
à  mesure  que  serait  amortie  une  action  du  capital, 
on  créerait  deux  actions  de  jouissance  :  «  L'une  sera 
remise  au  porteur  de  l'action  amortie  ;  l'autre,  dite 
action  de  jouissance  du  travail,  sera  la  propriété  du 
travail  ». 

Gomme  la  part  du  travailleur  qui  sera  ainsi  faite, 
et  que  M.  J.  Godart  estime  à  200  millions  par  an,  est 
presque  impossible  à  répartir,  les  actions  de  jouis- 
sance du  travail  serviraient  à  constituer  une  Caisse 
de  crédit  au  travail.  Cette  caisse  servirait  à  fournir 
auK  sociétés  coopératives  les  capitaux  nécessaires  ; 
aussi  «  à  subventionner  renseignement  profession- 
nel, grâce  auquel  les  travailleurs,  en  conquérant  la 
maîtrise  de  leur  métier,  serviront  leurs  propres  inté- 
rêts et  ceux  du  pays  ».  Enfin,  à  faciliter  aux  artisans  la 
transformation  de  l'outillage  de  leur  atelier  de  famille. 

Puis,  «  en  attendant  d'être  le  maître  de  sa  produc- 
tion, la  possession  d'actions  de  jouissance  permettra 
au  travail  de  prendre  une  part  active  dans  la  direc- 

5 


66      PREMIÈRE   PARTIE   —   LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

tien  des  affaires  et  de  se  préparer  à  la  gestion  des 
siennes...  De  la  sorte,  le  rêve,  si  souvent  formulé,  de 
voir  le  travail  discuter  et  traiter  avec  le  capital  d'égal 
à  égal  sera  réalisé  ». 

Mais  le  véritable  caractère  de  la  copartnership,  ce 
qui  en  fait  le  type  de  la  réforme  économique  sé- 
rieuse, c'est  d'être,  non  un  programme  de  parti,  un 
bluff  électoral,  une  fiction  législative,  mais  une  expé- 
rience, un  résultat  réel  de  l'initiative  privée. 

Un  grand  industriel  de  Paris,  M.  Charles  Mildé,. 
s'est  décidé  à  l'appliquer  d'une  manière  fort  ingé- 
nieuse dans  trois  entreprises  :  1°  les  travaux  d'instal- 
lations électriques  ;  2»  voitures  mécaniques  ;  3°  cou- 
ture. 

«  Dans  ma  conception,  dit-il,  le  capitaliste  est  à  la 
fois  un  commanditaire  et  un  associé  dirigeant. 

«  Il  est  associé  dirigeant  jusqu'au  moment  où, 
satisfait  de  ses  profits  limités,  il  est  obligé  de  se  re- 
tirer remboursé,  dans  les  conditions  que  je  vais  indi- 
quer, par  le  personnel  de  tout  ordre  qui  a  conquis 
le  patronat  par  son  travail. 

«  Voici  le  mécanisme  de  la  société,  que  j'appelle- 
rai «  société  à  capital  remboursable  par  le  travail  »  : 

((  Je  suppose  un  capital  de  100,000  francs,  réuni 
pour  assurer  le  fonctionnement  d'une  entreprise  de 
location  de  voitures,  soit  1,000  actions  de  100  francs. 

((  La  société  a  réalisé,  la  première  année,  un  bé- 
néfice de  10,000  francs;  je  place  5,000  francs  en 
réserve  pour  l'amortissement  du  capital  et  les  im- 
prévus de  l'entreprise  ;  je  donne  5,000  francs  au. 
capital,  soit  5  0/0  par  action. 


CHAPITRE   III    —   LE   RÉFORMISME  67 

u  La  deuxième  année,  elle  gagne  15,000  francs:; 
j'emploie  10,000  francs  de  la  même  façon  que  précé- 
demment, il  me  reste  5,000  francs;  je  partage  ces 
bénéfices  entre  mes  capitalistes  et  mon  personnel, 
soit  2,500  francs  de  dividende  supplémentaire  pour 
les  actionnaires,  ce  qui  constitue  un  revenu  par  titre 
de  7  fr.  50,  et  j'attribue  2,500  francs  à  mon  personnel 
au  prorata  des  appointements. 

«  Mais  je  ne  lui  verse  pas  ces  2,500  francs  ;  je  les 
emploie  à  rembourser  une  somme  égale  à  mes  ac- 
tionnaires. Je  tire  au  sort  25  titres  et  je  les  rem- 
place par  25  actions  de  jouissance  qui  auront  les 
avantages  attribués  ordinairement  à  ce  titre.  C'est-à- 
dire  dividende,  mais  pas  intérêt. 

c(  Par  contre,  je  vais  créer  25  actions  de  travail 
qui  recevront  intérêt  à  5  0/0,  mais  pas  encore  divi- 
dende, —  ces  25  actions  de  travail  appartenant  à 
mes  collaborateurs. 

((  Je  procède  annuellement  ainsi,  jusqu'au  rem- 
boursement complet  des  1,000  actions  du  capital.  A 
ce  moment  de  la  vie  sociale,  je  me  trouve  en  pré- 
sence de  1,000  titres  de  jouissance,  recevant  des 
dividendes  seulement,  et  1,000  titres  de  travail  rece- 
vant l'intérêt  de  5  0/0  sans  dividende. 

«  Que  va-t-il  se  passer  ensuite? 

«  Le  premier  exercice,  après  ce  remboursement 
complet  du  capital-actions,  laisse  un  bénéfice  net, 
par  exemple,  de  20,000  francs.  Je  procède  à  un 
tirage  au  sort  entre  les  1,000  actions  de  jouissance  et 
les  1,000  actions  de  travail.  Le  sort  fait  sortir  50 
actions  de  jouissance  ;  je  remets  aux  bénéficiaires 


68      PUEMIÈRE    PARTIE   —    LA    CUISE    ÉCONOMIQUE 

iOO  francs  par  titre  et  je  les  considère  comme  rem- 
boursés détinitivement  de  leur  commandite  ;  ces 
titres  n'existent  donc  plus  ;  mais,  outre  les  intérêts 
et  dividendes,  ils  ont  reçu  une  prime  de  rembourse- 
ment de  100  francs. 

«  A  ce  mcme  tirage  au  sort,  qui  me  permet,  grâce 
à  mon  bénéfice  net  de  20,000  francs,  de  rembourser 
200  titres,  loO  titres  actions  de  travail  sont  sorties. 
Je  les  rembourse  définitivement  à  100  francs.  Je  dis- 
pose donc  à  ce  moment  de  200  titres  attribuables  à 
nouveau  à  mon  personnel. 

<<  Une  deuxième  évolution  va  se  produire  alors 
dans  la  vie  sociale.  Au  moment  où  la  dernière  action 
de  jouissance  est  remboursée,  le  travail  est  complè- 
tement maître  de  Tentreprise,  il  la  dirige,  il  est  de- 
venu responsable  de  ses  actes  heureux  ou  malheu- 
reux, selon  la  bonne  ou  mauvaise  gestion  de  ceux 
qu'il  aura  placés  au  conseil  pour  la  direction  ». 

Les  trois  entreprises  que  crée  M.  Charles  Mildé, 
d'après  les  principes  qu'il  a  si  clairement  exposés, 
seront,  dit-il  encore,  «  du  type  des  sociétés  anony- 
mes, parce  que  ce  type  est  le  plus  souple  de  tous 
ceux  qu'a  prévus  la  loi,  celui  qui  rend  plus  facile  la 
transmission  de  la  propriété  capitaliste  ». 

Et  voici  comment  ces  trois  sociétés  fonctionneront  : 

«  Les  titres  de  nos  sociétés  (titres  qui  ne  seront  pas 
offerts  au  public,  titres  qui  sont  souscrits  d'avance 
par  les  fondateurs,  qui  ne  feront  donc  l'objet  d'au- 
cune spéculation)  seront  nominatifs,  et  non  pas  au 
porteur.  Ces  actions  de  capital  seront  remboursables 
à  leur  cours  nominal  (action  de  100  francs  rembour- 


CHAPITRE   III    —   LE    RÉFORMISME  69^ 

sable  à  100  francs),  quelle  que  soit  la  plus-value  que 
le  dividende  ajouté  à  l'intérêt  de  5  0/0  aura  pu  leur 
procurer.  Le  remboursement  sera  accompagné  de  la 
remise  à  Tactionnaire  d'une  action  de  jouissance 
d'une  valeur  nominale  égale  à  celle  de  Faction  de 
capital  (une  action  de  jouissance  de  100  francs  rem- 
placera  une  action  de  capital  de  100  francs).  Cette 
action  aura  droit,  non  plus  à  un  intérêt  —  Tintérêt 
qui  est  le  loyer  de  l'argent  n'étant  plus  dû,  puisque 
l'argent  aura  été  rendu  —  mais  à  un  dividende, 
c'est-à-dire  à  une  part  de  la  moitié  du  profit  net  de 
l'entreprise.  Quand  on  lui  remettra  le  titre  de  jouis- 
sance, l'actionnaire  signera  un  engagement  de  resti- 
tuer ce  titre  contre  remboursement  de  sa  valeur  no- 
minale, au  moment  où  il  sortira  au  tirage  au  sort 

«  L'action  de  jouissance  ainsi  remboursée  au  capi- 
taliste et  l'engagement  de  rétrocession  demeureront 
inséparables  ;  le  travailleur  à  qui  ils  écherront  devrai 
les  remettre  à  la  société  quand,  à  son  tour,  viendra' 
son  heure  d'être  remboursé,  de  toucher  par  consé- 
quent sa  part  du  capital  rachetée  par  le  travail. 

((  Il  y  aura  donc  dans  les  sociétés,  telles  que  nous^ 
allons  en  constituer  trois,  un  déplacement  incessant 
du  capital  qui  ne  lésera  pas  les  intérêts  des  capita- 
listes primitifs,  puisqu'ils  seront  remboursés  deux 
fois,  et  qui  fera  passer  au  rang  d'actionnaires,  de  co- 
propriétaires, tous  les  salariés  de  l'entreprise.  Ces- 
salariés,  quand  ils  auront  amorti  le  capital  et  qu'ils 
seront  eux-mêmes  les  capitalistes,  travailleront  pour 
se  rembourser  eux-mêmes.  Mais,  quand  ils  auront 
été  remboursés  —  eux  ou  leurs  ayants  droit  —  s'ils 


70      PREMIÈRE   PARTIE    —   LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

demeurent  ouvriers  ou  employés  de  l'entreprise,  ils 
se  retrouveront,  comme  ils  étaient  avant  le  double 
amortissement  du  capital  initial,  des  candidats  à  là 
copropriété,  toute  action  rachetée  rentrant  au  fonds 
commun  du  travail  et  devant  être  attribuée  à  un  tra- 
vailleur, selon  les  règles  à  déterminer.  Ce  roulement 
incessant  du  capital  passant  d'une  main  à  une  autre 
doit  avoir  plusieurs  résultats  :  d'abord,  il  ne  permet 
pas  la  constitution  des  premiers  collaborateurs  de 
l'œuvre  en  patrons  pouvant  refuser  aux  nouveaux 
embauchés  les  avantages  dont  eux-mêmes  auront 
profité.  Les  obligations  que  le  capital-argent  aura 
acceptées,  et  au  premier  rang  l'obligation  de  consa- 
crer la  moitié  des  produits  nets  à  l'amortissement,  le 
capital  devenu  propriété  du  travail  y  sera  soumis, 
sans  pouvoir,  d'après  la  règle  statutaire,  y  déroger. 
L'ouvrier  qui  rentrera  dans  l'entreprise  à  la  dixième 
année,  par  exemple,  s'y  trouvera  dans  une  situation 
identique  à  celle  de  son  confrère  entré  le  premier 
jour.  Celui-ci  avait  un  capital-argent  à  rembourser, 
celui-là  aura  un  capital-travail  à  rembourser.  Le  pre- 
mier disposait  pour  ce  remboursement  de  la  moitié 
du  bénéfice  ;  le  second  disposera  pour  le  rembourse- 
ment de  la  moitié  des  bénéfices.  Il  y  aura  donc  entre 
tous  les  collaborateurs  de  l'œuvre  toujours  égalité, 
association  dans  Tégalité  ;  même  rétribution  pour  le 
même  travail  ;  l'espérance  réalisée  par  les  ouvriers 
de  la  première  heure,  les  tard  venus  pourront  la 
concevoir  tout  aussi  légitimement.  Il  dépendra  d'eux 
de  rendre  pour  eux-mêmes  la  réalisation  de  ces  es- 
poirs plus  prompte  en  apportant  plus  d'application 


CHAPITRE   III   —   LE   RÉFORMISME  71 

au  travail  et  plus  de  dévouement  à  Tœuvre  com- 
mune. Les  ouvriers,  non  encore  en  possession  d'une 
part  du  capital,  sauront  que  chaque  année  les  rap- 
proche de  cette  possession.  Ils  rembourseront  les 
travailleurs  devenus  actionnaires,  comme  ceux-ci 
auront  primitivement  remboursé  les  capitalistes,  et 
ils  sauront  qu'à  leur  tour  ils  seront  remboursés  ». 

Est-ce  à  dire  que  la  copartnership,  même  si  le  bel 
exemple  de  M.  Mildé  est  suivi,  va  résoudre  tout  le 
problème  économique  d'un  coup  ? 

Sans  doute,  M.  Charles  Mildé  lui-même  ne  le 
pense  pas.  Ce  serait  omettre  toutes  les  données  poli- 
tiques et  morales  de  ce  problème  formidable. 

Mais  l'action  désintéressée  n'est  jamais  stérile.  Elle 
vaut  d'abord  par  l'expérience  qu'elle  institue,  elle 
vaut  surtout  parla  sympathie  qu'elle  manifeste.  Dans 
ce  cas,  il  est  bon,  et  non  pas  seulement  pour  les 
prolétaires  qui  en  bénéficient,  que  des  bourgeois, 
patrons  ou  capitalistes,  montrent  ainsi  qu'ils  ne  sont 
pas  dépourvus  de  sensibilité  sociale  et  que  l'opinion 
publique,  qui  peut  encore  exercer  une  direction  so- 
ciale, ne  leur  est  pas  indifférente.  C'est  là  une  des 
raisons,  —  non  des  moindres,  —  d'espérer  une  re- 
constitution positive  de  la  société  française. 

Nous  avons  le  respect  de  l'action  et  nous  voudrions 
que  ce  respect  fût  plus  répandu,  qui  rendrait  les 
bonnes  volontés  moins  timides  et  mieux  disciplinées. 
Nous  souhaitons  donc  que  les  louables  entreprises 
de  M.  Mildé  réussissent  et  fassent  tout  leur  bien. 
iNous  y  aiderions  si  nous  le  pouvions,  et  non  pour 
;  aiguiller  cette  œuvre  dans  le  sens  que  nous  croirions 


72      PREMIÈRE   PARTIE   —    LA   CRISE  ÉCONOMIQUE 

préférable,  mais  pour  que  le  projet  soit  strictement  | 
exécuté  comme  l'a  conçu  son  auteur,  et  ainsi  pour  I 
que  Texpérience  soit  décisive. 

Toutefois,  nous  ne  saurions  oublier  les  principes 
ni  les  conditions  de  Tordre. 

La  copartnership  n'est  pas  Tunique  moyen,  pour  i 
les  ouvriers,  de  conquérir  les  instruments  de  travail 
et  le  capital  industriel,  et,  au  surplus,  ce  n'est  pas  le 
plus  rapide  ni  le  plus  efficace.  Le  mutuellisme  prou- 
dhonien,  les  ateliers  de  chômage  que  nous  avions 
proposés,  et  surtout  la  coopération  de  consommation 
organisant  la  coopération  de  production  sont  bien 
plus  efficaces  pour  «  libérer  »  les  travailleurs  du  sa- 
lariat. 

Mais  on  se  peut  demander,  d'abord,  si  celui-ci 
veut  vraiment  cette  «  libération  ». 

Sans  doute,  il  crie  fort  contre  le  salariat,  ou  plutôt^ 
on  le  fait  crier  ;  mais  tout  son  instinct,  qui  dirige  les 
actes  essentiels  de  sa  vie,  est,  au  contraire,  pour 
maintenir  et  consolider  le  salariat. 

Il  le  faut  bien  reconnaître,  la  coopération  n'est  pas  ' 
populaire  ;  elle  reste  une  ébauche,  sans  force  et  sans 
ordre.  Malgré  toutes  les  faveurs  qui  leur  sont  accor- 
dées, —  grâce  à  l'affiliation  de  leurs  directeurs  à  la^ 
franc-maçonnerie, —  les  sociétés  de  production  se: 
développent    péniblement.    La    plupart    végètent. 
Beaucoup  font  faillite  ou  disparaissent.  Actuellement, 
elles  ne  sont  pas  encore  plus  de  400  avec  46,000 
membres.  La  copartnership,  qui  pourtant  n'exige  pas 
tant  des  volontés,  ne  réussit  que  lorsqu'elle  est  auto- 
matique comme  chez  Leclaire  ou  Godin.  Dès  qu'elle 


CHAPITRE   III   —    LE   RÉFORMISME  73 

est  facultative,  comme  chez  Laroche-Joubert,  elle 
n'aboutit  pas.  Dans  cette  maison,  la  participation 
fonctionne  depuis  1832.  Eh  bien,  sur  1,S00  employés, 
113  seulement  sont  actionnaires  pour  41  0/0  du  ca- 
pital social,  soit  1,783,000  francs  sur  4,300,000 
francs.  M.  Mildé  a  donc  été  bien  avisé  en  adoptant 
pour  ses  entreprises  le  mode  de  participation  obliga- 
toire. 

Si  Touvrier  se  refuse  à  tout  effort  concerté  et  con- 
tinu en  ce  sens,  c'esl  peut-être  qu'il  a  consUité  qu'à 
sortir  de  sa  fonction  sociale  habituelle,  il  perdait 
quelque  chose  sans  que  son  gain  fût  bien  certain. 

Dans  la.copartnership,  par  exemple,  s'il  participe 
aux  bénéfices  à  l'occasion,  il  subit  aussi  les  pertes 
quand  il  y  en  a.  A  la  fatigue  du  travail  de  l'atelier, 
s'ajoutent  les  soucis  constants  de  Tentrepreneur. 

Voyons  les  entreprises  très  prospères,  et  donc  ex- 
ceptionnelles que  nous  avons  citées  déjà. 

  Guise,  Godin  a  institué  la  participation  aux  bé- 
néfices en  1876,  et  la  copartnership  en  1880.  Aujour- 
d'hui, les  1,800  ouvriers  sont  propriétaires  des 
usines  de  Guise  et  de  Schaerbeck  pour  la  fabrication 
des  appareils  de  chauffage,  qui  représentent  un  capi- 
tal de  16  millions  de  francs.  Le  bénéfice  net  est  de 
300  à  400,000  francs  par  an.  S'il  était  réparti  égale- 
ment, cela  ferait,  pour  chaque  ouvrier,  160  à  200 
francs,  sans  plus.  En  réalité,  il  y  a  quatre  catégories  : 
1^  les  associés,  qui  constituent  l'assemblée  des  ac- 
tionnaires et  ont  droit  à  une  double  part  ;  2^  les  so- 
ciétaires, qui  ont  droit  à  une  part  et  demie  ;  3°  les 
participants,  qui  n'ont  droit  qu'à  une  part  ;  4^  enfm 


74      PREMIÈRE   PARTIE   —    LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

les  auxiliaires  qui,  n'ayant  pas  encore  accompli  uni] 
an  de  stage,  ne  participent  pas  aux  bénéfices.  I 

Chez  Leclaire  (peinture  et  bâtiments),  50  0/0  des^ 
bénéfices  sont  versés  en  espèces,  18,75  0/0  revien- 
nent à  la  gérance  et  31,25  0/0  sont  affectés  à  unei 
caisse  de  secours  mutuels.  «  Leclaire  a  imaginé  cette 
organisation  ingénieuse,  nous  dit  M.  Charles  Gide, 
dans  la  crainte  que  les  ouvriers,  une  fois  devenus  co- 
propriétaires de  fentreprise,  ne  songent  à  se  la  par- 
tager et  à  détruire  ainsi  son  œuvre.  C'est  pour  éviter 
ce  danger  qu'il  a  créé,  à  côté  mais  en  dehors  et  au- 
dessus  de  la  société  industrielle,  cette  personne  mo- 
rale perpétuelle,  avec  son  fonds  inviolable,  qui  est  | 
la  société  de  secours  mutuels  ».  Cette   société  doit 
servir  aux  sociétaires,  après  20  ans  de  travail,  à  : 
50  ans  d'âge  au  moins,  une  pension  de  1,500  francs  ' 
réversible  par  moitié  à  la  veuve  en  cas  de  décès. 

Mais  toutes  ces  dispositions,  pour  ingénieuses»! 
qu'elles  soient,  sont  particulières.  Elles  peuvent  ne  ' 
pas  être  possibles.  S'il  n'y  a  pas  de  bénéfices,  on  n'a 
rien  à  se  partager,  on  ne  peut  rien  verser  à  la  caisse 
de  retraites.  S'il  y  a  des  pertes,  il  faut  môme  rogner 
sur  le  salaire.  C'est  ce  qui  arrive  pour  beaucoup  de 
sociétés  de  production  mal  conduites  ou  malheu- 
reuses. 

Tout  est  donc  soumis  à  la  gestion  plus  ou  moins 
habile  de  l'entreprise,  qui  fait  sa  prospérité  ou  son 
marasme.  La  vraie  question,  c'est  donc,  en  fin  de 
compte,  de  savoir  si  la  copartnership  assure  une 
meilleure  gestion  et  ainsi  une  plus  grande  produc- 
tion. 


CHAPITRE   III   —   LE   RÉFORMISME  75 

La  coopération  a  cela  pour  elle  qu'elle  agit  d'abord 
jurla  consommation,  en  la  réglant,  en  l'organisant. 
Elle  est  d'abord  une  meilleure  économie  des  produits, 
Bt  par  là  elle  peut  compenser  une  moindre  activité 
productrice. 

La  copartnership  ne  touche  qu'à  la  production.  Jl 
faut  donc  qu'elle  Taccroisse  par  un  principe  de  sur- 
fictivité  ou  d^ordre.  Ce  n'est  que  par  là,  seulement, 
qu'elle  élèvera  réellement  le  bien-être  économique. 
Or,  ce  principe,  on  ne  le  reconnaît  pas. 

La  belle  affaire  que  les  produits  du  travail  soient 
répartis  plus  équitablement,  s'il  y  en  a  moins  et  si 
tous  y  perdent! 

M.  Charles  Mildé  nous  assure  que  l'homme  tra- 
vaillera mieux,  gâchera  moins  quand  il  saura  qu'il 
itravaille  pour  lui.  Rien  de  plus  vrai;  mais  —  préci- 
sons —  quand  il  est  seul.  Quand  le  résultat  d'un 
(effort  est  trop  lointain  et  qu'il  se  doit  partager  entre 
Imille,  il  n'entraîne  plus.  Un  millième  d'intérêt  dans 
une  entreprise  est  un  médiocre  excitant.  Au  surplus, 
n'est-ce  point  surtout  l'initiative,  l'ardeur,  la  vigi- 
lance du  directeur  et  du  technicien  qu'il  convient 
d'exalter.  Le  sabotage  d'un  mauvais  ouvrier  a  moins 
d'importance  pour  une  grande  industrie  que  la  né- 
gligence ou  l'erreur  d'un  ingénieur,  par  exemple. 

Certes,  le  sentiment  social  peut  être  autrement 
puissant  que  l'intérêt;  mais  Proudhon  disait  judi- 
cieusement à  ce  sujet  :  u  On  peut  aimer  les  hommes 
jusqu'à  mourir  pour  eux,  on  ne  les  aimera  jamais 
jusqu'à  travailler  pour  eux  ». 

Dans  toutes  les  petites  entreprises,  l'intérêt  col- 


76      PREMIÈRE   PARTIE   —   LA    CRISE    ÉCONOMIQUE 

lectif  peut  être  encore  un  stimulant  ;  mais  déjà  biei'| 
affaibli.  Le  participant  sera  toujours  porté  à  dire 
«  Pourquoi  moi,  et  pas  les  autres  »,  ou  «  pourquoi 
pas  moi,  au  lieu  des  autres  »,  suivant  les  cas.  Il  es 
vrai  que  là  une  surveillance  étroite  et  jalouse  de  toui  j 
sur  chacun  y  supplée  ;  mais  peut-être  regrettera-t-or  | 
alors  la  «  tyrannie  patronale  ». 

Toute  Texpérience  coopérative  depuis  1848  k 
confirme.  L'intérêt  collectif  se  mue  parfois  en  senti- 
ments qui  soulèvent  les  enthousiasmes  et  suscitent 
des  héroïsmes,  il  n'a  jamais  été,  il  ne  sera  jamais 
rame  d'une  entreprise  industrielle  ou  commerciale.! 

Cependant,  M.  Mildé  nous  dit  :  «  Le  suffrage! 
universel  ira  bien  trouver  les  plus  dignes  dans  cei 
milieu  spécial  où  les  intérêts  de  tous  sont  en  jeu,  eti 
j'en  trouve  la  preuve  dans  la  prospérité  ininter- 
rompue de  l'entreprise  Leclaire,  où  les  gérants, 
désignés  par  le  vote  de  tous  les  participants,  sont 
obligatoirement  choisis  parmi  les  membres  socié- 
taires ». 

11  néglige  ceci,  que  les  ouvriers  de  la  maison"! 
Leclaire  ne  sont  pas  et  ne  deviennent  pas  copro- 
priétaires. Trois  d'entre  eux  sont  élus  gérants  à  vie; 
et  constituent  la  société  en  nom  collectif.  C'est  là 
une  disposition  qu'on  ne  saurait  trop  engager 
M.  Mildé  à  prendre.  Elle  serait  parfaite,  si  les  gérants, 
une  fois  nommés,  étaient  chargés  eux-mêmes  de 
désigner  leurs  successeurs. 

C'est  que  l'écueil  le  plus  dangereux  de  la  coopé- 
ration  ou  de  la  copartnership  est  le  suffrage  univer- 
sel. 


CHAPITRE   III    —   LE   RÉFORMISME  77 

On  est  surpris  qu'un  praticien  comme  M.  Mildé  ne 
e  rende  pas  compte,  aussitôt,  du  danger  d'intro- 
luire  dans  industrie  ce  ferment  de  dissolution, 
.Indiscipline  et  de  désordre.  Le  suffrage  universel 
le  peut  s'admettre,  à  la  rigueur,  qu'une  fois,  au 
lépart,  pour  nommer  un  directeur  à  vie.  Il  est 
.bsurde  que  les  inférieurs  désignent  les  supérieurs, 
d  qu'ainsi  ceux-ci  dépendent  de  ceux-là,  —  d'une 
Lbsurdité  à  la  fois  psychologique  et  sociologique. 
:iomment  un  élu  aurait-il  quelque  autorité  sur  ses 
, ^lecteurs?  S'il  tient  assez  à  sa  fonction,  s'il  a  le  souci 
le  sa  réélection,  il  n'aura  garde  de  mécontenter 
ieux  qui  le  rééliront.  Ayant  tous  les  intérêts  parti- 
puliers  du  moment  à  ménager,  souvent  même  moins 
Ijue  cela,  les  petits  amours-propres,  les  -petits 
mobiles  de  chacun,  comment  pourrait-il  servir  les 
jntérêts  généraux  continus? 

Si  Ton  ne  discerne  pas  bien  ce  que  pourraient 
gagner  les  ouvriers,  en  l'état  actuel  des  choses  et  des 
3tres,  à  la  transformation  du  patronat  et  du  salariat, 
bn  ne  voit  que  trop  ce  qu'ils  y  perdraient.  - 

Nous  citerons  encore  M.  Mildé  :  «  J'assiste  depuis 
phxs  de  vingt  ans,  dit-il,  à  l'expérience  de  la  capacité 
de  gestion  du  personnel  ouvrier  de  la  société  de 
i  secours  mutuels  contre  la  maladie  et  les  accidents  du 
travail,  que  j'ai  établie  chez  moi  ;  je  suis  frappé  des 
bons  résultats  de  cette  gestion  confiée  exclusivement 
ijà  ceux  que  le  suffrage  de  leurs  camarades  a  désignés, 
à  l'exception  de  toute  influence  patronale;  les  admi- 
inistrateurs  choisis  mettent  dans  l'accomplissement 
de  leur  mission  une  conscience  que  je  n'ai  jamais  vue 


78      PREMIÈRE   PARTIE   —   LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

faiblir,  je  dirai  même  que  l'idée  de  défense  de  la 
caisse  commune  les  rend  quelquefois  inaccessibles  à 
certaines  considérations  d'ordre  sentimental.  J'en- 
trevois chez  beaucoup  d'entre  eux  des  qualités  qui 
font  le  parfait  capitaliste  ». 

Et  bien,  à  notre  sens,  voilà  précisément  qui  est 
une  perte,  et  considérable. 

La  sécheresse  du  capitaliste  a  son  utilité,  si  elle 
est  strictement  limitée  aux  capitalistes  et  si  le  nombre 
de  ceux-ci  est  limité  aux  besoins  que  peut  en  avoir 
la  société,  de  façon  que  leur  petit  groupe  puisse  tou- 
jours facilement  être  surveillé,  contrôlé  et  contenu 
par  Topinion  publique  organisée.  Mais  cette  séche- 
resse devient  un  vice  si  elle  dénature  les  autres 
facultés,  par  exemple  celles  du  cœur  chez  les  femmes 
et  les  prolétaires. 

Les  qualités  d'un  capitaliste  chez  un  prolétaire 
sont  des  vices  détestables,  de  même  que  les  senti- 
ments d'insouciance  généreuse  de  celui  ci  chez 
celui-là  sont  des  défauts  qui  ne  tarderaient  pas  à  le 
ruiner. 

Chaque  catégorie  a  son  champ  d'action,  chaque 
organe  a  sa  fonction,  d'autant  mieux  accomplie 
qu'elle  est  plus  spécialisée.  Singulier  progrès  que 
de  tout  confondre  !  Ce  n'est  que  dans  les  êtres  les 
plus  inférieurs  que  tous  les  organes  sont  aptes,  in- 
différemment, à  toutes  les  fonctions. 

Examinant  le  projet  de  M.  Mildé,  l'ancien  ministre 
Charles  Dupuy  définit  ainsi  le  bourgeois  :  «  Un 
homme  prévoyant  ».  Parfait.  Mais  c'est  reconnaître 
que  le  prolétaire  n'est  pas  prévoyant  de  nature.  Les 


CHAPITRE   III   —   LE   RÉFORMISME  79 

calculs,  l'épargne,  ce  n'est  pas  son  affaire.  Il  n'est 
pas  économe  des  richesses  sociales,  il  en  est  pro- 
ducteur. «  M.  Charles  Mildé,  en  appliquant  son 
projet,  ajoute  M.  Charles  Dupuy,  veut  susciter  ou 
entretenir  le  sentiment  de  la  prévoyance  chez  les 
ouvriers.  Les  ouvriers  associés  du  capitaliste,  qui 
sauront  qu'il  dépend  d'eux  de  devenir  plus  rapide- 
ment capitalistes  à  leur  tour,  c'est  des  bourgeois 
qu'il  va  en  faire  ». 

Le  contraire  serait  plus  désirable. 

Sans  doute,  on  peut  imaginer  une  sorte  de  Répu- 
blique coopérative,  d'où  le  salariat  sera  éliminé,  où 
tous  les  producteurs  seront  des  fonctionnaires  so- 
ciaux, rétribués  plutôt  suivant  leurs  besoins  de 
famille  que  suivant  leur  production  personnelle. 
Mais,  précisément,  la  copartnership  ne  se  peut  géné- 
raliser jusqu'à  instituer  la  coopération  intégrale, 
puisqu'elle  ne  dépend  que  de  la  générosité  patro- 
nale qui  ne  saurait,  on  Tentend  bien,  s'univer- 
saliser. 

Elle  ne  tend  donc  pas  à  la  suppression  totale  du 
salariat,  elle  ne  peut  que  faire  de  quelques  insou- 
ciants salariés  des  propriétaires  parcimonieux. 

Si  ce  système  se  propageait,  il  serait  plutôt  nui- 
sible au  prolétariat  qu'il  diviserait  et  amoindrirait 
en  lui  prenant  ses  éléments  les  plus  énergiques  et 
les  plus  intelligents.  Ayant  fait  appliquer  la  partici- 
pation aux  bénéfices  aux  employés  du  secteur  des 
Champs-Elysées,  M.  Charles  Mildé  le  constate  : 
«  Cette  disposition  lui  a  constitué  un  personnel 
d'élite,  à  ce  point  dévoué  qu'il  fut  toujours  éloigné 


80      PREMIÈRE   PARTIE  —   LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

des  groupements  syndicaax  des  cinq  autres  compa- 
gnies distributrices  de  la  lumière  et  de  la  force  dans 
Paris.  Jamais  aucune  tentative  de  grève  ne  fut  ébau- 
chée au  milieu  de  ce  personnel  satisfait  (ses  salaires, 
grâce  à  la  participation  de  5  0/0,  étaient  de  38  0/0 
supérieurs  h  ceux  du  personnel  des  autres  sec- 
teurs) )). 

Faire  de  quelques  salariés  des  propriétaires  ou 
des  satisfaits,  ce  n'est  pas  diminuer  le  salariat.  Et  si 
Ton  admet  que  le  salariat  est  un  ensemble  d'abus, 
c'est  même  le  fortifier. 

Les  travailleurs  qui  restent  dans  leurs  conditions, 
divisés  entre  eux,  affaiblis,  décapités,  ne  peuvent 
plus  résister  à  l'exploitation  capitaliste.  Et  cette  ex- 
ploitation devient  d'autant  plus  féroce  que  le  patro- 
nat s'est  débarrassé  du  frein  humain  des  meilleurs, 
éliminés  par  l'automatisme  ingénieux  de  la  co- 
parinership. 

Actuellement,  il  y  a^  entre  les  classes  sociales,  un 
énorme  malentendu. 

C'est  notre  tâche  de  chercher  à  le  dissiper.  Le 
syndicalisme  s'y  emploie  d'autre  part.  Des  expé- 
riences comme  celles  que  M.  Mildé  va  tenter  ne 
laissent  point  d'y  concourir  aussi. 

On  croit  que  les  ouvriers  se  révoltent  parce  qu'ils 
veulent  «  s'émanciper  »  du  patronat.  C'est  ce  qu'ils 
disent,  en  effet  ;  c'est  ce  qu'ils  croient  eux-mêmes, 
peut-être.  Mais,  on  ne  saurait  trop  y  insister,  tous 
leurs  actes  spontanés  vont  à  rencontre.  La  co- 
partnership,  qui  a  déjà  un  passé,  quelques  succès, 
ne  réussit  que   si  elle  est  obligatoire.  Quoi  qu'ils 


CHAPITRE   III   —   LE   RÉFORMISME  Si 

disent,  les  prolétaires  n'acceptent  de  s'affranchir  du 
patronat  que  si  on  les  y  contraint. 

Au  fond,  le  prolétariat  n'en  veut  qu'aux  abus  du 
patronat,  qui  sont  le  plus  souvent  déterminés  par 
les  abus  plus  graves  de  l'agiotage  financier  et  de  la 
malfaisance  politicienne.  S'il  souffre  réellement  de 
son  état,  il  souffrirait  bien  plus  d'en  sortir. 

Il  souffre  surtout  d'être  dans  le  désordre,  sans 
force  pour  ordonner  et  sans  lien  qui  le  rattache  à  ce 
qui  dure. 

Le  bien-être  est  appréciable^  certes.  Il  n'a  jamais- 
été  si  répandu.  L'industrie  mieux  réglée  pourra 
l'accroître  encore,  pour  tous.  Ce  n'est  pas  le  mal- 
être matériel  qui  fait  la  tristesse  de  ce  temps. 

On  manque  de  vie  sociale,  et  on  en  manque  parce 
que  la  société,  dissoute,  n'exalte  plus  aucun  des  sen- 
timents convergents.  Et  c'est  le  prolétariat,  naturel- 
lement affectif,  qui  ressent  le  plus  vivement  l'an- 
goisse du  vide  d'une  existence  sans  but,  et  donc 
sans  devoir  certain,  et  donc  sans  joie  humaine. 

La  ((  paye  »  est  devenue  le  seul  mobile  de  ses 
efforts,  et  voilà  pourquoi  le  travail  lui  paraît  un 
esclavage  et  le  salaire  un  avilissement. 

Il  faut  aider  la  classe  ouvrière  à  se  reconstituer 
socialement,  —  non  l'affaiblir,  non  la  dissoudre. 
iPlus  elle  sera  forte  et  consciente,  mieux  elle  s'in- 
jCorporera  à  la  société. 

Allié  aux  femmes  et  aux  philosophes,  c'est-à-dire 
unissant  son  énergie  au  sentiment  et  à  la  pensée,  le 
prolétariat  saura  imposer  aux  patrons  et  aux  capita- 
listes les  devoirs  de  leur  fonction  sans  énerver  leur 

6 


82      PREMIÈRE   PARTIE   —    LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

initiative  essentielle.  Ce  sera  leur  rappeler,  par  tous 
les  moyens  dont  dispose  un  pouvoir  spirituel,  qu'ils 
ont  à  administrer  dignement  les  biens  dont  ils  ont 
la  garde,  car  u  la  richesse,  sociale  dans  sa  source, 
doit  être  sociale  dans  sa  destination  ». 

La  puissance  économique  du  prolétariat  est  dans 
ses  corporations.  Or  elles  commencent  à  se  réorga- 
niser par  les  syndicats. 


CHAPITRE  IV 
Le  Syndicalisme 


Dans  notre  société  détraquée,  comme  chez  les^ 
hystériques,  les  réactions  sont  incohérentes,  les  ré- 
flexes désordonnés,  les  impressions  nulles  ou  exagé- 
rées. Des  faits  sociaux  considérables  passent  ina- 
perçus, des  incidents  d'une  portée  insignifiante 
prennent  des  proportions  de  révolution... 

Ainsi,  la  grève  des  électriciens,  troublant  un  soir 
Paris  dans  ses  plaisirs  et  ses  affaires,  a  plus  fait  pour 
l'éducation  sociale  du  bourgeois  français  que  tous  \ 
les  avertissements  des  moralistes  et  des  sociologues. 
D'autres  manifestations  de  ce  genre,  mais  de  plus  en 
plus  significatives,  compléteront  cette  éducation. 

Sans  doute,  les  bourgeois  ne  seront  pas  seuls  à 
éprouver  la  rigueur  des  lois  sociales,  et  les  paysans 
et  les  ouvriers  eux-mêmes  ressentiront  les  souffrances 


CHAPITRE   IV    —    LE    SYNDICALISME  83 

du  désordre.  Mais  ces  épreuves  sont  devenues  indis- 
pensables qui  apprendront  enfin  aux  citoyens  fran- 
^,ais,  bourgeois  ou  prolétaires,  qu'il  est  des  solida- 
rités nationales  qu'on  ne  saurait  rompre  et  des 
principes  de  direction  sociale  qu'on  ne  saurait  mé- 
connaître impunément. 

Dans  ces  tragiques  conjonctures,  le  théoricien  aura 
pour  tâche  de  mettre  en  lumière  la  leçon  qui  se  dé- 
gagera de  ces  expériences,  et  le  praticien  aura  pour 
devoir  de  les  faire  concourir  à  la  reconstitution  de  la 
société  française. 

Dans  cette  crise, décisive,  le  syndicat  est  appelé  à 
jouer  un  rôle  important  comme  ferment  de  dissolu- 
tion et,  peut-être,  comme  énergie  organique.  Il  con- 
vient d'y  faire  attention. 

On  sait  que  les  lois  des  17  mars  et  14-17  juin  1791, 
au  nom  de  la  liberté  du  commerce  et  de  l'industrie, 
supprimèrent  les  jurandes  et  maîtrises  et  proclamè- 
rent «  Tanéantissement  de  toutes  espèces  de  corpo- 
rations de  citoyens  de  même  état  et  profession  ». 
C'est  au  moment  où  le  machinisme  allait  bouleverser 
Téconomie  industrielle  que  la  Révolution,  dans  son 
délire  individualiste,  brisait  les  organisations  ou- 
vrières! Jusqu'en  1864,  les  coalitions  furent  inter- 
dites et  sévèrement  réprimées. 

C'est  le  «  privilège  industriel  »,  comme  l'appelait 
le  comte  de  Chambord,  qui,  <(  tenant  dans  ses  mains 
l'existence  des  ouvriers,  se  trouvait  investi  de  domi- 
nation qui  pouvait  devenir  oppressive  et  amener  par 
contre-coup  des  crises  funestes  ».  Oppressive,  cette 
domination  le  fut  aussitôt;  et  nous  assistons  aux  der- 


84      PREMIÈRE   PARTIE   —    LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

nières  convulsions  des  crises  qu'elle  a  provoquées 
Sur  un  prolétariat  dissocié,  la  ploutocratie  pouvait  ' 
tout  oser.  Ce  fut  Texploitation,  non  seulement  de 
rhomme,  mais  encore  de  la  femme  et  de  l'enfant  :  la 
dispersion  de  la  famille,  et  donc  le  développements 
de  l'alcoolisme,  de  la  prostitution,  de  la  criminalité^  i 

—  toutes  les  déchéances. 

Jules  Simon,  qui  n'était  pas  un  énergumène,  a  pu., 
écrire  ce  livre  :  UOiivrier  de  /mit  ans.  On  vit  des  mar-  ' 
chés  d'enfants.  L'économiste  Villermé  a  visité  des 
filatures  où  travaillaient  des  enfants  de  six  ans  quinze  > 
à  seize  heures  par  jour. 

Cependant,  le  compagnonnage  persista.  Il  y  eut 
même  des  grèves.  En  1822,  trois  ouvriers  des  envi- 
rons de  Rouen  furent  condamnés  pour  faits  de  grève  i 
à  dix  ans  de  travaux  forcés.  Les  grèves  des  charpen- 
tiers de  1845  et  1856  sont  célèbres. 

Ne  pouvant  plus  s'occuper  ouvertement  de  leurs" 
métiers,  les  ouvriers  firent  de  la  politique  dans  les 
sociétés  secrètes,  qui  se  multiplièrent  alors.  Ils  con- 
spirèrent. Le  romantisme  révolutionnaire  les  étourdit, 

—  et  après  leur  cœur,  ce  fut  leur  esprit  qui  se  gâta. 
Sur  les  barricades  des  faubourgs,  ils  plantèrent  le 
sinistre  drapeau  noir  portant,  en  lettres  rouges, 
rinscription  de  leur  désespoir  :  <(  Vivre  en  travail- 
lant ou  mourir  en  combattant  ».  Ce  fut  la  guerre 
hideuse  des  pauvres  contre  les  riches.  «  Toutes  les-ii 
fois  que  nous  voyons  une  guerre  civile  dans  la  Cité, 
dit  Fustel  de  Coulanges,  les  riches  sont  toujours 
d'un  parti  et  les  pauvres  dans  l'autre  ». 

Les  syndicats  ouvriers  n'ont  pu  se  constituer  léga- 


CHAPITRE   IV    —   LE    SYNDICALISME  85 

lement  qu'avec  la  loi  du  21  mars  1884.  En  1890,  il 
n'y  avait  encore  que  1,000  syndicats  avec  140,000 
membres.  En  1902,  il  y  en  avait  3,600  avec  600,000 
membres.  Actuellement,  il  y  en  a  5,500  avec  950,000 
membres;  soit  16  0/0,  si  Ton  compte  six  millions 
d'ouvriers  industriels.  En  Angleterre,  il  y  a  1,300,000 
syndiqués,  soit  30  0/0  (pour  le  Royaume-Uni, 
2,400,000),  et  en  Allemagne,  1,700,000,  soit  22  0/0. 
•  Ils  s'organisent.  Dès  1886,  le  coiigrès  corporatif 
de  Lyon  crée  la  Fédération  nationale  des  syndicats 
et  groupes  ouvriers.  Les  deux  premières  Bourses  de 
travail  s'ouvrent  à  Paris  et  à  Nîmes  en  1886.  En  1892, 
il  n'y  en  avait  encore  que  14.  Aujourd'hui,  on  compte 
187  Bourses  du  travail  ou  Unions  locales,  compre- 
nant 3,700  syndicats  et  750,000  syndiqués.  La  Fédé- 
ration des  Bourses  fut  créée  en  1892,  au  congrès  de 
Saint-Étienne. 

La  Confédération  générale  du  travail  fut  décidée 
au  congrès  de  Limoges  en  1895  ;  mais  elle  n'a  son 
unité  que  depuis  le  1'^  janvier  1903.  Elle  groupe 
ila  quasi  totalité  des  142  Bourses  du  travail,  64  Unions 
ouvrières,  avec  3,400  syndicats  et  300,000  syndiqués. 
Il  y  a  deux  sections  :  celle  des  Unions,  qui  perçoit 
0,40  c.  par  centaine  de  syndiqués  ;  celle  des  Bourses, 
qui  perçoit  0,35  par  syndicat.  Ces  cotisations  sont 
mensuelles.  L'exercice  du  1'''  juin  1904  au  31  mai 
1906  se  chiffre  par  38,000  francs  de  recettes  et 
33,145  francs  de  dépenses.  Tout  compris,  le  budget 
annuel  ne  dépasse  point  60,000  francs.  Le  journal 
[officiel  de  la  Confédération,  la  Voix  du  peuple,  ne 
tire  qu'à  7,000  exemplaires. 


86      PREMIÈRE    PARTIE    —   LA    CRISE   ÉCONOMIQUE 

Il  y  a  60  grandes  Fédérations  corporatives,  avec 
2,500  groupes.  Les  plus  puissantes,  dont  les  budgets 
dépassent  de  beaucoup  celui  de  la  Confédération, 
sont  celles  du  Bâtiment,  avec  210  syndicats;  du  Livre 
et  de  la  Métallurgie,  avec,  chacune,  180  sections  ;  du 
Textile,  avec  115  syndicats,  etc..  11  y  a  enfin  3  syn- 
dicats nationaux,  dont  celui  des  chemins  de  fer 
compte  178  sections  avec  48,000  membres. 

Voilà  les  forces  qui  menacent  TÉtat  bardé  de  fer 
et  d'or  !  En  1903,  nous  eûmes  Toccasion  d'en  parler 
au  plus  notoire  de  nos  dirigeants,  qu'on  pouvait 
supposer  alors  le  plus  compréhensif  de  nos  politi- 
ques. Mais  cet  homme  d'État  n'était  préoccupé  que 
du  cléricalisme.  Les  syndicats  le  faisaient  sourire. 
Les  hommes  d'argent,  les  dilettantes,  les  politiciens, 
qui  ne  savent  que  compter,  pirouetter,  jouir  et  cor- 
rompre, ne  s'aperçoivent  des  grandes  forces  d'idéal 
que  lorsqu'elles  les  écrasent.  C'est  peut-être  qu'il 
faut,  pour  la  régénération  d'un  pays,  qu'ils  soient 
écrasés. 

L'action  du  syndicat  est  multiple,  complexe.  Elle  est 
immédiate  et  lointaine,  en  surface  et  en  profondeur, 
offensive  et  défensive,  inconsciente  et  consciente, 
théorique  et  pratique,  destructrice  et  créatrice,  empi- 
rique et  utopique,  dissolvante  et  organique... 

D'abord,  elle  tend  à  substituer  au  contrat  indivi- 
duel le  contrat  collectif.  Ce  n'est  plus  lindividu 
pressé  par  le  besoin  qui  débat  le  salaire  avec  le 
riche  patron  ou  la  compagnie  anonyme,  c'est  le 
groupe  organisé  des  solidarités  professionnelles» 
Ainsi,  nous  dit  Charles  Gide,  «  le  taux  des  salaires 


CHAPITRE   IV    —   LE   SYNDICALISME  ^  87 

n'est  plus  déterminé  par  le  simple  fait  qu'un  homme 
n'a  pas  dîné  depuis  deux  jours,  mais  par  Tétat  du 
marché  ».  Et  la  conséquence  immédiate,  c'est  que 
les  patrons  se  sont  syndiqués  aussi,  et  dans  une  pro- 
portion plus  forte  que  leurs  ouvriers  (22  au  lieu  de 
16  0/0).  En  1890,  il  n'y  avait  que  1,000  syndicats 
patronaux  avec  93,000  membres  ;  en  1900,  il  y  avait 
2,150  syndicats  patronaux  avec  158,000  membres; 
en  1908,  il  y  avait  4,000  syndicats  patronaux  avec 
330,000  adhérents  ;  ce  nombre  représente  22  0/0 
des  patentés  du  commerce  et  de  Tindustrie  (environ 
1,500,000),  —  et  aux  menaces  de  grèves,  ils  répon- 
dent parfois  par  le  lock-out. 

Le  syndicat,  par  l'action  directe  ou  la  pression  mo- 
rale, impose  aux  législateurs  le  vote  des  lois  sociales 
d'hygiène  ou  de  réglementation  du  travail,  et,  mieux 
que  les  fonctionnaires  prudents  de  l'Inspection  du 
travail,  il  les  fait  respecter.  Ce  n'est  pas  à  dire,  on 
rentend  bien,  que  tous  les  moyens  qu'il  emploie  sont 
admissibles  et  que  toutes  les  lois  dites  ouvrières  soient 
applicables  ou  efficaces  :  nous  nous  bornons  à  exposer 
des  faits.  En  tout  cas,  il  tend  à  former  une  opinion 
publique  internationale,  —  par  la  manifestation  du 
1®'  Mai,  par  exemple,  —  qui  en  permet  l'application. 

Avec  rabaissement  nécessaire  des  barrières  doua- 
nières, la  facilité  croissante  des  transports,  partant 
une  concurrence  industrielle  et  commerciale  qui 
s'universalise,  la  plupart  des  questions  ouvrières  ne 
peuvent  être  résolues  sans  des  ententes  internatio- 
nales. Nous  avons  déjà  des  accords  internationaux 
relatifs  aux  accidents  du  travail.  Les  deux  confé- 


88      PREMIÈRE   PARTIE    —    LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

renées  internationales  pour  la  protection  ouvrière  qui 
se  sont  tenues  à  Berne,  en  1905  et  en  1906,  avaient 
pour  but  rinterdiction  de  remploi  du  phosphore 
blanc  dans  la  fabrication  des  allumettes  et  du  travail 
de  nuit  des  femmes.  C'est  un  commencement.  Il  est 
évident  qu'une  législation  internationale  du  travail 
tend  à  s'élaborer. 

D'impérieuses  nécessités  déterminent  cette  évolu- 
tion. Elles  proviennent  de  deux  faits  considérables  : 
la  Révolution  qui  a  dissous  les  corporations,  la  ma- 
chine qui  a  fait  surgir  un  industrialisme  effréné.  Dis- 
socié, Touvrier  serait,  dès  lors,  livré  à  tous  les  excès 
meurtriers  d'une  exploitation  inhumaine  si  l'État 
n'intervenait  point.  De  là  des  réglementations  de 
protection  sur  le  travail  des  femmes  et  des  enfants, 
le  travail  de  nuit,  Thygiène,  etc..  Mais  ces  régle- 
mentations, on  ne  tarde  pas  à  le  reconnaître,  met- 
tent les  industriels  d'un  pays  dans  un  état  d'infério- 
rité flagrante  en  face  des  concurrents  étrangers.  Il 
faut  donc  internationaliser  les  lois  ouvrières.  Car  les 
tarifs  prohibitifs,  qui  réservent  aux  nationaux  le 
marché  intérieur,  sont  de  plus  en  plus  insuffisants, 
•et,  au  surplus,  d'une  médiocre  économie.  «  Avec  l'é- 
quilibre de  protection  ouvrière  assuré  par  les  traités, 
dit  M.  Albert  Métin  (1),  les  négociateurs  français  ont 
inauguré  un  autre  procédé  qui  a  le  double  avantage 


(1)  Les  Traités  ouvriers,  —  Dans  ce  livre,  M.  Albert  Métin 
fait  un  bref  historique  des  conférences  diplomatiques  et  congrès 
internationaux  pour  la  protection  ouvrière  et  la  législation  du 
travail  qui  eurent  lieu  à  Berlin  (1890),  Zurich  (1897j,  Bruxelles 
(1897),  et  Paris  (1900),  et  dont  les  travaux  et  les  vœux  prépa- 


CHAPITRE   IV   —   LE    SYNDICALISME  89 

de  ne  pointétablir  des  mesures  commerciales  hostiles 
à  l'étranger  dans  un  pays  de  progrès  social  et  d'en- 
traîner dans  la  voie  où  il  s'engage  les  pays  étrangers 
contractants  au  lieu  d'aggraver  par  une  barrière  de 
douanes  Tamas  d'obstacles  qui  les  sépare  de  lui  ». 

Le  syndicat,  par  les  statistiques  de  la  Fédération 
des  Bourses  du  travail,  qui  signalent  les  centres  où 
il  y  a  pénurie  et  ceux  où  il  y  a  surabondance  de 
main-d'œuvre,  par  le  viaticum  (secours  de  route), 
s'efforce  d'uniformiser  nationalement  le  salaire  pour 
chaque  profession  par  une  meilleure  répartition  de 
la  main-d'œuvre.  Ce  n'est  pas  à  dire  qu'il  y  réussit. 
Des  récentes  statistiques  de  TOffice  du  Travail,  il 
ressort  que  les  salaires  varient  d'une  localité  à  une 
autre  du  simple  au  double.  Ainsi,  les  imprimeurs  qui 
sont  payés  3  fr.  75  à  Charleville  gagnent  6  francs  à 
Laon  ;  les  tisserands  qui  n'ont  que  2  fr.  50  à  Digne 
obtiennent  4  fr.  50  à  Laon  ;  les  charrons  qui  reçoi- 
vent 3fr.  50  à  Rethel  touchent  6  francs  à  Caen,  etc.. 
S'il  y  a  cinquante  ans  (1853),  l'écart  était  légèrement 
plus  sensible,  les  salaires  moyens  étant  de  1  fr.  28 
dans  la  Lozère  et  2  fr.  44  dans  la  Loire,  on  ne  doit  ce 
moindre  écart  qu'au  développement  des  moyens  de 
communication.  Rien  ne  montre  mieux  le  peu  d'in- 
fluence qu'a  le  syndicat,  directement,  sur  l'évolution 
économique. 


rèrent  la  convention  franco-italienne  (1904),  les  accords  relatifs 
aux  accidents  du  travail  (1904-1906),  les  deux  Conférences  de 
Berne  (1905  et  1906),  relatives  à  l'interdiction  du  travail  de 
nuit  des  femmes  et  à  l'emploi  du  phosphore  blanc  (jaune)  dans 
riûdustrie  des  allumettes. 


90      PREMIÈRE   PARTIE   —    LA    CRISE   ÉCONOMIQUE 

Le  syndicat  règle  le  nombre  des  apprentis,  lâche 
à  restreindre  Todieuse  exploitation  de  la  femme  et 
de  Tenfant,  enraye  la  décadence  du  métier  par  ren- 
seignement professionnel. 

Si  rÉtat  doit  être  fort  pour  mieux  remplir  ses  fonc- 
tions, il  ne  faut  pas  qu'il  absorbe  toutes  les  libertés 
et  forces  sociales.  C'est  à  chaque  groupe  social  qu'ap- 
partient l'organisation  de  sa  fonction.  C*est  aux  syn- 
dicats qu'il  appartient  d'organiser  le  travail.  Ni 
anarchie,  ni  étatisme  :  l'ordre  par  la  liberté  réglée 
des  forces. 

Or  les  conditions  de  la  vie  ne  changent  point.  Le 
machinisme  et  la  grande  industrie,  quoi  qu'en  pen- 
sent les  marxistes,  n'ont  point  modifié  les  lois  de 
constance  organique.  Le  syndicat  organisé  ne  sera 
pas  très  différent  de  l'ancienne  corporation.  S'il  Test 
tant,  aujourd'hui,  c'est  qu'il  est  loin  d'être  organisé. 

La  suppression  des  jurandes  et  maîtrises,  en  1791, 
ce  fut  l'exploitation  sans  frein  des  enfants  et  des 
femmes.  On  voit  mieux  ce  que  valaient  les  corpora- 
tions quand  on  lit  :  «  Vers  1840,  il  y  avait  même,  à 
Sainte-Marie-aux-Mines,  de  pauvres  petits  dévideurs 
de  cinq  ou  six  ans  qui  travaillaient  quatorze  heures 
par  jour  et  tombaient  épuisés  sur  le  métier  »  (1). 

Il  a  bien  fallu,  à  défaut  des  groupes  organisés,  que 
le  législateur  intervînt;  mais  il  n'a  pu  le  faire  qu'à 
contre-sens,  en  entravant  le  commerce  et  l'industrie; 
et    presque    toujours   ses   dispositions  tracassières 


(1)   Pierre   Brizon,    L'Apprentissage  ;    hiei\    aujourd'hui  y. 
demain. 


Il  CHAPITRE   IV    —    LE    SYNDICALISME  91 

1  furent  tournées.  S'il  n'y  a  plus  d'enfants  de  six  ans 
i  dans  les  usines,  c'est  bien  moins  parce  que  la  loi  Tin- 
1  terdit  que  parce  que,  avec  le  nouveau  machinisme 
perfectionné,   l'industrie    exige  une    main-d'œuvre 
plus  exercée,  à  tout  le  moins  des  travailleurs  plus 
;  vigoureux.  Mais  elle  emploie  la  mère,  et  le  résultat 
j  est  pire.  Les  corporations  n'eussent  pas  laissé  péné- 
trer la  femme  à  l'usine. 

Les  lois  électorales  sont  nombreuses.  Elles  sont 
funestes  le  plus  souvent.  Parfois,  elles  paraissent 
!  bienfaisantes,  mais  ce  ne  sont  pas  les  moins  redou- 
I  tables  par  leurs  répercussions. 

Si  la  loi  du  30  mars  1900,  par  exemple,  n'a  pas 
atteint  vraiment  l'exploitation  intensive  du  surtravail 
de  la  femme  et  de  l'enfant,  elle  a  eu  d'autres  résul- 
tats. Quels?  M.  Paquier  nous  le  dit  dans  le  Temps  : 
«  La  principale  cause  de  la  crise  dont  souffre,  avec 
Tappreniissage,  notre  industrie  nationale,  et  qu'avait 
révélée  la  première  de  nos  grandes  expositions  uni- 
verselles, incombe  au  Parlement  lui-même,  et  réside 
dans  la  loi  du  30  mars  1900,  qui  limitait  à  dix  heures 
par  jour  le  travail  dans  les  usines  et  manufactures, 
où  se  trouvaient  des  apprentis  et  jeunes  gens  de 
moins  de  dix-huit  ans.  En  préparant  cette  loi  dans 
l'intérêt  de  la  classe  ouvrière,  le  législateur  ne  pré: 
voyait  pas  qu'il  faisait  à  cette  dernière  un  bien  fu- 
neste présent,  car  il  condamnait  au  chômage  et  à 
l'impuissance  ceux  qu'il  voulait  protéger.  Cette  loi 
visait,  nous  le  savons,  les  ateliers  mixtes  et  subor- 
donnait la  durée  du  travail  pour  les  ouvriers  à  celle 
des  apprentis.   Les    premiers   voyaient   donc   leur 


^2      PREMIÈRE   PARTIE    —    LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

journée  réduite  à  dix.  heures  et  leur  salaire  diminué  ■ 
d'autant.  De  leur  côté,  les  patrons  éprouvaient  de  ce 
fait  une  perte  assez  sensible.  C'était  amener,  dans  la^l 
plupart  des  industries,  la  suppression  totale  des  i 
apprentis  que  les  chefs  d'atelier  et  d'usine  se  hâtaient  • 
de  congédier  ». 

Un  législateur,  M.  Modeste  Leroy,  avait  déjà  signalé 
cette  conséquence  fâcheuse  de  la  loi  du  30  mars  1900. 

Et  ce  n'est  pas  tout.  Cette  conséquence  en  entraîne 
d'autres  auxquelles  on  était  loin  de  s'attendre.  Der- 
nièrement, M.  Paul  Bourget  nous  rappelait  ce  pas- 
sage de  Llndividu  contre  l'État,  d'Herbert  Spencer  : 
«  La  théorie  d'après  laquelle  le  politicien  travaille 
habituellement,  c'est  que  le  changement  opéré  par 
sa  mesure  s'arrêtera  au  point  où  il  veut  qu'elle  s'ap- 
plique... Ce  politicien  pratique  ne  songe  jamais  aux 
résultats  généraux  qui  doivent  nécessairement  se 
produire.  Contemplant  uniquement  les  effets  du  cou- 
rant produit  par  ses  propres  lois,  et  ne  voyant  pas 
que  d'autres  courants  déjà  existants  suivent  la  même 
direction,  il  ne  lui  vient  jamais  à  l'idée  que  tous  ces 
courants  peuvent  s'unir  pour  former  un  torrent  qui 
change  la  face  des  choses  ».    - 

Puisqu'on  ne  fait  plus  d'apprentis,  que  deviennent 
les  jeunes  gens  qui  ne  trouvent  plus  à  s'employer  ré- 
gulièrement? Ce  sont  les  statistiques  qui  répondent, 
avec  l'accroissement  rapide,  constant  de  la  crimina- 
lité juvénile,  la  proportion  énorme,  toujours  grossis- 
sante, parmi  les  délinquants,  des  manœuvres,  jour- 
naliers, sans  profession,  qui  n'ont  pu  apprendre 
aucun  métier. 


CHAPITRE  ÏV    —    LE    SYNDICALISME  9^ 

Quant  à  ceux  qui  ne  s'enrôlent  pas  dans  les 
bandes  d'apaches,  ils  augmentent  silencieusement  la 
cohue  formidable  des  inemployés,  sans-métiers,  tri- 
mardeurs,  du  résidu,  —  du  quint-état  en  un  mot,  — 
qui  accumulent  leurs  désespoirs,  leurs  souffrances  et 
leurs  haines,  en  attendant  Theure  tragique  de  l'ex- 
plosion, où  tout  se  payera  :  Tégoïsme  féroce  de  la 
bourgeoisie,  la  niaiserie  veule  du  prolétariat,  la  cor- 
ruption des  dirigeants,  l'infamie  de  tous,  et  le  reste... 

Est-ce  à  dire  que  les  lois  ouvrières  sont  la  cause  de 
ce  qu'on  a  appelé  la  crise  de  Tapprentissage?  Non 
pas.  Elles  ne  sont  que  des  effets,  les  expédients  pour 
suppléer  tant  bien  que  mal  les  groupes  sociaux  que 
la  Révolution  a  dissous. 

On  a  dit  que  le  machinisme  a  nécessité  une  forme 
d'apprentissage  que  les  corporations  n'ont  pas  con- 
nue. On  en  a  conclu  que  la  crise  de  l'apprentissage 
se  fût  produite,  même  si  les  travailleurs  étaient  restés 
organisés.  C'est  oublier  que  les  groupes  sociaux  sont 
toujours  assez  souples  pour  s'adapter  aux  conditions 
nouvelles.  Ce  sont  les  mécanismes  législatifs  qui 
manquent  de  souplesse,  non  les  libertés  organisées. 

Peut-être,  le  développement  monstrueux  de  l'in- 
dustrialisme, qui  s'est  fait  en  broyant  des  vies  d'en- 
fants et  des  âmes  de  femmes  dans  l'engrenage  de  ses 
machines,  eût-il  été  plus  lent.  La  civilisation  vraie 
n'y  eût  rien  perdu.  L'industrialisme  effréné,  au  prix 
qu'on  sait,  peut  exciter  l'imbécile  admiration  des 
Homais,  Bouvard  et  Pécuchet,  au  fond  il  n'est  qu'un 
retour  déguisé  à  la  plus  dure  barbarie. 

Il  n'y  a  plus  d'apprentis,  il  n'y  a  plus  d'apprentis- 


94       PREMIÈRE   PARTIE   —    LA    CRISE   ÉCONOMIQUE 

sage,  il  n'y  a  plus  de  bons  ouvriers.  On  ne  forme 
plus  d'apprentis,  ou  on  les  forme  mal,  on  ne  trouve 
plus  assez  de  bons  ouvriers. 

La  crise  de  l'apprentissage  tient  à  la  désorganisa- 
tion corporative  et  à  la  dissolution  de  la  famille.  Les 
expédients  philanthropiques  ou  législatifs  n'y  peuvent 
rien.  L'enseignement  professionnel  d'État  n'est  qu'un 
débouché  pour  quelques  fonctionnaires  inutiles. 

L'homme  s'élève  dans  la  famille,  l'ouvrier  se  forme 
dans  la  corporation.  Pour  que  toutes  les  fonctions 
sociales  s'accomplissent,  il  faut  reconstituer  les  or- 
ganes, et  leur  rendre  leur  jeu.  Sans  doute,  c'est 
contre  notre  anarchie  parlementaire  ;  mais  on  ne 
supplée  point  la  vie.* 

L'État  n'y  peut  rien.  La  loi  est  insuffisante.  Elle  le 
sera  toujours.  Elle  ne  peut  ne  pas  l'être,  pour  les 
600,000  enfants  du  prolétariat  qui  ont  à  apprendre 
un  métier. 

Relevant  du  ministère  du  Commerce,  on  compte 
60  écoles  pratiques,  4  écoles  nationales  profession- 
nelles, 6  écoles  professionnelles  à  Paris.  Il  y  a  aussi 
des  écoles  dépendant  d'autres  ministères,  des  écoles 
départementales  et  municipales,  des  écoles  privées 
et  4,000  cours  professionnels.  Les  écoles  ont  20,090 
élèves  et  les  cours  60,000. 

Relevons  ces  détails.  Ils  nous  éclairent  sur  ce  que 
peut  être  l'enseignement  officiel.  Voici  le  prix  de 
revient  d'un  élève  pour  chacune  des  écoles  profes- 
sionnelles de  Paris  :  Pour  Diderot,  1,250  fr.  ;  pour 
Bernard  Palissy,  435  fr.  ;  pour  Dorian,  1,240  fr.  ; 
pour  Estienne,  965  fr.  ;  pour  Boulle,  1,075  fr.  ;  pour 


CHAPITRE   IV    —   LE    SYNDICALISME  95 

Germain-Pilon,  560  fr.  En  tout,  pour  1,200  élèves, 
1,100,000  francs. 

Mais  ces  chiffres  doivent  être  doublés,  puisque  le 
déchet  qui  se  produit  à  la  fin  de  la  première  et  de 
la  seconde  année  est  de  67  0/0  à  TÉcole  BouUe, 
55  0/0  à  l'École  Germain-Pilon,  50  0/0  à  l'École 
Estienne,  etc. 

Et  cela  pour  faire  des  déclassés  ;  car  les  meilleurs 
élèves  ne  seront  jamais  que  des  contre-maîtres  ama- 
teurs, s'ils  ne  recommencent  pas  un  apprentissage 
pratique  à  l'atelier. 

Les  métiers  n'en  vont  donc  pas  mieux.  Les  ou- 
vriers, les  syndicats  ont  toujours  déclaré  que  «  c'est 
rendre  un  mauvais  service  à  un  jeune  homme  que 
de  lui  faire  perdre  —  ou  à  peu  près  —  trois  ou 
quatre  années  de  sa  jeunesse  dans  une  de  ces  écoles 
professionnelles  ». 

Tout  ce  qu'on  pourra  dire  pour  l'apprentissage 
étatisé  ne  vaudra  point  contre  ce  fait  indubitable  : 
la  décadence  professionnelle  que  ces  écoles,  déjà 
assez  nombreuses,  n'enrayent  point,  et  la  multipli- 
cation menaçante  des  jeunes  hommes  sans  métier. 

Voici  rÉcole  Boulle,  par  exemple.  Quand  ils  vont 
jusqu'au  bout  de  leurs  quatre  années  d'enseigne- 
ment, ce  qui  est  heureusement  assez  rare,  les  élèves 
n'ont  appris  qu'à  avoir  des  prétentions.  Ils  sont  inu- 
tilisables pour  l'industrie,  s'ils  ne  refont  leur  appren- 
tissage. Pour  le  directeur,  électeur  influent,  l'étude 
des  anciens  styles  français  est  du  temps  perdu.  Un 
professeur  est  tellement  incapable  que  les  élèves  ont 
fait  demander  son  déplacement.  Ce  fonctionnaire 


96      PREMIÈRE   PARTIE    —   LA    CRISE   ÉCONOMIQUE 

est  un  tabou  électoral.  On  a  répondu  qu'on  le  chan- 
gerait quand  on  lui  aurait  trouvé  une  situation  équi- 
valente. 

A  l'École  Estienne,  ce  n'est  pas  très  brillant  non? 
plus.  Imaginons  qu'il  en  est  de  même  partout. 

La  vérité,  c'est  que  l'État  ne  se  peut  substituer 
qu'accidentellement  aux  corporations  et  aux  familles^ 
—  et  son  apprentissage  vaut  son  éducation  et  son 
assistance. 

11  y  a  un  projet  de  loi  sur  l'enseignement  tech- 
nique qui  va  venir  en  discussion.  On  va  avoir  le 
cours  professionnel  obligatoire.  A  supposer  que  cela 
ait  quelque  efficacité,  rien  ne  sera  plus  facile  que  de 
tourner  cette  loi.  il  en  sera  comme  de  toutes  les 
mesures  législatives. 

Depuis  la  fameuse  loi  Le  Chapelier  des  14-17  juin 
4791  jusqu'à  présent,  on  peut  suivre  la  décadence 
de  l'apprentissage.  Certes,  la  tendance  organique  au 
contrat  et  à  la  réglementation  corporative  réapparaît 
toujours,  et  il  ne  serait  point  difficile  de  la  découvrir 
dans  les  syndicats,  mais  le  désordre  général  l'em- 
pêche de  se  réaliser  complètement.  Dans  son  Ètiide^ 
sur  ^apprentissage^  M.  J.  de  Bonne  l'indique  bien  : 

((  Dans  l'état  inorganique  actuel  du  monde  du 
travail,  la  concurrence  effrénée  laisse  d'une  part 
l'ouvrier  à  son  isolement  et  fait  baisser  les  salaires, 
d'autre  part  le  force  irrésistiblement  à  supprimer 
tout  lien  personnel,  toute  entrave,  même  bienfai- 
sante pour  l'avenir,  qui  le  gênerait  dans  la  poussée 
universelle,  où  chacun  s'efforce  de  ne  pas  être  écrasé. 
Nécessité  de  vivre  ou  exagération  des  besoins,  grâce 


CHAPITRE   IV    —   LE    SYNDICALISME  97 

à  l'individualisme  qui  les  aggrave  tout  en  suppri- 
mant les  remèdes,  ces  causes  profondes  entraînent, 
dans  une  proportion  croissante  et  inévitable,  la  fin 
deTapprentissage.  Elles  doivent  aussi  rejeter  chaque 
obstacle  particulier  qui  voudrait  corriger  quelqu'un 
de  leurs  effets  ». 

Ainsi  donc,  une  organisation  d'ensemble  s'impose, 
et  des  libertés  dans  l'État  sont  nécessaires.  Ce  sont 
les  syndicats  qui  peuvent  seuls  rétablir  l'apprentis- 
sage. Nous  citerons  encore  M.  J.  de  Bonne  : 

((  Cette  organisation  doit  être  la  corporation  dans 
ses  limites  corporatives  qu'elle  ne  dépassera  point, 
mais  que  nul  étranger  au  métier  ne  franchira  du 
dehors;  elle  a  droit,  comme  jadis,  à  un  blason  qui 
la  distingue,  qui  traduise  dans  un  emblème  sa  légi- 
time fierté  d'être  et  de  posséder.  Elle  exige  de  n'être 
qu'elle-même,  mais  elle-même  pleinement,  plus  que 
dans  la  dernière  période  de  son  histoire  passée,  où 
le  déplacement  trop  fréquent  de  ses  frontières  ris- 
quait d'affaiblir  peu  à  peu  sa  raison  d'existence, 
plus  surtout  que  sous  le  régime  socialiste  d'une  dé- 
mocratie économique,  où  dominerait  la  tyrannie 
administrative  des  plus  rusés  ou  des  plus  violents, 
si  l'on  voulait  logiquement  éviter  l'aristocratie  des 
compétences  et  des  aptitudes  ». 

La  corporation  devrait  aussi  assurer  les  travail- 
leurs contre  les  divers  risques  du  métier,  k.  son  dé- 
faut, la  loi  sur  les  accidents  du  travail  s'impo- 
sait (1)  ;  mais  elle  ne  peut  s'étendre  à  toutes  les 

(!)  La  statistique  des  accidents  du  travail  eu  1907,  d'après 
les  ordonnances  et  les  jugements  rendus  dans  l'année,  établit 

7 


98      PREMIÈRE   PARTIE   —   LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

professions  et  elle  n'est  pas  sans  gêner  l'industrie. 
Elle  a  eu  pour  effets,  entre  autres,  de  soumettre  cer- 
tains médecins  à  des  tentations  auxquelles  ils  ne 
résistent  pas  toujours  et  de  créer  une  maladie  nou- 
velle :  la  sinistrose. 

Les  retraites  ouvrières,  non  plus,  ne  justifient 
point  l'étatisation.  On  sait  ce  qu'ont  donné  l'initia- 
tive aux  États-Unis  et  en  Angleterre,  la  liberté  sub- 
sidiée  en  Belgique  et  en  Italie,  la  liberté  encouragée 
en  France,  l'assurance  obligatoire  en  Allemagne  et 
en  France,  enfin  la  pension  complémentaire  en  Da- 
nemark, en  Australasie  et  en  Angleterre. 

Aucune  de  ces  solutions  n'est  satisfaisante.  On  ne 
supplée  point  l'ordre  organique.  Entendons  la  famille, 
la  corporation,  la  commune.  La  prévoyance  indivi- 
duelle elle-même  est  antisociale.  Elle  aboutit  au 
malthusisme,  au  célibat  égoïste,  sinon  à  l'infanti- 
cide. La  vraie  prévoyance,  c'est  de  donner  toutes  ses 
forces  à  la  famille,  c'est  de  tout  dépenser  pour  bien 
élever  ses  enfants,  pour  en  faire  des  valeurs  sociales. 
Ce  sont  les  enfants,  dans  la  famille  reconstituée,  qui 
feront  une  retraite  aux  vieux,  et  plus  ces  enfants 
seront  nombreux,  mieux  ils  auront  été  élevés,  plus 
cette  retraite  sera  sûre,  affectueuse,  honorée.  Quand 
un  accident  surviendra,  c'est  la  corporation  qui  y 


qu'il  y  a  eu  2,413  cas  de  mort  et  23,725  blessés,  soit  un  total 
de  26,138  accidents  de  personnes.  Parmi  les  blessés,  il  y  a  eu 
141  cas  d'incapacité  permanente  totale.  Parmi  les  tués  et  les 
blessés,  il  y  avait  781  hommes  et  120  femmes  de  moins  de  16 
ans.  Les  décédés  ont  laissé  1,853  conjoints,  2,675  enfants  et 
557  ascendants. 


CHAPITRE   IV    —   LE   SYNDICALISME  ^9 

suffira;  à  défaut,  la  commune  (1).  L'État  ne  doit 
intervenir  que  dans  les  cas  exceptionnels. 

Mais  les  besoins  sont  pressants.  C'est  immédiate- 
ment qu'il  faut  secourir  les  vieux  travailleurs  sans 
gîte  et  sans  pain.  Soit.  Faisons  tout  ce  qu'il  est  pos- 
sible. Mais  il  faut  qu'on  sache  que  tout  cet  empi- 
risme, en  dehors  de  l'ordre  essentiel,  ne  fait  qu'ac- 
croître le  mal. 

Nous  avons  parlé  du  déclin  de  l'apprentissage. 
■  •  Le  mal  est  encore  plus  grave  qu'on  ne  le  suppose. 
En  lui  apprenant  un  métier  et  en  le  maintenant  dans 


(1)  La  commune  de  Fort-Mardick,  près  Dunkerque,  a  con- 
servé une  de  ces  coutumes  qui  faisaient  la  prospérité  de  l'an- 
cienne France.  Chaque  habitant  qui  se  marie  reçoit,  en  usu- 
fruit, 24  ares  de  terrain.  Gela  suffit  pour  retenir  les  gens  au 
pays,  les  engager  à  se  marier  tôt  et  à  avoir  beaucoup  d'enfants. 
La  population  est  joyeuse  et  saine.  Elle  est  assurée  contre  tous 
les  risques  sociaux,  et  chaque  famille  a  son  foyer. 

Ce  serait  un  système  à  généraliser  en  France,  pour  le  mil- 
lion de  familles  rurales  pauvres  qu'on  y  compte.  Il  faudrait 
donc  seulement  une  surface  égale  à  celle  du  département  de  la 
Seine,  soit  un  territoire  de  40  kilomètres  de  rayon,  bien  en- 
tendu distribué  par  portions  dans  toutes  les  communes.  Cela 
coûterait  beaucoup  moins  cher  que  toutes  les  assistances,  hos- 
pitalisations et  retraites,  et  serait  vraiment  efficace  contre  le 
paupérisme,  la  criminalité  des  villes,  le  fonctionnarisme,  la 
dépopulation,  voire  l'alcoolisme,  la  syphilis  et  la  tuberculose... 

Mais  on  peut  être  assuré  qu'il  ne  sera  rien  tenté  en  ce  sens. 
Les  coutumes  de  Fort-Mardick  sont  bien  plus  anciennes  que 
notre  régime  électoral.  Aujourd'hui,  on  ne  les  laisserait  pas 
s'établir.  Peut-être  même  la  publicité  qu'on  leur  a  faite  leur 
sera-t  elle  fatale.  On  sait  que  les  biens  communaux  tendent 
plutôt  à  disparaître,  et  ce  n'est  point  spontanément.  Les  poli- 
ticiens ont  besoin,  pour  se  maintenir  au  pouvoir,  d'électeurs 
dissociés,  vivant  de  mendicité  légale,  quémandeurs  de  spor- 
tules. 


100      PREMIÈRE    PARTIE    —    LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

:^a  famillo,  on  donnait  à  l'enfant  une  valeur  sociale 
et  morale.  Cet  enfant  contractait  ainsi  une  dette  de 
reconnaissance  envers  ses  parents,  qui  faisaient  un 
lourd  sacrifice  dont  il  n'ignorait  pas  le  prix,  et  en- 
vers ses  compagnons  et  son  maître  qui  Tinitiaient  à 
leur  art.  Il  se  tissait  là  un  lien  familial  et  corporatif 
-difficile  à  rompre.  Aujourd'hui,  Tenfant  u  gagne  de 
suite  »,  il  se  suflit  à  lui-même,  dès  Tàge  de  quinze 
ans,  parfois  avant,  —  et  il  est  indépendant.  C'est 
Tépanouissement  de  Tindividualisme,  —  et  la  belle 
liberté  des  cabarets  et  des  sales  débauches. 

Et  voyez  les  conséquences  :  Plus  tard,  les  parents 
vieillis  sont  sans  secours  et  sans  amour,  et  TÉtat  doit 
intervenir.  L'assistance  aux  vieillards  s'impose,  qui 
lie  fera  qu'aggraver  le  mal,  comme  tous  les  expé- 
dients législatifs. 

L'enseignement  manuel  à  l'école,  des  cours  pro- 
fessionnels? —  Non.  Les  syndicats  seuls  peuvent  ré- 
tablir Tapprentissage,  car  c'est  à  l'atelier  seulement 
qu'on  fait  les  ouvriers.  Déjà,  ils  commencent  à  sur- 
veiller les  apprentis,  et,  nous  le  répétons,  cette  sur- 
veillance est  plus  vigilante  que  celle  des  fonction-^-- 
iiaires  incompétents  de  l'Inspection  du  travail.  H| 

Ils  supprimeront  le  travail  à  domicile  et  les  atroces     ' 
inisi  res  du  swealing-sysiem.  C'est  à  l'atelier  confor- 
table, au  plein  jour  de  la  sociabilité,  dans  l'union  et 
dans  la  joie,  que  le  syndiqué  veut  travailler. 

Ils  élimineront  aussi  le  nocif  travail  des  femmes. 
Sur  7  millions  de  femmes  qui  exercent  un  métier,  il 
n'y  en  a  que  89,000  syndiquées,  soit  1,27  0/0,  et 
dans  beaucoup  de  corporations  on  ne  les  admet  point. 


CHAPITRE   IV   —    LE    SYxNDICALISME  i  Of 

C'est  d'un  sens  social  admirable.  La  femme  rendue^ 
.au  foyer,  c'est  la  famille  reconstituée. 

A  mesure  que  l'anarchie  paralysait  les  organes- 
sociaux  les  plus  essentiels,  il  y  fallait  suppléer  par 
des  expédients  législatifs.  Le  parlementarisme,  qui 
ne  saurait  remplir  aucune  des  fonctions  d'un  gou- 
vernement, au  lieu  d'arrêter  l'anarchie,  s'est  appli- 
qué à  généraliser  les  expédients.  Il  a  légiféré  sur 
tout  et  contre  tout,  il  étatise  de  plus  en  plus.  Le  syn- 
dicalisme nous  ranime.  Il  attend  les  garanties  du 
travail,  la  sécurité  des  travailleurs,  l'ordre  enfin  dans, 
la  production,  c'est-à-dire  Tincorporation  du  prolé- 
tariat à  la  société,  non  des  textes  législatifs,  qui  vont 
toujours  contre  ses  fins  en  entravant  l'industrie^ 
mais  de  ses  propres  forces,  de  ses  capacités,  de  son 
action  directe,  des  libertés  revivifiées.  Il  ne  veut 
point  élaborer  des  lois  nouvelles,  mais  des  moeurs 
et  des  institutions. 

Les  mœurs?  Elles  ne  se  fortifient  pas,  évidem- 
ment, par  la  propagande  malthusienne  qui  se  fait 
dans  quelques  Bourses  du  travail,  ni  par  les  divaga- 
tions sur  Tamour  libre  qui  s'y  donnent  libre  cours^ 
Aussi  bien  y  a-t-il  mieux.  Les  anciennes  corporations 
se  préoccupaient  de  la  moralité,  de  la  tenue  et  de  la 
dignité  de  leurs  membres.  Gela  s'entend  :  on  ne 
s'alourdit  point  de  poids  morl,  on  ne  veut  avec  soi 
que  des  forces  convergentes.  Certes,  dans  notre^ 
épouvantable  anarchie  morale,  ce  serait  trop  beau 
miracle  que  les  syndicalistes  en  fussent  là.  Mais  ils 
se  sont  aperçus  déjà  que  si  on  peut  faire  des  barri- 
cades ou  des  élections  avec  les  ivrognes,  on  ne  sau- 


102      PREMIÈKE   PARTIE   —    LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

rait  entreprendre  avec  eux  aucune  action  positive. 
Dans  quelques  Bourses  du  travail,  on  lutte  donc 
contre  le  cabaretier,  qui  était  indifférent,  sinon  sym- 
pathique au  socialisme,  et  que  le  parlementarisme 
avait  promu  grand  électeur. 

La  label,  on  le  sait,  est  une  étiquette  corporative 
apposée  sur  les  articles  fabriqués  dans  les  condi- 
tions admises  par  le  syndicat.  Cela  pourrait  être  un 
moyen  de  moraliser  la  production  et  la  consomma- 
tion. En  effet,  pour  faire  accepter  cette  marque  au 
public,  il  faudrait  que  le  syndicat  en  fît  une  garantie 
sérieuse  contre  la  camelote  et  la  malfaçon.  M.  Charles 
Gide  a  fort  bien  remarqué  que  «  la  label  a  cette  pro- 
priété nouvelle  et  curieuse  de  solidariser  à  la  fois  : 
les  intérêts  des  ouvriers,  car  elle  est  l'attestation 
d'un  travail  loyalement  payé;  les  intérêts  des  fabri- 
cants, car  elle  donne  à  leurs  produits  une  marque 
de  fabrique  qui  a  son  prix  ;  les  intérêts  des  consom- 
mateurs surtout,  car  elle  leur  garantit  un  travail 
soigné  ». 

Voilà  le  corporatisme  en  jeu,  —  et  c'est  la  meil- 
leure réfutation  pratique  de  la  lutte  de  classe. 

Certes,  dans  la  pratique  encore  hésitante  du  syn- 
dicat, il  en  va  autrement,  et  la  label  n'empêche  point 
le  <(  sabotage  ».  Mais  c'est  contradictoire.  Ces  deux 
procédés  se  nient. 

Quoique  la  loi  de  1884  sur  les  syndicats,  mêiue 
combinée  avec  celle  de  juillet  1901  sur  les  associa- 
tions, ne  permette  aucune  action  positive  étendue, 
au  l^r  janvier  1909,  5,500  syndicats  avaient  fondé  : 
1,162  offices  de  placement,  1,237  bibliothèques  pro- 


CHAPITRE   IV   —   LE   SYNDICALISME  103 

fessionnelles,  1,010  caisses  de  secours  mutuels,  724 
•caisses  de  chômage,  924  caisses  de  secours  de  route 
(viaticum),  724  cours  et  écoles  professionnels,  92 
caisses  de  retraite,  75  caisses  de  crédit  mutuel,  122 
coopératives  de  consommation,  64  coopératives  de 
production.  S'il  n'est  pas  comprimé  par  la  tyrannie 
politique  ou  financière,  gêné  par  Tingérence  de  TÉtat, 
dévoyé  par  les  sophismes  des  intellectuels,  ou  les 
excitations  des  démagogues,  s'il  fait  son  œuvre  nor- 
malement, inspiré  par  le  bon  sens  populaire,  animé 
par  l'idéalisme  généreux  du  prolétariat,  —  il  est 
bien  vrai  que  le  syndicat  tend  à  resserrer  les  solida- 
rités, à  discipliner  les  bonnes  volontés  sociales  et  à 
organiser. 

C'est  une  grande  puissance  d'ordre  qui  s'élabore. 

Les  journaux  n'entretiennent  le  public  que  delà 
'Confédération  générale  du  travail  et  de  son  antimilî- 
tarisme  bruyant.  Certes,  la  C.  G.  T.,  ou  plutôt  l'in- 
fluence des  hommes  énergiques  qui  la  dirigent  n'est 
pas  négligeable  ;  mais,  après  tout,  la  C.  G.  T.  repré- 
sente moins  du  tiers  des  ouvriers  syndiqués  (300,000 
sur  950,000).  De  plus,  tous  les  syndicats  qu'elle  s'est 
agrégés  ne  partagent  point  les  doctrines  d'insurrec- 
tion permanente  de  ses  chefs,  et  ce  sont  les  plus  im- 
portants :  les  60,000  syndiqués  du  Nord  ;  la  Fédéra- 
tion des  chemins  de  fer  (178  sections),  la  Fédération 
nationale  des  mineurs,  la  Fédération  du  Textile  (115 
syndicats),  la  Fédération  des  mécaniciens,  la  Fédé- 
ration du  Livre  (180  syndicats).  M.  Keûfer,  qui  di- 
rige la  Fédération  du  Livre  avec  un  dévouement,  un 
tact,  une  fermeté  devrai  conducteur  d'hommes,  écri- 


104      PREMIÈRE   PARTIE    —    LA    CRISE   ÉCONOMIQUE 

vait  dernièrement  dans  la  Voix  du  Peuple  :  «  Malgré 
notre  adhésion  à  la  G.  G.  T.,  nous  n'avons  jamais 
abdiqué  notre  indépendance,  nous  avons  toujours 
affirmé  franchement  nos  opinions,  qui  ne  sont,  pour 
rimmense  majorité  de  nos  adhérents  du  Livre,  ni 
celles  de  révolutionnaires,  ni  celles  d'anarchistes,  de 
saboteurs,  de  politiciens.  Nous  ne  sommes,  en  tant 
que  Fédération,  que  des  syndicalistes  poursuivant  le 
but  assigné  par  nos  statuts  fédéraux  et  associant  nos 
efforts  à  ceux  des  travailleurs  des  autres  professions 
lorsque  nos  idées  et  nos  aspirations  sont  conver- 
gentes». 

A  côté  de  ce  témoignage,  nous  tenons  à  reproduire 
des  extraits  de  deux  lettres,  émanant,  la  première, 
d'un  administrateur  d'une  importante  Fédération 
onvrière,  la  seconde,  du  a  meneur  »  d'un  grand  syn- 
dicat d'employés,  tous  deux  adhérant  à  la  G.  G.  T. 

1°  «  ...Malheureusement,  les  ouvriers  sont  bien 
corrompus.  Tout  est  faussé.  Et  le  syndicalisme  qui 
devrait  être,  avant  tout,  une  méthode  de  clarté,  de 
précision  et  d'ordre  économique,  contribue  aussi, 
c'est  mon  opinion,  à  jeter  la  confusion  dans  un  do- 
maine qui  plus  que  tout  autre  exigerait  une  clair- 
voyance complète.  A  mon  avis,  la  tactique  de  la 
G.  G.  T.  ne  peut  et  ne  veut  être  que  négative,  — 
l'action  positive  étant  hérissée  de  difficultés,  ils  ne 
peuvent  entrer  dans  cette  voie.  Et  puis,  enfin,  ils 
veulent  être  avant  tout  révolutionnaires,  faire  de  la 
critique  continue.  Avec  ce  système,  on  trouve  toujours 
des  partisans,  car  rien  n'est  jamais  parfait...  ». 

2°  <(  ...Pour  ma  part,  je  suis  vacciné  contre  les  po- 


CHAPITRE    IV    —    LE    SYNDICALISME  105 

liticiens  et,  dorénavant,  je  ne  veux  plus  voter.  Tous 
les  politiciens  sont  des  fourbes.  Le  mieux  est  de  s'or- 
ganiser en  dehors  d'eux  et  contre  eux,  syndicalement 
et  coopérativement.  Le  syndicat,  pour  être  fort,  doit^ 
malgré  ce  que  disent  beaucoup  de  socialistes,  faire 
œuvre  partielle  de  mutualité.  L'idée  purement  syn- 
dicale ne  peut  suffire  à  grouper  les  individus;  l'é- 
goïsme  humain  a  sa  part  dans  nos  décisions.  Pour 
être  forts,  disais-je  à  l'une  de  nos  dernières  réunions, 
il  faut  que,  professionnellement,  nous  soyons  capa- 
bles, il  faut  que  nos  patrons  soient  dans  Talternative 
d'accepter  nos  idées  ou  d'aller  à  rencontre  de  leurs 
intérêts  en  nous  renvoyant.  Il  faut  que  nous  soyons 
moraux,  sobres  ;  que  pas  le  plus  léger  reproche  d'in- 
conduite  ne  puisse  nous  être  fait;  il  faut  que  nous 
soyons  d'une  scrupuleuse  honnêteté;  il  faut  arracher 
à  nos  patrons,  par  la  dignité  de  notre  vie,  un  cri 
d'admiration...  J'ai  pu  insuffler  à  quelques  cama- 
rades ces  idées.  Silencieusement,  nous  travaillons 
dans  notre  petit  coin.  Notre  syndicat  a  compris  la 
nécessité  de  l'enseignement  professionnel  et  a  orga- 
nisé des  cours  de  comptabilité,  d'anglais,  allemand, 
espéranto,  français,  et  s'est  entendu  avec  les  cercles 
sténographiques  pour  organiser  des  cours  de  sténo- 
graphie en  commun.  Les  résultats  obtenus  sont  plus 
que  satisfaisants.  Notre  syndicat  compte  1,018  mem- 
bres et,  avec  fierté,  nous  pouvons  le  croire  le  pre- 
mier de  province,  sinon  par  le  nombre,  du  moins  par 
l'organisation.  Est-ce  1,000  syndiqués?  Non,  ne  le 
croyez  pas  !  Il  y  en  a  peut-être  80  qui  sachent  ce  qu'ils 
veulent  :  les  autres...  ils  suivent.  Nous  ne  sommes 


106      PREMIÈRE   PARTIE  —   LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

i 

pas  encore  arrivés  à  convaincre  les  camarades  de  la 
nécessité  de  Teffort  individuel.  L'éducation  demande 
du  temps,  beaucoup  de  temps.  Ne  désespérons^ 
pas  I...  ». 

Les  syndicats,  il  est  vrai,  abusent  des  grèves.  Or 
elles  coûtent  gros,  et,  somme  toute,  plus  aux  ou- 
vriers qu'aux  patrons.  Elles  énervent  le  commerce, 
affaiblissent  Tindustrie  au  profit  de  la  concurrence 
étrangère.  Elles  exaspèrent  les  haines  de  classe.  De 
leur  côté,  les  entrepreneurs  répondent  aux  menaces 
de  sabotage,  de  «  grève  en  travaillant  »,  par  le  lock- 
out,  la  grève  patronale. 

Beaucoup  de  grèves  sont  fomentées  par  des  poli- 
ticiens qui  préparent  ainsi  leur  candidature  ou  assu- 
rent leur  réélection,  par  des  agents  provocateurs  à 
la  solde  d'États  étrangers,  par  les  patrons  eux-mê- 
mes ou  des  financiers  dans  un  but  de  spéculation. 
Depuis  que  la  C.  G.  T.  a  pris  la  direction  du  mouve- 
ment syndical,  ces  grèves  contre-ouvrières,  surtout 
les  grèves  électorales,  tendent  à  disparaître.  Ce  n'est 
pas  un  des  moindres  services  que  cette  organisation 
rend  au  prolétariat  et  au  pays.  Il  est  curieux  de  re- 
marquer, à  ce  sujet,  que,  lorsque  son  action  est  pré- 
cise, éducative,  efficace  vraiment,  elle  est,  —  contre 
ses  discours,  —  essentiellement  patriotique  et  orga- 
nique. Si  les  grèves  furent  parfois  imprudentes,  elles 
ont  été  souvent  nécessaires.  Dans  la  société  désagré- 
gée que  nous  a  laissée  la  Révolution,  où  il  ne  sub- 
siste plus  d'autre  pouvoir  spirituel  que  celui  —  né- 
faste —  des  griots  de  la  presse  et  de  la  politique 
électorale,  où  l'opinion  publique  reste  sans  direction, 


CHAPITRE   IV   —   LE   SYNDICALISME  107 

Tsans  ressort,  où  les  classes  riches  ne  se  reconnaissent 
I  plus  aucun  devoir  grave,  —  la  guerre  des  bras  croisés 
[[.est  la  seule  raison  pacifique  que  peut  faire  entendre 
'le  prolétariat.  Ce  fut  un  frein  nécessaire  qui  a  empê- 
Iché  la  bourgeoisie  d'épuiser  le  capital  humain  dont 
(elle  avait  Tadministration  provisoire.  Ce  fut  un  sti- 
j  mutant  qui  a  obligé  les  chefs  d'industrie,  pour  satis- 
(  faire  aux  exigences  des  ouvriers,  à  imaginer  et  em- 
ployer de  meilleurs  dispositifs  mécaniques  et  de  plus 
{savantes  techniques.  Sans  les  grèves,  les  colères  po- 
Ipulaires  se  fussent  concentrées  et  tout  eût  sauté  un 
jour  ;  le  prodigieux  développement  industriel  du 
xix^  siècle  n'eût  pu  s'accomplir.  Les  grèves  ont  été 
d'utiles  soupapes  de  sûreté. 

En  dix  ans,  de  1890  à  1899,  il  y  a  eu  4,194  grèves 
englobant  922,080  ouvriers,  et  24  0/0  ont  donné  en- 
tière satisfaction  aux  grévistes,  31  0/0  ont  été  con- 
clues par  des  transactions,  44  0/0  ont  échoué. 

En  quatre  ans,  de  1901  à  1904,  il  y  a  eu  2,628  grè- 
ves englobant  718,306  travailleurs,  avec  24  0/0  de 
réussites,  38  0/0  de  transactions  et  37  0/0  d'échecs. 

La  Direction  du  Travail  a  publié  cette  note  sur  le 
mouvement  gréviste  en  1907  : 

<(  Il  a  été  signalé  au  ministère  du  Travail  1,275 
grèves  comptant  197,961  grévistes  (164,824  hommes, 
23,177  femmes,  et  9,960  jeunes  gens),  et  atteignant 
8,365  établissements.  Ces  grèves  ont  entraîné 
3,562,220  journées  de  chômage,  dont  3,048,446  chô- 
mées par  les  grévistes,  et  513,774  chômées  par  des 
ouvriers  que  la  grève  de  leurs  camarades  avait 
privés  de  travail. 


108      PREMIÈRE    PARTIE   —   LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

«  Au  point  de  vue  des  résultats,  263  grèves,  aver 
24,369  grévistes,  ont  été  suivies  de  réussite  ;  490  grè 
ves,  avec  130,806  grévistes,  se  sont  terminées  pa 
une  transaction  ou  réussite  partielle  ;  522  grèves»! 
avec  42,786  grévistes,  ont  complètement  échoué.  Lî 
proportion  des  grèves  où  les  grévistes  ont  obteni 
satisfaction  a  donc  été  de  20  0/0. 

i(  Et  maintenant,  quel  a  été  le  bilan  de  ces  grèves* 

((  Le  calcul  n'a  pu  être  fait  par  la  Direction  di 
Travail  que  pour  681  grèves — sur  1,275  —  moti-t 
vées  par  des  demandes  d'augmentation  de  salaire? 
ou  par  des  réductions  de  salaires  et  qui  ont  compte 
92,985  grévistes  sur  197,961. 

«  En  tenant  compte  des  salaires  avant  et  après  la 
grève,  ainsi  que  du  nombre  des  journées  chômées 
on  constate  que  le  montant  des  salaires  perdus  pai 
les  grévistes  s'élève  à  7,095,323  francs,  représen-i 
tant  une  perte  moyenne  de  76  fr.  83  par  gréviste. 

<(  Le  tiers  environ  de  cette  somme  —  soit 
2,250,077  francs  —  a  élé  définitivement  perdu.  Gel 
sont  les  salaires  des  grévistes  qui  ont  échoué  complè- 
tement dans  leurs  réclamations.  Quant  aux  grévistes 
qui  ont  réussi  à  obtenir  tout  ou  partie  de  leurs  re- 
vendications, il  leur  a  fallu  en  moyenne  180  jours  de 
travail  pour  compenser  les  pertes  subies  ». 

Ainsi,  la  grève  absorbe  trop  les  syndicats.  C'est 
un  désastreux  préjugé,  mais  que  les  économistes  ont 
répandu.  N'est-ce  pas  Cobden  qui  a  dit  :  <<  Quand 
deux  ouvriers  courent  après  le  patron,  les  salaires 
baissent  ;  quand  deux  patrons  courent  après  Tou- 
vrier,  les  salaires  haussent  »  ? 


CHAPITRE    IV   —   LE    SYNDICALISME  109 

L'offre  et  la  demande  ne  suffisent  point  à  tout  ex- 
pliquer. Pour  que  le  salaire  s'élève,  il  faut  aussi  que 
ia  production  s'accroisse,car  c'est  avec  la  production 
même  qu'il  se  paye  ;  et  pour  que  la  production  s'ac- 
croisse, il  faut,  d'une  part,  un  capital  bien  employé, 
pour  un  machinisme  perfectionné  et  des  directions 
itechniques  sûres  ;  d'autre  part,  une  main-d'œuvre 
^habile,  active,  bien  disposée.  Le  fonds  des  .salaires, 
jc'est  l'ensemble  de  la  production.  Le  prélèvement  du 
jcapital  est  peu  de  chose.  Le  mieux-être  du  travail- 
lleur  n'est  donc  pas  une  question  de  répartition, 
comme  l'imaginent  les  socialistes  ;  mais  une  question 
d'organisation  du  travail. 

Les  grèves  ne  font  hausser  les  salaires  que  nomi- 
nalement ;  en  réalité,  elles  paralysent  leur  ascension 
normale,  elles  les  font  baisser  réellement. 

Les  syndicalistes,  il  le  faut  reconnaître,  justifient 
la  grève  autrement.  D'après  M.  Hubert  Lagardelle, 
qui  est  avocat,  elles  auraient  pour  fin  de  «  jeter  le 
capitalisme  dans  les  voies  du  plus  haut  perfection- 
nement possible,  de  surexciter  l'ardeur  des  maîtres 
de  la  production  ».  Il  est  indubitable  que,  jusqu'à 
un  certain  point,  elles  y  réussissent  ;  mais  non  passé 
ce  point.  Les  industries  sont  solidaires  ;  des  grèves 
trop  fréquentes  leur  «communiquent  un  état  de  lièvre 
et  d'insécurité  qui  les  intimident,  les  plongent  dans 
le  marasme  et  les  détraquent.  x\lors,  les  capitaux  se 
refusent,  les  machines  ne  se  renouvellent  plus,  les 
usines  se  ferment,  et  la  production  langujt,  le  chô- 
mage et  la  misère  sévissent... 

Concluons.  L'amélioration  matérielle  de  l'ensem- 


110      PREMIÈRE   PARTIE   —   LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

blc  dos  travailleurs,  —  et  ce  n'est  pas  ce  qui  import( 
le  plus  pour  les  travailleurs,  —  ne  se  peut  obtenir! 
que  par  une  meilleure  économie  des  produits  di! 
travail  et  surtout  une  plus  grande  production. 

En  somme,  les  résultats  des  grèves  seraient  appré 
ciables  pour  les  ouvriers,  s'ils  n'étaient  payés  par  tanl . 
de  souffrances  et  surtout  s'ils  étaient  durables  et  réels.  | 

Au  surplus,  les  mouvements  sociaux  sont  beau- 
coup trop  complexes  pour  pouvoir  être  déterminés! 
par  des  chiffres  sur  d'aussi  faibles  moyennes.  j 

En  général,  les  grévistes  réclament  une  diminu- 
tipn  de  temps  de  travail  ou  une  augmentation  de  sa- 
laires. Or,  une  diminution  d'heures  de  travail  a  pour 
effet  de  propager  le  travail  aux  pièces  qui  permet 
une  exploitation  plus  intensive,  et  une  augmentation | 
de  salaires  n'est  pas  toujours  réelle,  à  tout  le  moins! 
définitive. 

Le  salaire  est  bilatéral.  Ainsi,  fonder  une  coopé- 
rative qui  fait  baisser  le  prix  des  objets  de  consom- 
mation est  une  manière,  et  non  la  moins  bonne,  de 
faire  hausser  les  salaires  sans  y  toucher. 

Mais  on  ne  voit  que  le  salaire  nominal.  C'est  là  un 
des  préjugés  ouvriers  à  redresser.  Et  puis,  les  sa- 
laires ne  se  peuvent  accroître  indéfiniment.  Il  est  uneij 
limite  qui  ne  saurait  être  dépassée,  et  il  semble  bien, 
en  l'état  présent  du  machinisme,  de  la  technique  eti| 
de  l'organisation  du  travail,  qu'ils  aient  atteint  cette  i 
limite. 

En  effet,  dans  la  grande  industrie  la  plus  produc- 
trice, on  ne  peut  évaluer  à  plus  de  10  0/0  des  salaires, 
soit  0,40  à  0,60  par  ouvrier  et  par  jour  les  bénéfices 


CHAPITRE   IV   —   LE   SYNDICALISME  111 

de  Tentrepreneur,  et  il  y  a  les  risques.  Les  associa- 
tions ouvrières  de  production,  gérées  par  les  travail- 
leurs eux-mêmes,  ne  peuvent  distribuer  des  salaires 
beaucoup  plus  élevés  que  les  patrons,   et  quelques- 
unes  font  faillite.  Dans  ces  conditions,  s'acharner  à 
cette  fin  d'élever  les  salaires,  nominalement,  c'est  ne 
j  poursuivre  que  des  apparences,  troubler  l'industrie 
i  et  le  commerce  pour  rétablir  en  fin  de  compte  les 
I  mêmes  rapports,  c'est-à-dire,  avec  des  chiffres  diffé- 
rents, le  même  pouvoir  d'achat  du  salaire. 
j     Lorsque  les  dictateurs  prolétariens  de  la  C.  G.  T. 
attribuent  aux  grèves  et  à  toutes  les  formes  d'action 
I  directe  qu'ils  inspirent  l'augmentation  des  salaires  et 
la  diminution  des  heures  de  travail,  ils  sont  ingénu- 
ment optimistes,  comme  tous  les  fonctionnaires  et  les 
dirigeants  irresponsables,  —  et  par  là  ils  nous  dé- 
montrent que  ceux  de  demain   auront  les  mêmes 
j  vices  que  ceux  d'aujourd'hui.  Ils  se  leurrent. 
I     Sans  doute,  l'ouvrier    parisien    qui    gagnait  en 
(moyenne  6fr.  37  en  1896  recevait  7  fr.  19  en  1906, 
jsoit  une  augmentation  de  12,5  0/0,  et,  dans  le  même 
I temps,  en  province,  les  salaires  passaient  de  3  fr.  85 
là  4  fr.  10,  soit  une  augmentation  de  7  0/0.  Mais 
ipeut-on  considérer  cela  comme  une  amélioration  du 
sort  de  l'ouvrier  et  l'attribuer  aux  grèves?  Nous  ne 
le  croyons  pas.  D'abord,  parce  que  le  coût  de  la  vie 
a  suivi  exactement  la  même  progression,  ensuite, 
parce  que  les  chômages  ont  été  plus  fréquents  ;  en- 
fin, parce  que  cette  ascension  a  été  bien  plus  consi- 
dérable et  réelle  avant  l'extension  des  syndicats  et  la 
pratique  cca?ante  des  grèves. 


112      PREMIÈRE   PARTIE   —    LA    CRISE   ÉCONOMIQUE 

Eli  effet,  c'est  surtout  de  18j1  îi  1874  que  s'est 
élevé  le  prix  de  la  main-d'œuvre,  de  plus  du  double, 
exactement  55  0/0.  De  1874  à  1892,  ce  prix  s'est 
élevé  encore  de  30  0/0.  Et  jusque-là,  on  peut  dire 
que  celte  progression  était  réelle,  puisqu'on  a  pu  éta- 
blir que,  pour  la  période  de  1853  à  1903,  le  coût  de 
l'entretien  global  d'une  famille  ouvrière  ne  s'était  pas 
accru  de  plus  de  20  0/0.  Mais  pour  ces  dernières 
années  (de  1895  à  1906),  si  les  salaires  ont  haussé  de 
12,5  0/0,  en  quatre  ans  (de  1905  à  1908),  le  budget  de 
dépenses  des  Parisiens  s'est  enflé  de  plus  de  18  0/0. 

Au  reste,  c'est  parce  qu'ils  ont  éprouvé  les  incon- 
vénients de  la  grève  partielle  que  les  syndicalistes 
ont  imaginé  la  grève  générale.  Gribouille  est  éternel. 

Les  grèves  générales  corporatives  et  régionales  qui 
doivent  préluder  à  la  grève  générale  auront-elles 
plus  d'efficace?  On  ne  peut  répondre  qu'en  se  répé- 
tant. La  grève  ne  produit  ni  n'organise,  elle  ne  sau- 
rait accroître  réellement  le  bien-être  général.  C'est 
de  la  guerre.  Quand  elle  triomphe,  ses  prises,  comme  i 
les  rançons  de  la  guerre,  ne  se  renouvellent  point. 
Elles  compensent  à  peine  les  pertes. 

Quant  à  la  grève  générale  elle-même  que  préco- 
nisa M.  Briand,en  1892  et  1894,  dans  divers  congrès 
ouvriers,  c'est  la  révolution  sociale  uniment.  Et 
ce  mythe  n'*a  peut-être  pas  d'autre  signification  que 
de  nous  montrer  comment,  sous  un  régime  parle- 
mentaire, on  devient  ministre. 

Mais  cette  conception  de  la  grève  générale  dans 
le  peuple  tient  à  un  ensemble  très  complexe  d'im- 
pulsions inconscientes,  d'idées  simplistes,  d'instincts 


CHAPITRE    IV    —    LE   SYNDICALISME  il^ 

aveugles,  de  formules  naïves,  presque  mystiques^» 
quasi  messianites,  et  aussi  de  vigoureuses  vertusy 
d'activité  éducative,  d'élan  énergique  et  généreux  et 
de  volonté  organique  latente.  C'est  ce  qu'on  a  appelé 
le  syndicalisme. 

«  Une  association  créée  pour  la  défense  des  inté- 
rêts professionnels  de  ses  membres  »  :  telle  est  la 
définition  légale  du  syndicat.  Et  Ton  sait  que  ces 
intérêts  se  peuvent  opposer  parfois  à  l'intérêt  géné- 
ral. Le  trade-unionisme  l'a  souvent  montré. 

Mais  des  ouvriers  français  sont  moins  soucieux  de 
leurs  intérêts  immédiats  et  contingents.  Dans  leurs^ 
syndicats  à  peine  ébauchés,  ils  ont  élaboré  d'abord- 
une  doctrine.  C'est  ce  «  syndicalisme  »  qui  a  donné 
son  essor  au  mouvement  ouvrier  de  ces  dernières- 
années.  C'est  lui  qui  en  a  inspiré  l'organisation^ 
D'ores  et  déjà,  dans  notre  histoire  sociale,  il  im- 
porte plus  que  les  syndicats  eux-mêmes  dont  il  est 
issu.  Cette  réaction  vitale  est  le  plus  grand  effort  quï 
ait  été  tenté  pour  reconstituer  la  société  française 
désagrégée  depuis  plus  d'un  siècle. 

Examinons  donc  le  syndicalisme  au  point  où  il  em 
est,  dans  ses  discours  véhéments,  dans  ses  manifes- 
tations turbulentes,  et  aussi  dans  son  esprit  orga- 
nique qui  trop  souvent  s'ignore. 

L'acte  constitutif  de  la  Confédération  générale  du- 
travail,  adopté  au  congrès  de  Limoges,  en  1895,. 
déclare  dans  son  premier  article  :  «  Les  éléments 
constituant  la  Confédération  devront  se  tenir  en  de- 
hors de  toutes  les  écoles  politiques  ». 

8 


114      PREMIÈRE   PARTIE    —    LA    CRISE    ÉCONOMIQUE 

Mais  le  syndicalisme  ifen  est  pas  resté  à  celte 
neutralité  indifférente.  L'instinct  prolétarien  est  sûr. 
Le  syndicalisme  est  maintenant  vigoureusement 
antipoliticien,  antiparlementaire.  C'est  donc  qu'il  a 
pris  conscience  de  sa  nature  organique  et  de  sa 
mission  positive. 

La  grande  tourmente  révolutionnaire  avait  em- 
porté, avec  quelques  abus,  les  plus  solides  institu- 
tions de  la  société  française.  Sur  ces  ruines,  peu  à 
peu,  tous  les  abus  ont  reparu,  avec  beaucoup  d'au- 
tres; mais  non  les  institutions.  Plus  d'abri  pour  le 
travail  ;  et  sous  prétexte  de  liberté,  plus  de  possibi- 
lité d'agir,  —  sauf  pour  l'argent.  Car  si  la  Révolu- 
tion a  supprimé  les  corporations,  c'est  pour  per- 
mettre les  puissants  et  funestes  syndicats  d'agiotage 
et  d'exploitation. 

Le  gouvernement  qui  n'est  plus  l'administrateur 
impartial  de  la  nation,  le  protecteur  des  libertés, 
mais  la  chose  d'un  parti  victorieux  commandité  par 
la  haute  finance  et  à  son  service,  le  gouvernement 
ne  supporte  plus,  au-dessous,  qu'une  multitude 
d'individus  épars.  Ainsi,  les  organisations  que 
n'avait  pu  détruire  d'un  coup  la  rafale  révolution- 
naire ont  été  dissoutes  peu  à  peu  par  les  gouverne- 
ments monarchiques  ou  républicains  qui  se  sont 
succédé  depuis.  La  famille  elle-même,  en  ces  der- 
niers temps,  a  été  attaquée.  C'est  que  toute  organi- 
sation est  une  force,  toute  force  une  possibilité  d'agir, 
donc  une  liberté,  et  qu'un  gouvernement  faible  et 
corrompu,  quoique  tyrannique  et  irresponsable,  ne  ' 
se  peut  maintenir  contre  aucune  liberté  réelle.  Une 


CHAPITRE   IV    —    LE    SYNDICALISME  115 

famille  fortement  constituée,  c'est  déjà,  pour  lui,  un 
État  dans  TÉtat. 

Voyez  Clemenceau.  Un  jour,  dans  l'opposition  (de 
personnes,  non  de  principes),  il  écrit  :  ((  Chez  nous, 
le  syndicat  ouvrier  se  trouve  en  présence  de  deux 
partis  :  Tun  qui  favorise  son  éclosion  et  veut  lui  assu- 
rer la  liberté  nécessaire  (c'est  le  parti  avancé,  allant 
du  simple  radical  au  socialiste  révolutionnaire), 
l'autre  qui  lui  suscite  tous  les  obstacles,  ferme  les 
Bourses  du  travail,  expulse  les  syndiqués,  les  frappe 
spécialement  en  temps  de  grève  (c'est  le  parti  gou- 
vernemental, exécuteur  hypocrite  des  haines  réac- 
tionnaires) )).  Plus  tard,  au  pouvoir  à  son  tour,  il 
s'aperçoit  qu'une  organisation,  si  fragile  et  hési- 
tante qu'elle  soit,  est  un  obstacle  à  la  décomposi- 
tion parlementaire  qu'un  ministre  doit  favoriser,  — 
et  il  n'en  veut  pas,  il  n'en  peut  vouloir. 

Le  socialisme  lui-même  s'opposera  à  toute  orga- 
nisation, quand  il  sera  le  parti  gouvernemental.  Un 
de  ses  meilleurs  penseurs  actuels,  M.  Georges  Sorel, 
nous  le  dit  :  «  Le  parti  a  pour  objet,  dans  tous  les 
pays  et  dans  tous  les  temps,  de  conquérir  l'État  et 
de  l'utiliser  au  mieux  des  intérêts  du  parti  et  de  ses 
alliés  ». 

C'est  pourquoi  il  nous  faut  admirer  le  sens  pra- 
tique du  prolétariat  syndical,  dont  l'intuition  s'est 
élevée  à  hauteur  de  génie  social  quand,  en  1894,  il 
s'est  définitivement  détaché  du  socialisme. 

Il  n'est  pas  contestable  que  le  syndicalisme  est 
troublé  par  d'énormes  et  dangereuses  erreurs.  Mais, 
à  Texamen,  on  reconnaît  qu'elles  lui   sont  étran- 


116      PREMIÈRE    PARTIE    —    LA    CRISE   ÉCONOMIQUE 

gères.  Nul  doute  qu'il  ne  s'en  dégage  pour  peu  qu'on 
lui  tacilile  cette  opération. 

Tout  en  restant  très  idéaliste,  l'ouvrier  croit  se 
donner  une  apparence  «  scientiiique  »  en  affectant 
un  économisme  étroit  et  dur  et  un  grossier  matéria- 
lisme. Ce  n'est  qu'une  attitude. 

La  ((  lutte  de  classe  »,  c'est  du  marxisme  alle- 
mand. Or  le  syndicalisme  est  bien  français.  Il  y  a  là 
un  élément  étranger  qu'il  ne  s'assimilera  jamais.  Les 
collectivistes  fuient  d'abord  les  adversaires  déclarés 
du  syndicalisme.  Ils  ne  l'ont  accepté,  en  rechignant, 
que  lorsqu'ils  en  furent  débordés  dans  les  congrès, 
et  avec  Tintention  évidende  de  l'infecter  de  leurs 
idées  et  de  l'utiliser  pour  leur  politique.  Le  collecti- 
visme, suivant  M.  Jaurès,  c'est  la  démocratie  (au 
sens  quantitatif)  sociale  s'ajoutant  à  la  démocratie 
politique;  et  le  syndicalisme,  essentiellement  quali- 
tatif, est  précisément  tout  le  contraire  :  l'organisa- 
tion sociale  absorbant  l'élément  désorganisateur 
qu'est  le  parlementarisme.  Les  syndicalistes  veulent: 
secouer  le  joug  de  la  foule,  du  nombre  amorphe  et 
passif.  Ils  n'admettent  que  les  corps  constitués.  La 
C.  G.  T.  est  une  dictature.  Nous  savons  bien  qu'ils 
en  sont  encore  à  a  la  socialisation  des  moyens  de 
production  »,  à  «  l'atelier  sans  maître  »,  et  autres 
balivernes  socialistes  ;  mais  puisqu'ils  ont  reconnu 
déjà  l'absurdité  du  suffrage  universel,  qui  est  «  le 
communisme  du  pouvoir  politique  »,  comme  le  dit 
M.  Jaurès,  ils  ne  peuvent  point  ne  pas  reconnaître 
l'absurdité  du  communisme  économique,  qui  serait 
le  suffrage  universel  à  l'atelier,  la  généralisation  du 


CHAPITRE   IV   —    LE   SYNDICALISME  117 

parlementarisme,  c'est-à-dire  récroiilementde  la  civi- 
lisation. Et  ne  n'est  pas  là  seulement  une  attitude 
d'impulsive  révolte  anarchique  contre  tout  ce  qui  est 
de  l'État.  C'est  une  instinctive  réaction  d'ordre.  Le 
syndicalisme,  pour  lui-même,  dans  son  administra- 
tion intérieure,  n'accepte  point  le  dogme  de  toutes 
les  anarchies,  le  suffrage  universel,  l'absurde  déité 
du  nombre.  La  C.  G.  T.  n'admet  que  le  suffrage  par 
organisation.  Ce  sont  les  syndiqués  conscients  et 
énergiques  qui  agissent  pour  le  troupeau  aveugle  et 
veule.  C'est  de  quoi  s'indignaient  un  jour  rHumanité 
et  rÈvdl  démocratique  en  reproduisant  ce  tableau  à 
propos  d'an  vote  émis  au  congrès  corporatif  d'Amiens  : 

Rapport  de  la  Voix  du  Peuple 

Syndicats  ayant  voté  pour  :  Adhérents 

Bouchers-charcutiers  d'Amiens 7 

Habillement  et  campement 7 

Lithographes 46 

Verriers  de  Martainneville 47 

Confectionneurs. 38 

Textile 51 

Total  .   .    .       196 

Soit  6  voix. 

Syndicats  ayant  voté  contre  :  Adhérents 

Coupeurs-tailleurs  d'Amiens 150 

Typographes 200 

Tisseurs 256 

Employés 334 

Teinturiers 750 

Chemins  de  fer 1.007 

Total.    .   .   .     2.697 

Soit  6  voix. 


118      PREMIÈRE   PARTIE   —    LA    GRISE   ÉCONOMIQUE 

Conclusion:  196  adhérents  avaient  droit  exacte-- 
ment  au  même  nombre  de  voix  que  2,697  autres. 

C'est  précisément  de  ce  juste  mépris  des  majorités  i 
qu'il  faut  louer  le  syndicalisme.  Rien  ne  montre! 
mieux  combien  il  est  antiparlementaire,  c'est-à-dire  • 
profondément  organique. 

La  C.  G.  T.  est  bien  une  dictature  ouvrière.  Dic- 
tature incohérente  encore,  peu  éclairée,  mal  exercée?  ! 
—  Là  n'est  pas  la  question.  Une  dictature  se  redresse, 
un  parlement  ne  peut  que  s'enfoncer  toujours  plus 
dans  la  démagogie.  On  peut  être  assuré  que  les  vices, 
les  ignorances,  les  maladresses  de  la  C.  G.  T.,  —  qui 
sont  graves,  certes,  —  tiennent  en  grande  partie  à 
ce  qui  subsiste  chez  ses  militants  de  superstition 
majoritaire,  à  la  timidité  d'une  dictature  qui  n'ose 
s'avouer. 

On  nous  dira  que  les  chefs  de  la  C.  G.  T.  sont  des 
révolutionnaires  et  des  anarchistes  et  que  leurs  ten- 
dances sont  au  contraire  contenues  par  la  majorité 
plus  modérée.  C'est  une  erreur.  Un  prolétaire  in- 
struit par  la  pratique,  qui  prend  la  direction  d'une 
entreprise,  qui  assume  une  responsabilité,  quelles 
que  soient  ses  opinions  préconçues,  est  toujours  un 
prudent  empirique. 

F.  Pelloutier,  qui  fut  le  fondateur  de  la  Fédéra- 
tion des  Bourses  du  travail,  disait  :  <c  Nous  sommes 
les  ennemis  irréconciliables  de  tout  despotisme,  moral 
ou  matériel,  individuel  ou  collectif,  c'est-à-dire  des 
lois  et  des  dictatures,  y  compris  celle  du  proléta- 
riat ».  C'est  qu'il  ne  se  détmissait  pas  sa  propre 
pensée,  embrumée  par  l'atmosphère  des  réunions 


CHAPITRE   IV    —   LE   SYNDICALISME  119 

publiques,  et  qu'il  n'imaginait  point  nettement  la 
portée  du  courant  qu'il  contribuait  à  déterminer.  Il 
est  probable  que  les  chefs  de  la  C.  G.  T.  ne  sont 
guère  plus  avancés  et  qu'ils  contresigneraient  la  dé- 
claration de  Pelloutier,  mais  la  pratique  les  engage 
dans  une  autre  voie,  et  cela  suffit. 

Ne  confondons  point.  Les  chefs  ouvriers,  pris 
parmi  les  plus  énergiques,  comme  il  convenait  pour 
la  période  d'installation,  mais  non  parmi  les  esprits 
les  plus  pondérés  et  les  plus  mûrs,  sont  presque 
tous  d'anciens  révolutionnaires  qui  ont  conservé  leurs 
préjugés  et  leur  phraséologie  d'antan.  L'expérience 
leur  montrera  que  leurs  violences  et  leurs  discours 
vont  contre  leur  action  d'éducation  et  d'organisation. 

Le  syndicalisme  est  une  philosophie  de  l'action 
sociale,  et  toute  action,  pour  des  praticiens,  est  édu- 
cative. 

M.  Hubert  Lagardelle  nous  dit  que  «  le  syndica- 
lisme français  est  né  de  la  réaction  du  prolétariat 
contre  la  démocratie  »,  —  entendons  le  parlementa- 
risme. Ce  n'est  pas  sa  seule  réaction. 

Ainsi,  il  réagit  contre  ce  qui  menace  le  plus  la  ci- 
vilisation française,  le  socialisme  collectiviste,  non 
seulement  parce  que  le  socialisme  est  un  parti  prêt  à 
exploiter  l'État  au  profit  de  ses  clients,  mais  encore 
parce  qu'il  est  une  utopie  décevante,  une  rêvasserie 
de  paresseux.  «  Plus  de  dogmes  ni  de  formules,  nous 
dit  encore  M.  H.  Lagardelle,  plus  d'incursions  vaines 
sur  la  société  future  ;  plus  de  plans  compendieux 
d'organisation  sociale  ;  mais  un  sens  de  la  lutte  qui 
s'avive  par  la  pratique,  une  philosophie  de  l'action 


120      PREMIÈRE    PARTIE   —   LA   CRISE   ÉCOiNOMIQUE 

qui  donne  la  première  place  à  l'intuition,  et  qui  pro- 
clame que  le  plus  simple  ouvrier  engagé  dans  le 
combat  en  sait  davantage  que  les  plus  abscons  doc- 
trinaires de  toutes  les  écoles...  Les  producteurs  en-  1 
gagés  dans  la  lutte  syndicaliste  savent  d'instinct  qu'il 
îie  s'accomplira  pas  de  changement  en  dehors  de 
leur  volonté  et  de  leur  organisation,  et  que  les  créa- 
tions de  la  vie  seront  toujours  plus  riches  que  les  ! 
plus  merveilleuses  inventions  des  fabricateurs  de 
systèmes  ». 

Au  contraire  du  socialisme  électoral,  le  syndica- 
lisme est  donc,  pour  le  prolétariat,  une  constante 
leçon  d'énergie  et  un  permanent  rappel  au  bon  sens 
social. 

Et  par  là,  d'abord,  le  prolétariat  s'affranchit  de 
rinfluence  mauvaise  de  Tintellectuel  déclassé,  du 
bachelier  réfractaire,  bouffi  de  prétentions,  dupe 
lui-même  de  ses  sophismes  imbéciles,  et  de  l'arriviste 
effréné  qui  brûlerait  Paris  pour  devenir  conseiller 
municipal. 

L'énergie  et  le  bon  sens  sont  de  bonnes  acquisi- 
tions. Le  relativisme  les  complète.  Le  socialisme, 
paresseux,  intellectuel,  de  lutte,  était  absolutiste; 
le  syndicalisme,  d'action,  d'expérience,  d'organisa- 
tion positive,  est  relativiste.  Il  est  en  gestation  con- 
stante, et  donc  en  perpétuelle  correction. 

Il  dépasse  le  prolétariat  pour  surexciter  l'énergie 
industrielle,  l'audace  capitaliste.  D'abord,  il  pousse 
les  chefs  d'industrie  à  s'organiser  aussi.  Nous  avons 
déjà  cité  les  chiffres  qui  attestent  le  développement 
.des  syndicats  patronaux,  parallèlement  à  l'essor  des 


CHAPITRE   IV    —   LE    SYNDICALISME  121 

syndicats  ouvriers.  Sous  Timpulsion  du  syndicalisme, 
lescartells,  les  trusts  se  constituent.  C'est  que  l'orga- 
nisation est  une  force  productrice  d'autres  forces, 
c'est-à-dire  d'autres  organisations,  u  C'est  lui  qui 
porte  le  progrès  économique,  nous  dit  M.  Hubert 
Lagardelle,  en  jetant  le  capitalisme  dans  les  voies  du 
plus  haut  perfectionnement  possible.  Plus  les  exi- 
gences de  la  classe  ouvrière  sont  pressantes,  plus  ses 
injonctions  deviennent  hardies,  et  plus  le  dévelop- 
pement technique  s'accélère  et  s'intensifie.  Or,  s'il 
€St  vrai  que  le  progrès  matériel  du  monde  soit  lié  à 
la  plus  intensive  production,  le  rôle  du  prolétariat 
révolutionnaire  prend  encore  une  plus  haute  signi- 
fication ». 

Rien  de  plus  exact.  Mais  ce  même  théoricien  du 
syndicalisme  ajoute  :  «lutte  des  classes  »,  et  ici,  y 
mettant  du  sien,  aussitôt,  il  établit  une  confusion. 
Nous  voudrions  essayer  de  la  dissiper. 

Le  syndicalisme  substitue  à  la  notion  de  parti, 
c'est-à-dire  de  guerre  dans  la  nation,  celle  de  classe, 
c'est-à-dire  de  division  du  travail  social  et  d'émula- 
tion. Nous  insistons  sur  ce  point  :  il  est  capital. 

La  lutte  de  classe,  dans  le  sens  révolutionnaire, 
destructive  de  classe,  méconnaît  la  notion  de  classe. 
La  lutte  de  classe  est  une  conception  de  parti,  toute 
théorique  et  dogmatique.  La  notion  de  classe  est  une 
donnée  de  l'expérience,  toute  relative.  Le  syndica- 
lisme a  reconnu  cette  organique  notion  de  classe.  Il 
s'en  est  vivifié.  Une  organisation  ne  peut  poursuivre 
sa  propre  disparition.  Or  le  syndicat  est  bien  une 
organisation  de  classe  :  s'il  se  proposait  la  suppres- 


122      PREMIÈRE    PARTIE   —   LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

sion  des  classes,  il  voudrait  sa  propre  destruction.  Et 
c'est  absurde. 

Il  s'agit,  nous  dit-on,  d'élaborer  un  droit  nouveau^ 
celui  du  travail  à  s'organiser  librement,  a  Libération 
du  producteur  par  Torganisation  de  la  production  ))^ 
ajoute-t-on.  D'un  autre  côté,  la  C.  G.  T.,  dans  ses 
derniers  statuts,  déclare  qu'elle  groupe,  u  en  dehors- 
de  toute  école  politique,  tous  les  travailleurs  con- 
scients de  la  lutte  à  mener  pour  la  disparition  du  sa- 
lariat et  du  patronat  ». 

Ce  langage,  nous  l'avons  déjà  entendu.  Ce  n'est 
plus  là  le  pur  syndicalisme,  entendons  la  doctrine- 
originale  et  forte,  parce  qu'organique  et  positive, 
qu'élabore  Texpérience  journalière  de  l'action  prolé- 
tarienne. Des  intellectuels  interviennent  et,  malgré 
leurs  excellentes  intentions  et  leur  ferme  propos, 
d'exprimer  exactement  le  penser  populaire,  ils  ne  se 
peuvent  tenir  d'exposer  leurs  sentiments  particuliers- 
formés,  en  retrait  de  la  vie  sociale,  par  les  livres  et 
la  culture  universitaire. 

Au  contraire,  le  syndicalisme  spontané  a  bien  la 
notion  positive  de  classe.  Et  si  profondément  qu'il 
reste  sagement  conservateur,  et  plus  peut-être  qu'il 
ne  conviendrait.  Car  ce  n'est  pas,  quoi  qu'on  en  dise, 
à  la  disparition  du  salariat  et  du  patronat  qu'il  incline. 

Ainsi,  M.  Emile  Pouget  définit  le  syndicat  :  «  la 
cellule  de  l'organisation  corporative  ».  C'est  bien. 
Mais  il  ne  s'aperçoit  pas  que  la  corporation  comprend 
tous  les  éléments  de  la  profession,  patrons,  employés 
et  ouvriers.  C'est  la  négation  de  la  ((  lutte  de  classe». 
M.  Pouget,  d'ailleurs,  n'est  pas  un  ouvrier. 


CHAPITRE   IV    —   LE   SYNDICALISME  123 

Le  syndicalisme  reconnaît  bien  les  nécessaires  ca- 
tégories sociales.  Les  fonctions  sociales  ne  se  divi- 
sent point  pour  se  combattre,  mais  pour  concourir 
mieux  à  la  fin  commune.  Loin  d'accuser  un  antago- 
nisme quelconque,  cette  différenciation  renforce  la 
solidarité.  La  «  lutte  de  classe  »  doit  nécessairement 
aboutir  à  l'absorption  de  toutes  les  classes  dans  la 
confusion  générale.  Rien  de  plus  contraire  au  véri- 
table syndicalisme. 

On  le  sait,  la  plupart  des  grèves  ont  pour  but  une 
augmentation  de  salaires.  Or,  élever  le  salaire,  c'est 
évidemment  fortifier  le  salariat.  C'est  le  capitalisme 
organisé,  invincible,  ce  sont  les  trusts  qui  allouent 
les  plus  gros  salaires. 

Il  y  a  quelques  années,  trop  imbu  d'idéologies 
sans  doute,  nous  avions  proposé  aux  syndicats  un 
moyen  sûr  d'éliminer  le  salariat  en  conquérant  l'in- 
dustrie et  le  commerce  :  il  s'agissait  simplement  de 
concurrencer  le  travail  salarié  par  le  travail  gratuit 
dans  des  ateliers  de  chômage.  C'était  du  proud- 
honisme  simplifié.  L'idée  des  ateliers  de  chômage 
n'eut  pas  plus  de  succès  que  celle  de  la  Banque  du 
peuple.  Il  faut  s'y  rendre.  L'ouvrier  est  meilleur  juge 
de  ses  propres  possibilités  et  de  ses  compétences  que 
n'importe  quel  théoricien. 

Le  projet  de  loi  Waldeck-Rousseau,  qui  accordait 
aux  syndicats  la  personnalité  civile  et  morale  avec  le 
droit  d'ester  en  justice  et  de  posséder,  fut  plus  mal 
accueilli  encore.  Avec  un  sens  social  admirable  et 
une  humilité  touchante,  presque  tous  les  syndicats^ 
même  les  plus  révolutionnaires  d'expression,  refuse- 


124       PREMIÈRE    PARTIE    —    LA    CRISE   ÉCONOMIQUE 

rent  la  faculté  qui  leur  était  offerte  de  «  s'émanciper^ 
du  patronat  et  du  salariat  ».  Leurs  raisons  furent  des 
meilleures,  puisqu'elles  invoquèrent  surtout  Tincon- 
vénient  de  confondre  les  organes  et  les  fonctions,  laa 
nécessité  d'une  hiérarchie  sociale,  Tincompétence  de 
direction  et  de  responsabilité  économique  des  ou- 
vriers, l'utilité  grande  de  conserver,  en  le  déchar- 
geant du  souci  des  affaires,  un  prolétariat  désinté- 
ressé et  généreux.  Il  faut  lire  là-dessus  les  protesta- 
tions des  syndicats  :  jamais  le  salariat,  et  conséquem- 
ment  le  patronat,  ni  les  principales  conditions  de 
l'ordre  social,  n'ont  été  mieux  défendus. 

Sans  doute,  pour  rester  u  rouge  »,  il  fallut  bien 
entourer  cette  éminente  sagesse  de  hors-d'œuvre  ré- 
volutionnaires, et  l'on  n'y  manqua  point.  On  fournit, 
en  outre,  quelques  prétextes  qui  se  peuvent  résumer  | 
par  cette  déclaration  de  M.  Griffuelhes  :  «  Toute  ré- 
forme qui  tend  à  diminuer  l'esprit  de  lutte  est  com- 1 
battue  par  nous  ».  Mais,  précisément,  le  syndicalisme  i 
ne  se  lasse  point  de  réclamer  des  réformes  partielles  ;| 
Augmentation  de  salaires,  diminution  des  heures  de 
travail,  repos  hebdomadaire,  etc..  D'autre  part,  le  j 
projet  de  loi  en  question  n'était  pas  un   palliatif  qui 
pouvait  affaiblir  l'esprit  de  lutte,  mais  une  liberté  po- 
sitive qui  ne  pouvait  que  l'alimenter  en  favorisant 
une  transformation  sociale  considérable,  et  celle-là 
même  que  les  syndicalistes,  dans  leurs  discours,  si- 
non dans  leurs  actes,  prétendent  poursuivre  :  la  sup- 
pression du  patronat  et  du  salariat. 

C'est  qu'il  faut  bien  discerner,  dans  le  syndica- 
lisme qui  se  cherche,  l'esprit  que  découvre  l'action 


CHAPITRE   IV    —   LE    SYNDICALISME  125 

de  Tancienne  phraséologie  démagogique  éclose  dans 
rinertie  électorale. 

Ainsi,  Tagitation  antimilitariste,  les  sornettes  des 
a  mythes  sociaux  »,  comme  la  catastrophe,  la  grève 
générale,  le  sabotage,  —  cela  n'est  pas  le  fruit  nour- 
rissant de  l'expérience  ouvrière. 

Faut-il  le  rappeler? 

Jj'hervéisme  nous  vient  en  droite  ligne  de  l'Uni- 
versité républicaine.  Jamais  un  ouvrier,  livré  à  son 
propre  instinct,  à  son  génie  empirique,  ne  se  laissera 
affoler  de  logique  comme  nos  intellectuels  antimili- 
taristes. Les  ouvriers  communards  étaient  d'ardents 
patriotes.  Chez  le  prolétaire  anarchiste  même,  Fanti- 
patriotisme  n'est  qu'une  face  de  sa  révolte  contre 
tout  ce  qui  est,  parce  que  tout  est  mal  ;  mais  ce 
n'est  pas  une  philosophie. 

La  grève  générale  fut  propagée  par  M.  Briand, 
besogneux  avocat  de  province  qui  voulait  être  mi- 
nistre. Puisqu'il  l'est,  maintenant,  la  grève  générale 
n'a  plus  de  sens. 

Le  sabotage  est  anglais,  encore  a-t-il  pris  une 
autre  allure  en  passant  le  détroit.  En  effet,  le  ca 
canny  veut  dire  en  dialecte  écossais  :  a  Va  douce- 
ment! Va  doucement!  »  et  s'excuse  par  ce  prétexte  : 
((  A  mauvaise  paye,  mauvais  travail  »,  et  ce  n'est  pas 
itout  à  fait  notre  sabotage. 

Les  profits  immédiats  qu'en  ont  retirés  les  Trade- 
lunions  ont  fait  illusion  aux  ouvriers  français.  Et 
puis,  ne  leur  a-t-on  pas  vanté  sur  tous  les  tons  la 
sagesse  méthodique  des  races  anglo-saxonnes?  Le 
trade-unionisme  vise  à  contenir  la  production  pour 


126      PUEMIÈRE   PARTIE   —   LA    GRISE   ÉCONOMIQUE 

des  résultats  matériels  et  personnels,  sans  se  soucier 
des  répercussions  sociales.  A  New-York,  par  exem- 
ple, les  aides-maçons  ne  doivent  se  servir  que  d'une 
main  pour  remplir  leur  hotte. 

Le  syndicalisme,  au  contraire,  tend  à  exalter  les 
forces  productives. 

C'est  ce  qu'il  est  convenu  d'appeler  le  sens  pra- 
tique des  ouvriers  anglais  et  l'idéologie  chimérique 
des  ouvriers  français. 

Sans  doute,  les  plus  gros  salaires  sont  assurés  aux 
trade-unionistes.  Mais  il  en  va  comme  du  protec- 
tionnisme :  ce  n'est  que  provisoire.  Ils  sont,  au  sur- 
plus, dans  des  conditions  économiques  différentes. 
Les  traditions  aussi  sont  tout  autres.  C'est  ainsi  que 
le  parlementarisme  anglais  a  pu  durer  si  longtemps. 
Mais  pour  être  plus  lente,  la  décomposition  politique 
et  sociale  ne  s'en  effectue  pas  moins.  M.  Aynard, 
dans  la  Revue  hebdomadaire^  en  a  fort  bien  marqué 
les  symptômes.  L'émeute  effroyable  des  iinernployeed^ 
qui  ne  s'anime  d'aucun  rêve  chimérique,  que  la 
faim  bestiale  seule  déchaîne,  n'est  encore  qu'une 
rumeur  menaçante  ;  mais  elle  indique  un  mal  pro- 
fond. 

Notre  syndicalisme  a  une  autre  envergure.  «  Il 
ne  limite  pas  son  action  à  revendiquer  uniquement 
pour  ses  membres,  dit  M.  Emile  Pouget,  il  n'est  pas 
un  groupement  particulariste,  mais  profondément 
social  ». 

Mais,  alors,  pourquoi  le  sabotage  ?  Si  ce  n'est  pas 
absolument  l'hypocrite  ca  canny,  ce  n'est  pas  tou- 
jours, non  plus,  le  méfait  stupide. 


CHAPITRE   IV   —   LE    SYNDICALISME  127 

A  mauvaise  paye,  disent  les  syndicalistes,  mauvais 
travail.  C'est  reconnaître  qu'il  peut  y  avoir  une 
bonne  paye  à  laquelle  on  doit  répondre  par  un  bon 
travail. 

On  confond  généralement  le  sabotage  avec  l'action 
directe.  C'est  une  erreur.  L'action  directe  signifie 
simplement  l'action  des  ouvriers  eux-mêmes,  pour 
eux-mêmes,  sans  ingérence  politicienne.  La  label  est 
une  action  directe,  aussi  la  propagande  antialcoo- 
lique. Le  sabotage  n'est  pas  que  malfaçon.  On  cite 
les  ferrovieri  italiens  qui  sabotaient  en  appliquant  à 
la  lettre  les  règlements,  ce  qui,  pendant  quelques 
jours,  rendit  impossible  la  circulation  des  trains.  Le 
sabotage  peut  être  favorable  au  public  :  l'employé 
qui  fait  trop  large  mesure  au  client,  l'ouvrier  qui 
<(  fignole  »  son  travail  de  camelote,  etc..   • 

«  Un  exemple  de  l'efficacité  du  sabotage,  dit 
M.  Emile  Pouget,  est  la  conquête  par  les  ouvriers 
coiffeurs  parisiens,  du  repos  hebdomadaire  et  aussi 
de  la  diminution  de  la  durée  d'ouverture  des  salons 
de  coiffure.  C'est  par  le  «  badigeonnage  »  des  de- 
vantures patronales,  avec  un  produit  caustique  dété- 
riorant la  peinture,  que  cette  corporation  a  conquis 
les  améliorations  précitées.  En  l'espace  de  trois  ans, 
sur  les  2,000  boutiques  de  coiffure  de  Paris,  il  n'y 
en  a  peut-être  pas  cent  qui  n'aient  pas  été  badi- 
geonnées, au  moins  une  fois,  —  sinon  plusieurs  ». 

C'est  rarement  méchant,  comme  on  le  voit,  ce 
n'est  point  le  pain  au  verre  pilé  dont  des  reporters 
ingénieux  nous  effrayaient;  mais  c'est  misérable- 
ment puéril.  L'indifférence  quasi  générale  à  l'intel- 


128      PREMIÈRE    PARTIE    —   L\    CRISE   ÉCONOMIQUE 

lii»'(Mice  et  au  progrès  dos  métiers  est  bien  plus  grave. 
Rien  de  plus  triste,  de  plus  alarmant  aussi,  que 
Touvrier  qui  a  le  dégoût  de  son  travail,  qui  s'avilit 
volontairement  dans  son  œuvre.  Mais  quelles  excuses 
il  al... 

S'il  ne  travaille  plus  «  en  conscience  »,  comme  on 
dit  encore,  bellement,  dans  Timprimerie,  c'est  que, 
dans  un  désordre  industriel  inouï,  on  a  pu  lui  im- 
poser le  travail  aux  pièces,  de  camelote,  de  surex- 
ploitation, où  il  n'est  plus  qu'une  machine  sans  pen- 
ser et  une  bete  surmenée. 

Le  travail  est  devenu  une  chose  qui  se  paye.  San& 
plus.  Le  salaire  donné  et  reçu,  on  est  quitte.  Pas 
d'autres  rapports  plus  humains,  pas  d'autres  devoirs 
qui  unissent.  De  part  et  d'autre,  oti  ne  cherche, 
aprement,  qu'à  donner  le  moins  pour  recevoir  le 
plus.  Aucune  sécurité.  Tant  pis  pour  l'ouvrier,  si  le 
chômage  l'affame,  si  la  maladie  Tabat,  si  la  vieillesse 
survient.  Et  donc,  tant  pis  aussi  pour  le  patron,  si 
la  grève  et  le  sabotage  le  ruinent,  si  une  bombe  fait 
sauter  sa  maison... 

On  a  éteint  les  étoiles,  tari  les  sources  suaves  de 
consolations  et  d'espérances  et  on  a  abandonné  le 
prolétaire  dans  la  nuit  de  son  enfer  terrestre.  Par 
compensation,  on  Ta  délié  des  obligations  morales  ^ 
dans  l'accomplissement  desquelles  il  puisait  ses 
forces  vives  et  ses  joies  humaines.  On  ne  lui  a  plus 
permis  que  les  assouvissements  de  la  brute.  Et  puis, 
en  face  des  coffres-forts  rois  et  dieux,  l'âme  vidée, 
on  l'a  proclamé  libre... 

Au  regard  de  cette  folie  et  de  ce  crime,  que  sont 


CHAPITRE   IV    —   LE    SYNDICALISME  120 

les  erreurs  de  Tignorance  et  les  aberrations  de  la 
misère?... 

Les  ouvriers  anglais  et  écossais  veulent  des  résul- 
tats matériels  immédiats  et  rien  que  pour  la  corpo- 
ration. Les  ouvriers  français  veulent  plus.  Ils 
pensent  que  leur  sabotage  est  de  la  révolution  en 
détail.  S'ils  en  sont  là,  c'est  qu'en  somme,  ils  Font 
peu  exercé.  Si  le  sabotage  leur  répugnait  moins  à 
essayer,  ils  en  seraient  déjà  revenus.  Ils  en  re- 
viennent, d'ailleurs.  Voici  ce  qu'en  disait  un  ouvrier 
ultra-révolutionnaire  dans  le  journal  V Anarchie  : 

«  Nous  sentons  qu'il  est  nécessaire,  logique,  d'im- 
primer à  toute  œuvre  qui  sort  de  nos  mains  et  de 
notre  cerveau,  le  cachet  de  notre  sincérité,  de  notre 
conscience  et  de  notre  joie  de  bien  faire,  car  c'est 
cela  qui  fait  la  caractéristique  de  toute  œuvre  vrai- 
ment humaine,  bonne  et  belle.  Nous  sentons  sur- 
tout, fortement,  qu'il  nous  est  impossible  d'avilir 
notre  œuvre  sans  nous  avilir  nous-mêmes. 

«  Voilà  pourquoi  le  sabotage  nous  dégoûte. 

((  Exercer  son  activité  combative,  indirectement,  en 
agissant  contre  une  chose  inerte,  qui  n'en  peut  mais, 
est  ridicule  et  enfantin,  jamais  un  être  raisonnable 
ne  pourra  se  complaire  à  nuire,  en  cachette,  à  quel- 
qu'un, fût-il  patron,  sans  profit  pour  soi  ni  personne. 

«  Il  y  a  tant  de  manières  d'agir  «  positivement  » 
qu'on  ne  voit  pas  comment  on  peut  être  amené  à 
n'agir  que  «  négativement  ».  Quel  aveu  d'impuis- 
sance intellectuelle  et  morale  !  Quelle  résignation  de 
faiblesse  et  de  néant  I... 

«  Le  sabotage  avilit  les  caractères  en  faisant  appel 

9 


130      PREMIÈRE   PARTIE   —   LA   CRISE    ÉCONOMIQUE 

aux  senlimenls  les  plus  mauvais.  Il  développe  Thy- 
pocrisie  et  la  lâcheté.  Il  éloigne  des  revendications 
viriles  et  tîères.  Il  déprave  les  intelligences  en  les 
poussant  à  la  sottise  des  besognes  inutiles  et  souvent 
contradictoires  ». 

Mais  Terreur  se  dénonce  à  l'user.  Le  socialisme 
pouvait  vivre  de  ses  chimères  et  du  vent  de  ses 
déclamations,  il  remettait  Tépreuve  à  la  réalisation 
lointaine  de  son  eschatologie  merveilleuse.  Le  syn-^ 
dicalisme  s'éprouve  tous  les  jours. 

Le  socialisme  faisait  de  Talchimie  sociale  quand  il 
promettait  aux  simples  de  fonder  Fharmonie  mon- 
diale sur  Tuniverselle  inertie  et  la  prospérité  de  tous- 
sur  Tindolence  de  chacun.  Le  syndicalisme  ne  pré- 
tend pas  avoir  découvert  le  mouvement  perpétuel,  ni 
créer  Têtre  du  néant.  Il  n'attend  rien  que  de  l'énergie 
disciplinée  et  convergente  de  tous.  S'il  harcèle  le 
patronat  de  ses  exigences,  ce  n'est  pas  qu'il  croit  que 
celui-ci  y  peut  satisfaire  par  sa  seule  volonté,  c'est 
parce  qu'il  a  éprouvé  que  ces  exigences  stimulent 
l'ingéniosité,  Tintelligence,  l'audace  des  techniciens 
et  des  capitalistes,  qu'il  en  résulte  un  accroissement 
de  production  et  que  le  bien-être  général  ne  s'amé- 
liore que  par  là.  On  le  voit,  le  syndicalisme  ne  peut 
être  pour  le  ca  canny,  non  plus  que  pour  le  sabotage 
qui  prescrivent  le  travail  lent,  mal  fait,  la  détériora- 
tion des  matières  premières  et  des  machines.  Ici, 
entre  parenthèses,  nous  saisissons  la  différence  qu'il 
y  ,a  entre  le  sens  pratique  matérialiste  de  l'ouvrier 
anglais  trade-unioniste  et  le  sens  pratique  idéaliste 
de  l'ouvrier  français  syndicaliste. 


CHAPITRE   IV    —   LE    SYNDICALISME  131 

L'antimililarisme  ne  se  soutient  pas  mieux.  Sachant 
déjà  que  la  torpeur  sociale  est  débilitante  pour  Tin- 
diviclu  et  la  société,  les  syndicalistes  sauront  bientôt, 
ce  qui  est  plus  profondément  vrai,  que  la  veulerie 
politique  est  plus  anémiante  encore  pour  les  races  et 
les  nations.  Que  les  organisations  ouvrières  fran- 
çaises se  heurtent  aux  organisations  ouvrières  étran- 
gères, comme  il  ne  peut  manquer  d'arriver,  et  elles 
connaîtront,  malgré  les  redondances  des  énergu- 
mènes  intellectuels  et  les  humanitaireries  des  fai- 
seurs ou  des  sots,  qu'il  y  a  des  catégories  politiques, 
comme  les  conflits  économiques  leur  ont  appris, 
malgré  les  pompeuses  Déclarations  des  droits  de 
l'homme  et  les  discours  ministériels,  qu'il  y  a  des 
catégories  sociales. 

L'intelligence,  d'abord,  confond  toutes  choses, 
puis  elle  commence  à  distinguer,  puis  elle  série,  puis 
etle  évalue.  L'activité,  d'abord,  veut  tout  embrasser, 
puis  elle  divise,  puis  elle  hiérarchise.  Ainsi,  le  pro- 
létariat, dans  le  domaine  social,  a  reconnu  qu'il  y  a 
des  catégories  sociales  qui  sont  des  classes,  et  qu'il 
les  faut  organiser.  Il  arrivera  de  même  à  reconnaître 
qu'il  y  a  aussi  des  catégories  politiques  qui  sont  des 
nations,  et  qu'il  les  faut  fortifier. 

Chez  l'ouvrier,  Tantimilitarisme  est  une  sorte  d'op- 
position au  gouvernement  qui  envoie  des  soldats  en 
temps  de  grève  et  au  patron  qui  affiche  des  senti- 
ments chauvins  tout  en  employant  des  Italiens,  des 
Belges  ou  des  Allemands.  Dernièrement,  M.  Anatole 
France,  parlant  des  ouvriers  antimilitaristes  qu'on 
venait  de  juger  et  de  «  saler  »  durement,  badinait  à 


132      PREMIÈRE   PARTIE   —   LA   CRISE  ÉCONOMIQUE 

sa  façon  avec  un  journaliste  :  «  Ils  n'ont  certaine- 
ment pas  dit  dans  leurs  meetings  le  quart  de  ce  que 
j'ai  écrit».  L'antimilitarisme  a  paru  dans  la  littéra- 
ture il  y  a  plus  de  vingt  ans,  avant  qu'il  fût  question  de 
syndicalisme,  et  il  n'est  tombé  en  frénésie  que  depuis 
que  les  agrégés  de  TUniversité  s'en  sont  mêlés. 

Chaque  année,  TUniversité  déverse  sur  la  société 
des  milliers  d'infirmes  sociaux  qui  s'acharnent  à 
couper  les  câbles  qui  nous  relient,  à  saper  nos  as- 
sises et  à  tarir  la  source  vive  de  notre  sensibilité 
sociale.  Aa  sang  généreux  qui  circulait  dans  le  vi- 
goureux organisme  qu'était  la  société  française,  ils 
s'efforcent,  d'un  travail  abominable,  à  substituer 
la  vase  méphitique  de  leur  éloquence.  Qu'une 
légende  nous  réconforte  et  nous  humanise,  aussitôt 
quelque  grimaud  politicien,  qui  n'a  pas  d'autre 
moyen  de  se  pousser,  voudra  la  souiller  de  textes 
contestables.  De  cela,  la  France  sera  diminuée,  un 
peu  plus  découragée  ;  mais,  lui,  il  sera  professeur  de 
Faculté  ou  député,  et  c'est  tout  ce  qu'il  veut. 

Ils  parlent  de  la  société  comme  Helen  Relier,  la 
prodigieuse  jeune  sourde-muette-aveugle  américaine, 
décrit  la  nature  dans  ses  livres.  Mais  pour  un  aveugle 
'  de  naissance  sincère,  la  seule  couleur  est  le  noir. 
C'est  ainsi,  imagine-ton,  que  M.  Gustave  Hervé, 
agrégé  de  l'Université,  et  donc  sourd-muet-aveugle 
social,  nous  entretient  de  l'Humanité. 

Si  les  désertions  et  les  actes  d'indiscipline  dans 
Tarmée  se  multiplient,  ce  n'est  donc  point  au  syndi- 
calisme seulement  qu'il  s'en  faut  prendre.  Lui-même, 
il  est  victime  des  sophistes  plus  ou  moins  athéniens. 


CHAPITRE   IV   —   LE   SYNDICALISME  13^ 

Anatole  France  et  Hervé  ne  sont  point  des  ouvriers. 
Ce  dernier,  qui  paraît  sincère,  c'est  à  la  Sorbonne 
qu'il  s'est  dressé  à  déraisonner.  Jamais  un  prolétaire^ 
d'âge  mûr,  si  anarchiste  qu'on  le  suppose,  n'eut  Tes- 
prit  aussi  complètement,  aussi  irrémédiablement 
faux.  Outre  certaines  prédispositions  morbides,  il  y 
faut  pour  le  moins  l'agrégation  de  philosophie  ou 
(^'histoire.  D'autre  part,  l'antimilitarisme  de  fait  qui 
se  pratique  en  haut  est  bien  plus  inquiétant.  Tâ- 
chons de  faire  entendre  raison  —  et  sévèrement  — 
aux  nigauds  qui  blasphèment  la  Patrie  ;  mais  aussf^ 
soyons  moins  indulgents  pour  ceux  qui  l'ont  démo- 
ralisée, affaiblie,  ruinée,  et  qui  la  livrent. 

Il  n'y  a  pas  plus  militariste  de  tempérament  que 
le  militant  syndicaliste.  L'obéissance  des  «  hommes» 
de  M.  Pataud  agace  ceux  qui  ont  à  en  pâtir  :  à  une 
époque  d'insubordination  générale,  elle  devrait  nous> 
émerveiller.  La  discipline  fait  la  force  principale  des 
armées  et  des  syndicats,  —  de  toute  action  sociale. 
Félicitons-nous  donc  que,  dans  les  Bourses  du  tra- 
vail^ on  apprenne  à  se  soumettre  au  sentiment  col- 
lectif et  à  coordonner  ses  efforts.  Cela  ne  se  perdra 
point.  C'est  l'essence  même  du  militarisme.  C'est 
bien  plus  propre  à  forger  des  âmes  de  soldats  que  les- 
grotesques  bataillons  scolaires  et  les  insipides  ma- 
nuels civiques  de  la  République  prépanamique. 

L'Humanité  suppose  la  Patrie,  comme  celle-ci  la^ 
famille.  Auguste  Comte,  qui  voulait  «  régler  des 
aspirations  trop  vagues  à  l'association  universelle  », 
disait  :  «  La  Patrie,  prélude  nécessaire  et  soutiers 
continu  de  l'Humanité  ». 


134      PREMIÈRE    PARTIE   —   L\    CRISE   ÉCONOMIQUE 

Rien  n'est  dans  rien.  L'Humanité  n'est  rien  sans 
ses  parties  organiques  :  les  Patries.  De  même,  la  Pa- 
trie ne  serait  rien  sans  les  Familles.  Ce  n'est  pas  avec 
des  mots  que  se  construisent  les  grands  édifices  hu- 
mains, mais  avec  la  pierre  des  réalités  positives  et  le 
ciment  de  Tamour. 

Les  choses  ont  une  âme  qui  s'est  formée  de  nous 
comme  notre  âme  se  forme  d'elles.  Nos  ancêtres  ne 
revivent  pas  seulement  dans  nos  meilleurs  instincts, 
dans  notre  subconscient,  mais  encore  dans  la  nature 
qu'ils  ont  corrigée  pour  leurs  plaisirs  ou  leurs  conve- 
nances, dans  les  monuments  qu'ils  ont  construits, 
dans  l'expérience  qu'il  nous  ont  transmise.  Tout  cela 
établit  entre  nous  et  la  Cité  des  liens  qu'on  ne  rompt 
point  sans  trouble. 

Car  ce  qui  vit  le  plus  en  nous,  ce  sont  nos  morts. 
Les  nier,  biffer  nos  traditions,  c'est  nous  vider  de 
notre  sève,  arracher  nos  racines.  Nous  ne  sommes 
animés  que  de  ce  qui  fut,  nous  ne  sommes  construits 
qu'avec  les  matériaux  du  passé.  Et  l'avenir  même  n'a 
pas  de  signification  s'il  n'est  le  prolongement  continu 
de  ce  qui  a  été  et  de  ce  qui  est. 

Les  sentiments  familial  et  régional  ont  une  ten- 
dance fâcheuse  au  particularisme.  Quant  à  l'idée 
d'Humanité,  elle  n'a  pas  encore  assez  de  substance 
pour  éviter  le  vague  et  la  dispersion.  Le  patriotisme, 
au  contraire,  est  un  centre  d'énergies  morales  d'où 
rayonnent  toutes  nos  activités  sociales. 

La  Patrie,  c'est  la  terre  des  pères,  c'est  l'âme  col- 
lective de  tous  les  morts  que  nous  portons  en  nous, 
c^est  le  capital  moral  de  notre  civilisation,  et  sa  sau- 


CHAPITRE   IV   —   LE   SYNDICALISME  135 

vegarde.  Sans  elle,  nous  ne  sommes  que  des  pas- 
sants hagards  qui  se  déchirent,  des  fantômes  errants. 
Elle  est  aussi  nécessaire  à  notre  raison  qu'à  notre 
cœur.  «  Une  telle  union  avec  le  sol  tend  à  rectifier, 
dit  A.  Comte,  ou  même  à  prévenir  les  divagations 
spontanées  de  notre  intelligence,  en  la  disposant  da- 
vantage à  la  subordination  normale  du  subjectif 
envers  Tobjectif.  Nous  apprécions  ainsi,  d'une  ma- 
nière plus  complète  et  plus  familière,  l'immuabilité 
essentielle  de  Tordre  extérieur  et  notre  intervention 
accessoire.  Même  le  langage  et  par  suite  l'art  se 
trouvent  dès  lors  modifiés  heureusement  en  nous 
rattachant  mieux  au  monde  comme  à  THumanité  ». 

La  Patrie  est  le  principe  de  toute  organisation  po- 
litique. C'est  sa  constitution  qui  mit  fin  au  vagabon- 
dage grégaire,  qui  reparaîtrait  si  elle  se  décomposait. 
Il  n'y  a  pas  de  société  sans  organisation,  c'est-à-dire 
sans  des  organes  et  des  fonctions  se  rapportant  à  un 
corps  défini. 

Quand  on  détruit  les  catégories  naturelles,  on  est 
amené  à  en  susciter  d'artificielles,  car  elles  sont 
aussi  indispensables  à  la  pensée  qu'à  l'action.  Mais 
les  dernières  ne  se  peuvent  maintenir,  et  elles  sont 
nocives.  La  lutte  de  classe  est  évidemment  absurde, 
mais  elle  résulte  nécessairement  de  l'utopie  révolu- 
tionnaire. 

Ils  nient  la  Patrie  par  horreur  de  la  guerre,  disent- 
ils  ;  mais  aussitôt  ils  engagent  la  guerre  atroce,  con- 
stante et  confuse  de  tous  contre  tous,  celle-là  même 
où  le  prolétariat  producteur  perd  tout,  sans  recours. 
Ils  oublient  que,  pour  les  nations   organisées,  la 


136      PRIMIÈRE   PARTIE   —    LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

guerre  n'a  jamais  pour  objet  qu'une  paix  plus  du- 
rable et  plus  digne,  même  la  guerre  de  conquêtes, 
et  aussi  de  se  limiter  et  de  se  régler.  Au  reste,  si  la 
paix  est  un  bien,  et  si  nous  la  désirons,  nous  savons  i 
que  ce  n'est  point  le  plus  précieux  des  biens.  Nous 
n'entendons  point  lui  sacrifier  ce  qui  lui  est  supé- 
rieur, —  notre  civilisation,  par  exemple,  et  la  terre 
des  pères  qui  nous  fera  revivre  dans  nos  enfants. 

Il  n'y  a  pas  d'organisation  sans  division  des  fonc- 
tions, sans  discipline,  ni  sans  hiérarchie.  Par  le  fait 
qu'on  cherche  à  s'organiser,  on  accepte  de  se  spécia- 
liser, de  converger  et  de  se  subordonner. 

La  lutte  de  classe,  qui  vise  à  la  suppression  vio- 
lente des  classes,  est  anarchique.  La  notion  de  classe, 
qui  s'y  oppose,  est  organique. 

L'organisation  de  la  production,  c'est  donc  la  divi- 
sion du  travail,  la  discipline  des  producteurs  et  la 
hiérarchie  des  fonctions  industrielles.  Et  c'est  de  cette 
organisation  que  dépend  une  plus  intense  produc- 
tion, condition  primordiale  de  toute  amélioration 
économique.  Le  syndicalisme  n'a  donc  pas  à  énerver 
Tautorité  de  la  direction  industrielle,  non  plus  qu'à 
disputer  sur  qui  la  doit  détenir,  mais  seulement  à  la 
stimuler  et  à  la  régler  pour  qu'elle  soit  exercée  digne- 
ment à  tous  égards. 

Sans  doute,  aujourd'hui,  on  voit  le  syndicalisme 
proclamer  qu'il  veut  supprimer  les  classes  en  multi- 
pliant systématiquement  les  grèves  partielles,  prélude 
de  la  grève  générale,  et  en  préparant  la  grève  géné- 
rale, prélude  de  la  révolution  sociale,  pour,  après, 
transférer  les  pouvoirs  de  l'État  aux  syndicats  fédérés. 


CHAPITRE   IV    —   LE    SYNDICALISME  137 

C'est  une  utopie  qui  ressemble  à  toutes  les  uto- 
pies. Elle  néglige  les  complexités  sociales,  et  même 
celles  que  Texpérience  ouvrière  a  déjà  pleinement 
mises  en  lumière.  C'est  une  manifestation  intellec- 
tualiste dans  le  syndicalisme,  un  retour  insidieux  du 
socialisme,  un  recul. 

Les  ouvriers  ne  comptent  pas  pour  un  sixième  de 
la  population  ;  Tatelier,  le  syndicat  n'absorbent 
qu'une  partie  de  leur  temps.  C'est  dire  que  le  syn- 
dicat ouvrier  n'est  qu'une  partie  de  la  vie  sociale 
pour  une  partie  de  la  population  française,  et  non 
les  plus  grandes.  S'il  apparaît  aux  syndiqués  comme 
le  seul  centre  de  la  vie  individuelle  et  sociale,  c'est 
que,  présentement,  les  autres  centres  n'ont  plus  au- 
cune vitalité.  Mais  la  première  tâche  d'une  réaction 
d'ordre  sera  de  les  ranimer.  I!  est  certain  qu'alors 
un  ouvrier,  par  exemple,  consacrera  plus  de  ses  loi- 
sirs à  sa  famille,  à  l'éducation  de  ses  enfants,  qu'à 
son  syndicat.  Si  le  syndicat  est  un  organe  important^ 
il  n'est  pas  toute  la  société.  Les  intérêts  corporatifs 
ne  sont  pas  toujours  l'intérêt  public,  et  ce  n'est  que 
l'intérêt  public  que  l'État  doit  représenter. 

Le  syndicalisme,  quand  il  revient  à  sa  pratique  et 
aux  leçons  qui  s'en  dégagent,  le  reconnaît.  En  effet, 
s'il  est  antipoliticien,  ce  n'est  pas  seulement  pour 
s'opposer  à  la  politiquerie  électorale,  mais  encore 
parce  qu'il  a  appris  que  les  fonctions  du  syndicat  ne 
sont  pas  celles  de  l'État.  Il  n'a  garde  de  prendre  la 
partie  pour  le  tout. 

Le  syndicalisme  n'est  pas  tout  et  ne  peut  être  tout. 
La  société  ne  se  réduira  pas  à  l'organisation  du  tra- 


138      PREMIÈRE   PARTIE   —   LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

\ail  industriel.  Mais  la  confiance  en  soi  n'en  est  paj 
moins  une  vertu  pratique. 

C'est  surtout  M.    Georges   Sorel,    ingénieur  dej 
ponts  et  chaussées  en  retraite,  qui  a  émis  ces  pré 
tentions  excessives  pour  les  syndiqués,  qui  n'en  de- 
mandent pas  tant.  Dans  l'atelier  réorganisé,  il  voit  h 
science,  l'art,  la  politique,  la  morale,  toutes  les  pen- 
sées, toutes  les  activités,  tous  les  sentiments  s'en-j 
gendrant.  Mais  la  société  fonctionne  aussi  bien  en  vue  | 
de  la  consommation  que  de  la  production,  comme 
l'a  fait  remarquer  M.  Gide.  Elle  vit  aussi  pour  elle- 
même,  pour  sa  plus  grande  expansion  de  vie.  Pro- 
duire n'est  pas  la  plus  haute  expression  humaine. 
L'atelier  ne  résume  pas  toute  la  vie  sociale,  —  même 
celle  de  l'ouvrier.  Il  y  a  l'intimité  familiale,  il  y  a  la 
sociabilité.  Il  y  a  aussi  la  Patrie. 

Dans  nos  anciennes  républiques  communales,  les 
municipalités   étaient  parfois  administrées  par  les 
corporations.  C'est  que  les  fonctions  sociales  étaient 
alors  moins  différenciées,  c'est  que  la  société  était 
moins  complexe.  Aujourd'hui,  la  corporation  se  doit 
spécialiser  plus  nettement.  Il  n'y  a  maintenant  que 
41  millions  de  salariés,  dont  6  millions  d'ouvriers] 
industriels.  Cela  vaut  bien  les  2  ou  3  millions  d'élec- 
teurs, au  nom  desquels  la  majorité  ministérielle, 
par  la  grâce  du  suffrage  universel,  —  la  plus  grande 
mystification  politique  qui  ait  jamais  été  osée,  — i 
pille  la  France  et  houspille  les  Français  ;  mais,  tout^ 
de  même,  ce  n'est  point  la  société  entière. 

Si  le  syndicalisme  s'exagère  son  rôle,  cela  tient 
probablement  à  ce  qu'il  est  le  seul  groupe  social  qui 


CHAPITRE   IV   —    LE   SYNDICALISME  139 

it  pu  se  reconstituer  et  la  seule  force  qui  s'oppose  à 
anarchie  parlementaire.  Rien  de  surprenant  à  ce 
u'il  en  ait  quelque  orgueil.  Depuis  la  Révolution, 
'est  le  premier  pas  qui  a  été  fait  vers  un  retour  à 

rdre  positif.  Et  ne  dit-on  pas  que  c'est  celui-là 

ul  qui  coûte? 

C'est  une  liberté  qui  se  réalise.  Faisons-lui  con- 
pce.  Elle  en  suscitera  d'autres  qui  la  contiendront 
Ims  ses  limites  naturelles  et  la  rendront  plus 
timble.  G^est  d'ailleurs  de  ces  libertés  sociales  re- 
inquises  que  mourra  le  parlementarisme. 

Le  syndicalisme  théorique  parle  volontiers  de  la 
'Isocialisation  des  moyens  de  production  »,  c'est-à- 
Ire,  on  l'entend  bien,  d'introduire,  dans  Técono- 
ique  le  système  parlementaire  dont  on  a  subi  la 
jalfaisance  en  politique. 

jlci,  l'erreur  est  trop  grossière  pour  qu'elle  se  sou- 
Ifnne  longtemps.  Le  syndicalisme,  nous  l'avons  vu, 
à  fondamentalement  antiparlementaire,  et  a  for- 
i\ri  dans  l'économique.  Dans  les  coopératives  de 
joduction  et  de  consommation,  le  syndiqué  voit 
<|jà  combien  le  parlementarisme  est  malfaisant, 
ijme  atténué,  et  de  plus  en  plus  il  s'en  mène.  Trop 
savent  encore,  le  syndicalisme  prend  l'agitation 
I  ur  l'action  et  la  violence  pour  la  force.  C'est  qu'il 
ï^  pas  fait  toutes  ses  expériences  et  que  des  préjugés 
sbsistent. 

L'action  directe,  c'est  Faction  individuelle  ou  col- 
l|tivc  du  prolétariat  organisé  sans  intermédiaire 
f  litique  ;  ajoutons  aussi,  pour  lui  donner  toute  son 
a^eption  propre,  sans  truchement  démagogique. 
il 


140      PREMIÈRE   PARTIE    —    LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

Elle  a  surtout  été  employée  jusqu'ici  pour  Tobteii 
tion  des  réformes  et,  plus  efficacement  encore,  m 
fois  promulguées,  pour  leur  loyale  application.  Tro 
grandes  vérités  sociales  s'en  sont  dégagées  : 

40  C'est  que  le  personnel  législatif,  la  majorité  c 
tel  ou  tel  parti  importent  beaucoup  moins  qu'ur 
opinion  publique  ou  une  corporation  assez  fortemei 
organisées  pour  faire  pression  sur  le  Parlement  ;  - 
2°  C'est  que  cette  pression  serait  plus  facile  à  exerc( 
sur  un  Parlement  extrêmement  réduit,  et  plus  encoi 
sur  un  pouvoir  exécutif  et  législatif  responsable  ;  - 
30  C'est  que  ce  ne  sont  pas  les  lois  écrites  qui  déte; 
minent  les  réformes,  mais  les  mœurs  qui  rendej 
effectives  les  lois  et  efficaces  les  réformes. 

Voilà  comment  se  fait  l'éducation  sociale  du  peuple' 

S'imaginer  que  la  violence  est  de  la  force  est  grave 
Il  en  peut  résulter  une  catastrophe.  Et  ce  n'est  jama 
aux  producteurs,  qui  ont  besoin  d'ordre,  que  prof 
tent  les  bouleversements  sociaux.  La  grande  Révc 
lution,  puis  1830,  puis  1848,  février  et  juin,  pui 
1871  l'ont  montré. 

Ne  pouvant  la  justifier  autrement,  on  a  dit  que  1 
grève  générale,  la  révolution,  la  catastrophe  étaiei 
seulement  des  «  mythes  sociaux  »  propres  à  exalte 
l'énergie  populaire.  Ces  subtilités  d'école  valent  peui 
être  pour  des  intellectuels  qui  se  bornent  à  pense 
leurs  idéologies,  mais  non  pour  des  ouvriers  qui  n 
séparent  jamais  l'idée  de  l'action. 

Les  grèves,  la  violence,  disent  les  théoriciens  syn 
dicalistes,  développent  la  .combativité  prolétarienne 
cependant  les  praticiens,  eux,  ont  établi  que  ce  n'es 


CHAPITRE   IV   —   LE    SYNDICALISME  141 

as  la  combativité  qu'il  faut  développer,  mais  la 
roductivité. 

Pour  développer  la  productivité,  il  convient,  il  est 
•ai,  de  surexciter  Ténergie  du  patronat  et  du  capi- 
lisme  par  des  exigences  ouvrières  ;  mais  encore 
ut-il  que  ces  exigences  n'outrepassent  point  les 
)ssibilités  de  la  production  dans  l'état  présent  de 

technique  et  de  la  mécanique.  L'expérience  a  en- 
igné  au  syndicalisme  qu'il  ne  faut  ni  éliminer  le 
itronat,  ni  le  décourager  ;  mais,  au  contraire,  l'uti- 
ler  en  le  stimulant. 

Le  socialisme  pouvait  exaspérer  la  révolte  des  mi- 
reux  contre  la  dure  ploutocratie,  le  syndicalisme, 
1,  ne  se  trouve  en  contact  qu'avec  le  capital  pro- 
ictif,  l'ingénieur,  le  patron,  qui  travaillent  autant 
le  l'ouvrier.  Menacer  ce  capital  productif,  c'est,  en 
[  de  compte,  augmenter  le  capital  parasitaire, 
îgiotage,  d'exploitation  ;  effrayer  l'industriel  utile, 
;st  multiplier  l'agioteur  nocif. 
On  le  voit,  la  doctrine  qu'on  professe  à  laC.  G.  T. 
3st  pas  le  pur  syndicalisme,  entendons  l'ensemble 
s  principes  d'action  positive  reconnus  par  la  seule 
périence  ouvrière.  Il  s'y  mêle  bien  des  sophismes 
;ellectuels,  des  éléments  étrangers,  des  survi- 
ynces  socialistes.  Mais  on  peut  espérer.  Ce  n'est  pas 
e  doctrine  fermée.  Elle  n'interdit  pas  l'action,  et 
3nc  elle  accepte  de  se  reviser. 
Ce  qui  peut  être  fécond,  c'est  l'idéalisme  orga- 
lïue  du  prolétariat  exalté.  Peu  importent  l'attitude 

les  discours  insurrectionnels  de  la  phase  em- 
jjyonnaire  d'aujourd'hui  :  par  là  même  qu'ils  déci- 


I 


142      PREMIÈRE    PARTIE    —   LA    CRISE    ÉCONOMIQUE 

dent  d'agir  directement,  les  travailleurs  s'organise- 
ront. En  s'organisant,  ils  deviendront  une  force,  — 
et  toute  force,  parce  qu'elle  implique  une  responsa- 
bilité, est  créatrice  d'ordre. 

Puisque  le  prolétariat  veut  enfin  s'incorporer  à  la 
société,  il  créera  ses  institutions  de  libertés  posi- 
tives,—  et  en  s'organisant  non  en  s'opposant,  en, 
travaillant  non  en  détruisant.  La  vérité  essentielle' 
du  syndicalisme^  c'est  que,  rompant  avec  tout  parle- 
mentarisme, il  accepte  les  responsabilités  de  Faction 
directe,  et  ses  leçons.  Ainsi,  il  ne  peut  manquer  de 
se  pénétrer  de  la  nécessité  de  Tordre.  Après  s'être 
aperçu,  comme  le  disait  Jules  Guesde  au  Congrès 
socialiste  de  Nancy,  que  prétendre  transformer  le 
monde  avec  le  boycottage,  le  sabotage  et  les  grèves 
est  «  souverainement  ridicule  »,  il  se  demandera 
s'il  est  indispensable  de  transformer  le  monde  so- 
cial avant  d'en  avoir  extrait  toute  la  prospérité,  la 
liberté  et  la  force  qu'il  peut  produire  par  une  meil- 
leure ordonnance  et  une  plus  ferme  direction. 

Au  fond,  le  syndicalisme  n'est  rien  moins  que  ré- 
volutionnaire. La  sainte  horreur  du  «  corporatisme  » 
qu'éprouve  M.  Caillaux  s'explique  (1).  Le  «  corpora- 
tisme »  est,  en  effet,  une  profonde  réaction  organique, 
et  d'abord  contre  le  parlementarisme  dissolvant. 


(1)  Ce  n'est  point  que  ce  bon  bourgeois  soit  un  farouche 
vandale  ;  mais  il  est  de  ceux-là  qui,  pour  être  ministres  du- 
rant quelques  lunes,  voire  même  conseillers  municipaux, 
mettraient  le  monde  sens  dessus  dessous,  à  feu  et  à  sang.  Le 
parlementarisme  met  des  torches  et  des  pistolets  chargés  aux 
mains  de  tous  ces  enfants  terribles. 


CHAPITRE   IV    —    LE   SYNDICALISME  143 

L'agitation  démagogique  n'est  qu'en  surface.  Ce 
sont  les  meneurs  surtout,  anciens  socialistes  pour  la 
plupart,  qui  l'entretiennent.  Nous  le  savons  :  il 
manque  au  syndicalisme  une  tête,  une  direction  sage 
et  éclairée. 

Les  erreurs  d'un  syndicaliste,  qui  n'est  qu'igno- 
rant, se  peuvent  rectifier.  Elles  se  rectifient  même 
spontanément,  dans  la  pratique.  Ici,  on  ne  se  trouve 
point  devant  des  appétits  inavoués,  une  ambition  de 
pouvoir  ou  de  richesse,  un  esprit  grisé  de  logique, 
mais  en  face  d'une  ingénue  sincérité  et  du  bon  sens. 
Cela  ne  résiste  point  à  la  leçon  des  faits,  si  rude 
parfois.  Déjà,  la  culture  verbale  commençait  à  hé- 
béter  le  peuple.  Le  syndicalisme  empêchera  ce 
«  sabotage  des  intelligences  ».  Que  disons-nous?  Il 
convertit  les  saboteurs.  Au  congrès  de  leurs  syndicats, 
à  Lyon,  les  instituteurs  ont  exprimé  des  sentiments 
professionnels  inattendus.  Ils  ont  déclaré,  entre 
autres  :  «  Le  congrès  considère  que  le  syndicat  est 
un  moyen  de  perfectionnement  professionnel,  que 
l'un  de  ses  buts,  c'est  Tacquisition  d'une  compé- 
tence  technique  ».  Ce  n'est  pas,  certes,  le  seul  ;  mais 
c'est  peut-être  le  plus  signalé  service  que  le  syndica- 
lisme puisse  rendre  à  l'ordre  social.  Le  parlementa- 
risme, au  contraire,  se  soucie  peu  des  compétences, 
il  s'en  méfie  même  :  il  ne  lui  faut  que  des  électeurs. 
Ce  sont  les  nombres  qui  s'additionnent  dans  les 
scrutins,  et  non  les  valeurs  qui  s'estiment.  Il  per- 
suade aux  citoyens  qu'ils  n'ont  que  des  droits,  et  par 
là  il  énerve  et  abrutit.  Le  syndicalisme,  même  dans 
sa  confus^!on  présente,  édicté  quelques  devoirs.  S'il 


144      PREMIÈRE    PARTIE   —    LA   CRISE   ÉCONOMIQUE 

^gare  parfois  les  énergies  ouvrières,  faute  de  lumière 
directrice,  il  ne  les  corrompt  point  et  il  les  exalte  ; 
il  cultive  la  vis  sociativa. 

Comme  le  disait  fort  bien  M.  Millerand  à  Car- 
maux,  en  octobre  1902  :  «  Sans  elle  (l'organisation 
ouvrière),  le  prolétariat  demeure  à  Tétat  de  pous- 
sière livrée  h  tous  les  hasards.  Par  elle,  il  prend 
conscience  de  sa  force,  et  aussi  de  ses  responsabi- 
lités. Dans  ses  syndicats,  dans  ses  Bourses  du  tra- 1 
vail,  dans  ses  associations  de  tous  genres,  il  apprend, 
pour  son  plus  grand  profit,  comme  pour  celui  du 
pays  tout  entier,  à  se  mesurer  avec  les  réalités,  à  ré- 
gler son  action  et  sa  marche  ». 

Le  syndicalisme  ne  reconnaît  que  les  métiers,  il 
ne  considère  que  les  classes.  Les  partis,  qui  fomen- 
tent toujours  la  guerre  des  pauvres  contre  les  riches, 
n'ont  aucun  sens  pour  lui.  S'il  parle  des  «  jaunes  » 
et  des  «  rouges  »,  c'est  qu'il  ne  s'est  pas  encore  com- 
plètement débarrassé  du  verbiage  révolutionnaire. 
Mais  il  a  découvert  la  détestable  machination  politi- 
cienne que  fut  Fanticléricalisme.  «  S^il  n'est  pas  fait 
allusion  à  la  neutralité  religieuse  (dans  les  statuts 
de  la  C.  G.  T.),  dit  M.  Emile  Pouget,  c'est  unique- 
ment parce  qu'en  France  ces  croyances  sont  un  ves- 
tige du  passé  qui  s'abolit  de  jour  en  jour  et  dont  il 
n'est  plus  question  dans  la  vie  courante  ».  Dernière- 
ment, M.  de  Mun  écrivait  :  «  A  Méru,  le  nouveau 
chef  de  la  C.  G.  T.,  pour  son  discours  de  début,  ; 
déclare  qu'il  ne  s'agit  pas  de  savoir  si  les  ouvriers  i 
sont  catholiques  ou  non,  mais  si  leurs  salaires  sont  i 
suffisants,  elles  ouvriers  applaudissent  ». 


CHAPITRE   IV    —   LE   SYNDICALISME  14& 

Il  va  sans  dire  que  la  franc-maçonnerie  a  tenté  de 
pénétrer  dans  les  syndicats  en  enrôlant  quelques 
chefs  ouvriers.  Elle  en  usa  de  même  avec  les  univer- 
sités populaires  qui  y  résistèrent  mal  (1).  Mais  les 
travailleurs,  cette  fois,  étaient  avertis.  Aussi,  à  THip- 
podrome,  on  a  pu  voir  MM.  Pataud  et  Janvion,  aux, 
acclamations  de  6,000  syndicalistes,  flétrir  congru- 
ment  «  le  syndicat  d'arrivistes  du  Grand-Orient  ». 

Le  positivisme  syndicaliste  incline  à  s'écarter  des 
utopies  socialistes.  —  C'est  pourquoi,  dès  1876^ 
M.  Vaillant  et  les  communeux  réfugiés  à  Londres^ 
dénonçaient  le  premier  congrès  syndical  de  la  salle 
d'Arras  comme  «  une  espèce  d'incorporation  du 
prolétariat  français  à  la  société  bourgeoise  »  ;  c'est 
pourquoi,  en  4900,  M.  Jules  Guesde  disait  :  «  L'ac- 
tion corporative  est  une  simple  interprétation  de 
Tordre  capitaliste  ». 


(1)  Ailleurs,  avec  les  4,500  syndicats  agricoles  et  leurs  800,000^ 
membres,  elle  s'y  prend  autrement.  Au  Convent  de  1905,  le 
F  .*.  Taillade  disait  :  «  Il  est  une  catégorie  de  syndicats  que 
je  crois  devoir  vous  signaler  :  ce  sont  les  syndicats  agricoles... 
Ils  augmentent  sans  cesse  en  nombre  et  en  puissance...  oii  = 
pourrait  les  briser  ».  Et,  après  quelques  hésitations,  le  Parle- 
ment a  entrepris  de  les  briser.  Ces  syndicats  agricoles,  écri- 
vait dernièrement,  dans  VÉclair,  M.  Ernest  Judet,  «  en  faci- 
litant la  vente  régulière  des  récoltes,  en  multipliant  les 
rapports  de  l'acheteur  et  du  consommateur,  en  abaissant  le 
prix  des  engrais,  en  portant  dans  les  cantons  les  plus  déshé- 
rités, chez  les  plus  éloignés  de  tout  centre  vivant,  les  meil- 
leures conditions  de  prospérité  et  de  vie,  ils  ont  gagné  la 
reconnaissance  de  tous  )).  Mais  ils  sont  une  force  sociale,  et 
donc  une  liberté  qui  échappe  à  la  tyrannie  et  à  la  corruption 
politiciennes.  Or,  toute  force  sociale,  toute  liberté  positive  sont 
an  danger  pour  le  régime  parlementaire. 

10 


14G      PREMIÈRE   PARTIE    —    LA   GRISE    ÉCONOMIQUE 

Le  syndicat  rompt  le  charme  des  formules  nua- 
geuses. Il  arrache  Touvrier  aux  préoccupations  ex- 
clusives de  la  politique,  il  le  ramène  aux  réalités  de 
son  métier,  et  à  Taimer.  Il  ranime  Tesprit  de  corps, 
il  réveille  le  sens  des  hiérarchies,  il  réapprend  le 
respect  des  compétences.  Il  rétablit  par  là  la  fixité 
et  la  continuité  dans  la  profession.  Et  c'est  tout  le 
bonheur  social  :  aimer  son  travail,  accepter  son  de- 
voir, avoir  la  sécurité,  être  fier  de  son  rang  quel 
qu'il  soit. 

Le  syndicalisme  est  comme  le  sabre  de  M..  Joseph 
Prudhomme,  qui  servait  k  défendre  la  Constitution 
et  au  besoin  à  la  combattre  :  il  est  d'anarchie  et 
d'ordre. 

Il  sera  décidément  d'anarchie  s'il  ne  se  peut  réa- 
liser, si  on  le  pousse  dans  la  démagogie,  ou  si, 
comme  le  souhaitent  MM.  Ch.  Benoist  et  Klotz,  on 
le  dénature  en  le  parlementarisant  ;  il  sera  d'ordre 
s'il  conquiert  sa  puissance  sociale. 

Il  a  contre  lui  ses  propres  chefs  qui  le  mécon- 
naissent et  le  parlementarisme  qui  ne  supporte 
point  l'ordre. 

«  Toute  réforme  qui  tend  à  diminuer  l'esprit  de 
lutte,  dit  M.  Griffuelhes,  un  de  ces  chefs  malencon- 
treux, est  combattu  par  nous.  C'est  ainsi  que  nous 
sommes  les  adversaires  irréductibles  des  projets  de 
loi  de  MM.  Waldeck-Rousseau  et  Millerand  sur  la 
capacité  commerciale  des  syndicats  et  sur  l'arbitrage 
obligatoire  ».  C'est  la  meilleure  raison  qu'il  y  ait 
pour  les  hommes  d'État  —  s'il  en  reste  —  de  resti- 
tuer aux  associations,  à  toutes  les  associations,  y 


CHAPITRE   IV   —   LE   SYNDICALISME  147 

compris  les  congrégations  et  les  syndicats,  leurs 
libertés  positives,  sans  en  excepter  la  mainmorte. 

C'est  le  parlementarisme  qui  nous  a  inspiré  la 
sotte  terreur  des  forces  sociales.  Elles  sont  nos 
libertés  réelles,  et  les  conditions  de  l'ordre  vivant. 
Il  n'y  a  de  dangereux  que  les  libertés  comprimées, 
tronquées,  et  les  libertés  monopolisées. 

Les  grands  syndicats,  ceux  qui  ont  une  responsa- 
bilité, parce  qu'ils  peuvent  agir,  n'engagent  point 
les  grèves  à  la  légère  et  ils  évitent  les  tumultes  et  les 
aventures.  Sur  950,000  syndiqués  français,  300,000 
seulement  font  partie  de  la  G.  G.  T.,  et  parmi  ceux- 
ci,  il  n'y  en  a  qu'un  tiers  pour  approuver  ses  mani- 
festations insurrectionnelles.  C'est  donc  que  les  syn- 
dicats de  sabotage  et  de  grève  générale  sont  les  plus 
faibles,  et  partant  les  plus  irresponsables. 

C'est  en  se  développant,  en  étendant  ses  responsa- 
bilités, en  prenant  toutes  ses  forces,  en  exerçant  ses 
libertés  que  le  syndicat  s'assagit. 

Mais,  comme  le  prolétariat,  il  faut  surtout  que  la 
bourgeoisie  française  prenne  une  plus  haute  con- 
science de  ses  devoirs. 

Devant  les  menaces  des  grèves,  de  plus  en  plus 
fréquentes  et  violentes,  on  s'est  aperçu  que  le  tra- 
vail, social  dans  sa  source,  doit  l'être  dans  sa  desti- 
nation. Mais  il  en  est  de  même  pour  la  richesse. 
C'est  Tabus  de  la  richesse  qui  a  entraîné  l'abus  du 
travail . 

Si  Ton  veut  que  revienne  le  respect  des  faibles 
pour  les  forts,  il  faut  que  le  dévouement  des  forts 
pour  les  faibles  l'appelle.  Si  l'on  ne  veut  point  que 


148      PREMIÈRE   PARTIE   —   LA    CRISE   ÉCONOMIQUE 

le  prolétaire  se  rue  comme  un  barbare  contre  notre 
civilisation,  il  faut  en  faire  un  citoyen.  Nous  voulons 
dire  un  habitant  de  la  Cité,  et  Télever  jusqu'à  cette 
civilisation  pour  qu'il  y  participe  et  la  comprenne. 


DEUXIEME  PARTIE 

LA  CRISE  POLITIQUE 


CHAPITRE  PREMIER 
Les  Fonctionnaires 


En  1903,  il  y  avait  en  France  703,506  fonction- 
naires ;  en  1908,  913,192;  en  1909,  914,891  (1).  Soit, 
en  trois  ans,  une  augmentation  d'un  quart.  Nous  en 
sommes  donc  à  23  fonctionnaires  pour  1,000  Fran- 
çais, —  soit  le  dixième  des  électeurs  votants,  le  cin- 
quième des  électeurs  représentés  à  la  Chambre,  le 
tiers  des  électeurs  qui  ont  formé  la  majorité  ministé- 
rielle. Il  n'y  a  aucune  raison  pour  que  nous  nous 
arrêtions  en  si  beau  chemin  avant  la  catastrophe.  11 
ne  faut  qu'un  peu  plus  de  2  millions  d'électeurs  pour 
maintenir  la  bande  radicale  au  pouvoir  :  avant  cinq 
ans,  si  cela  peut  durer  jusque-là,  on  en  fera  tous  des 
fonctionnaires. 

C'est  la  logique  du  système  électoral. 

Voici  la  progression  que  nous  montre  M,  de  Fo- 
ville,  par  des  chiffres  : 


(1)  Y  compris  près  de  150,000  officiers,  sous  officiers  et  soldats 
rengagés. 


années 

Pour  onze  ministères 

Pour  les  départementsr 
et  les  communes 

1906 

442.003 

261.503 

1907 

608.511 

262.078 

1908 

640.883 

272.309 

Depuis  1846,  le  nombre  des  fonctionnaires  a  triplé^ 
et  il  a  doublé  depuis  1872. 

Là,  nous  sommes  en  tête  de  tous  les  pays.  Alors 
que  chaque  habitant  des  États-Unis  paye  6  francs  par 
an  pour  Tentretien  de  ses  fonctionnaires,  TAnglais, 
10  francs,  TAUemand,  15  francs,  le  Français  verse 
au  fisc  25  francs. 

Aussi,  sommes-nous  en  tête  de  toutes  les  nations 
pour  la  dette  publique.  Alors  que  TAutriche  a  une 
dette  de  10  milliards  ;  Tltalie,  13  ;  la  Grande-Bre- 
tagne, 20  ;  TAllemagne,  21  ;  la  Russie,  23,  —  la 
France  dépasse  29.  Chaque  Français  riche  ou  pauvre 
naît  donc  avec  une  charge  de  730  francs  ! 

On  entend  bien  que  ce  n'est  pas  la  quantité  des 
fonctionnaires  qui  est  inquiétante.  On  peut  fort  bien 
concevoir  un  état  social  où  cette  quantité  serait  dé- 
passée. Ce  qui  est  effrayant,  c'est  Taccroissement 
insensé  de  209,686  fonctionnaires  en  deux  ans, 
qui  ne  correspond  pas,  on  le  sait  bien,  à  plus  de 
services  utiles  pour  la  nation,  mais,  ai>  contraire,  j 
à  un  détraquement  général  de  Tadministration  pu- 
blique. 

Les  gros  budgets  ne  sont  pas  nécessairement  un 
mal.  Il  n'y  a  pas  de  dépenses  plus  utiles  que  celles 
de  rÉtat,  si  l'impôt,  équitablement  perçu,  est  bien 


CHAPITRE   PREMIER   —   LES   FONCTIONNAIRES      151 

employé,  et  c*est  une  manière  d'éducation  que  de 
faire  participer  tous  les  citoyens  à  un  acte  vraiment 
social. 

Le  grand  nombre  des  fonctionnaires  dans  les  postes 
et  télégraphes,  aux  colonies,  aux  écoles,  à  Tarmée, 
par  exemple,  l'extension  des  services  publics,  sont  un 
signe  de  force,  de  prospérité  et  de  civilisation. 

Et  puis,  dans  une  démocratie  organique,  est-ce  que 
tous  les  travailleurs  ne  deviennent  pas,  en  fait,  des 
fonctionnaires  sociaux? 

Ce  n'est  donc  pas  à  restreindre  le  nombre  des 
fonctionnaires  que  nous  devons  viser  ;  mais  bien  plu- 
tôt à  généraliser,  dans  toutes  les  professions,  les  de- 
voirs essentiels  qui  subordonnent  toute  activité  à 
l'intérêt  public. 

Toutefois,  ce  n'est  pas  ce  que  les  chiffres  cités  plus 
haut  indiquent.  Évitons  donc,  d'abord,  la  confusion 
courante. 

Le  régime  électoral  et  parlementaire,  pour  se  sou- 
tenir, multiplie,  et  nécessairement,  les  sinécures, 
mais  non  pas  les  services  sociaux.  Il  est  même  en- 
clin à  réduire  ceux-ci  pour  faire  de  la  place. 

Il  ne  saurait  en  être  autrement.  Tout  le  système 
manœuvre  électoralement.  Les  comités  préparent, 
les  partis  conquièrent,  les  élus  représentent  les  vain- 
queurs, et  les  ministres  répartissent  les  dépouilles. 
Les  sinécures  sont  les  plus  recherchées. 

On  entend  bien  qu'un  électeur  influent,  un  secré- 
taire ou  président  de  comité,  un  commanditaire  de 
l'entreprise  électorale,  un  député  sans  espoir  ou 
embarrassant  n'accepteraient  point   d'être   institu- 


152      DEUXIÈME   PARTIE    —    LA    CRISE    POLITIQUE 

leurs,  douaniers,  agents  des  postes  et  télégraphes 
ou  cantonniers.  Ils  n'accepteraient  même  pas,  en 
'fussent-ils  capables,  d'effectuer  un  travail  en  rapport 
avec  les  appointements. 

C'est  ainsi  qu'on  est  amené  à  restreindre  autant 
qu'il  se  peut  le  personnel  des  services  utiles,  trop 
faiblement  ou  justement  rémunérés,  et  à  multiplier 
}es  sinécures.  Et,  plus  on  en  crée,  plus  on  éveille  de 
convoitises,  plus  le  mal  s'aggrave.  Si,  à  la  suite  d'une 
réaction  de  l'opinion  publique,  nos  dirigeants  se 
voyaient  obligés  de  supprimer  telle  ou  telle  sinécure, 
on  peut  être  assuré  qu'ils  la  reconstitueraient  ailleurs 
ou  qu'ils  se  dédommageraient  sur  les  fonds  secrets. 
Le  sinécurisme  est  indispensable  au  régime.  Le 
gouvernement  républicain  parlementaire  ne  se  peut 
soutenir  autrement.  D'ailleurs,  le  suffrage  universel, 
livré  à  ses  propres  impulsions  désordonnées,  ne  se- 
rait même  pas  capable  de  nous  conserver  cette  fa- 
-çade.  Mieux  vaut  encore  l'exploitation  en  coupe 
réglée  d'une  bande  que  la  pratique  sincère  du  suf- 
frage universel.  C'est  tout  le  système  qui  est  à 
refondre. 
'  C'est  là  qu'est  le  mal,  dans  le  fonctionnarisme  poli- 
ticien, parasitaire,  entendons  dans  le  sinécurisme  et 
dans  l'esprit  sinécuriste,  qui  tendent  à  faire  de  tous 
nos  électeurs  radicaux-socialistes  des  parasites  vivant 
sur  le  reste  de  la  nation.  Ainsi,  la  pérennité  du 
régime  est  assurée. 

La  police  est  débordée,  semble-t-il.  Au  reste,  elle 
•hésite  à  arrêter  des  apaches  qui  peuvent  être  des 
électeurs  influents  de  député  ministériel,  sinon  des 


CHAPITRE   PREMIER   —   LES   FONCTIONNAIRES      153 

Icandidats  officiels  (1).  Les  magistrats  n'ont  plus  de 
principes  fermes.  Ils  pourraient,  sans  dommages, 
•être  remplacés  par  des  croupiers  :  rouge  ou  noire, 
acquittement  ou  condamnation.  C'est  aux  politiciens 
qu'on  s'adresserait  pour  les  martingales  infaillibles. 
L'armée  fermente  d'indiscipline  et  n'a  plus  d'âme. 
Les  officiers  ne  sont  plus  que  des  fonctionnaires. 
Plus  il  y  a  d'instituteurs  et  d'écoles,  plus  il  y  a  de 
brutes  certifiées,  voire  illettrées.  Les  ateliers  d'État, 
les  arsenaux,  produisent  de  moins  en  moins,  sinon 


(1)  Méditons  cet  extrait  du  rapport  sur  l'administration  de  la 
justice  criminelle  en  1906,  paru  dans  le  Journal  Officiel  du 
8  juin  1909  : 

«  Le  nombre  des  affaires  classées  sans  suite  s'est  élevé,  en  1906, 
à  323,472,  sur  un  total  de  551,893,  ce  qui,  par  rapport  au  total 
des  affaires  introduites  devant  les  Parquets,  donne  une  pro- 
portion de  59  0/0.  On  a  compté,  en  1906,  2,457  classements  de 
plus  qu'en  1905  ;  d'ailleurs,  depuis  soixante-quinze  ans,  la  pro- 
portion des  affaires  classées  n'a  pas  cessé  de  croître,  comme 
l'indique  le  tableau  suivant  (moyenne  annuelle  pour  100)  : 

1831-1840 33 

1841-1850 37 

1851-1860 39 

1861-1870 42 

1871-1880 48 

1881-1885 51 

1886-1890 52 

1891-1895 53 

1896-1900 55 

1901-1905 58 

«  Près  du  tiers  des  affaires  classées  en  1906,  soit  103,233  ou 
32  0/0,  ont  été  abandonnées  parce  que  les  auteurs  sont  restés 
inconnus,  La  proportion  diffère  suivant  qu'il  s'agit  de  crimes 
ou  de  délits.  En  matière  de  crimes,  9,026  affaires  sur  13,026,  ou 
69  0/0,  ont  été  classées  pour  ce  motif  ;  en  matière  de  délits,  la 
proportion  n'est  que  de  30  0/0  ». 


154      DEUXIÈME   PARTIE   —   LA   CRISE   POLITIQUE 

de  plus  en  plus  mal.  Les  routes  se  défoncent,  elles^' 
ne  sont  plus  entretenues,  les  malfaçons  et  la  gabegie  i 
sont,dans  tous  les  travaux  publies.  Les  commerçants- 
et  les  industriels  se  plaignent  des  services  de  trans- 
ports, des  postes,  télégraphes,  téléphones,  etc. 

C'est  que  les  fonctions  publiques,  des  petites  aux. 
grandes,  ne  sont  plus  que  des  primes  électorales.  Il  I 
en  est  de  même  des  distinctions  et  autres  faveurs;  il  i 
en  est  de  même  —  ô  charité  républicaine  !  —  de- 
Tassistance. 

M.  Fernand  Nicolay  a  cité  cet  extrait  d'un  rapport 
de  la  Cour  des  comptes  (1)  :  «  La  Cour  a  constaté 
que,  sur  les  sommes  remises  chaque  année  au  préfet 
de  la  Seine,  pour  être  distribuées  aux  pauvres,  pour 
secourir  les  misères  urgentes,  une  partie  avait  reçu 
une  autre  destination...  On  s'était  servi  de  Targent 
des  indigents  pour  payer  des  loges  au  Théâtre-Fran- 
çais et  à  la  Porte-Saint-Martin  ;  des  subventions  au  ! 
théâtre  d'Application,  à  l'Observatoire  du  Trocadéro, 
à  la  Chambre  syndicale  de  THorlogerie,  à  la  Société 
des  gens  de  lettres,  à  des  Sociétés  d'escrime,  et 
môme  des  allocations  pour  la  fête  de  la  Mi-Carême  !  » 

M.  Fernand  Nicolay  nous  rappelle  aussi  que  le  per- 
sonnel de  l'Assistance  publique,  qui  s'est  accru  de^ 
7,000  employés  nouveaux  en  dix  ans,  coûte  26  mil- 
lions de  francs,  soit  les  deux  tiers  de  l'énorme 
budget  de  la  charité  officielle.  Ainsi,  sur  100  francs 
donnés  pour  les  pauvres,  il  leur  en  revient  à  peine 
35. 


(1)  Ce  que  les  pauoî'es  pensent  des  riches. 


CHAPITRE   PREMIER    —   LES    FONCTIONNAIRES      155 

Le  rapport  de  M.  Jeaimeney  sur  le  budget  du  mi- 
nistère de  l'Intérieur  nous  renseigne,  dans  son  cha- 
I  pitre  37,  sur  l'application  de  la  loi  d'assistance  auK 
vieillards,  aux  infirmes  et  aux  incurables. 

Certes,  c'est  là  une  bonne  loi,  le  type  parfait  des 
bonnes  lois.  L'intention  du  législateur —  nul  ne  le 
contestera  —  fut  excellente.  11  n'avait  même  pas 
pensé  à  ce  qu'il  en  pourrait  tirer  pour  faciliter  sa 
réélection,  —  ce  qui  est  bien  près  d'être  de  l'hé- 
roïsme. Mais,  en  matières  sociales,  les  intentions  ne 
suffisent  point.  A  l'user,  on  s'en  aperçoit  encore. 

Tous  les  journaux  ont  reproduit  des  extraits  du 
rapport  de  M.  Jeanneney.  Nous  nous  bornerons  donc 
à  rappeler  les  faits  essentiels  et  à  présenter  quelques 
observations. 

La  loi  du  14  juillet  1905  était  applicable  à  partir 
du  l^"*  janvier  1907.  D'après  les  évaluations  de  M. 
Bienvenu-Martin,  en  1903, 17  millions  et  demi  de- 
vaient suffire  à  sa  pleine  application  ;  d'après  celles 
de  M.  Strauss,  en  février  1904,  43  millions;  d'après 
celles  de  M.  Milliès-Lacroix,  en  décembre  1904,  il 
fallait  aller  jusqu'à  67  millions.  Et  c'est  là-dessus 
qu'on  se  basa  pour  voter  la  loi.  Or  M.  Jeanneney 
a  prévu,  pour  1909,  qu'il  faudra  au  moins  94 
millions. 

Et  l'on  ne  s'arrêtera  pas  là.  Le  nombre  des  assistés 
à  domicile  s'accroît  rapidement.  On  en  avait  prévu 
190,000  d'abord.  Au  l^'"  juillet  1907,  ils  étaient  déjà 
298,000.  Au  31  mars  1908,  ils  étaient  406,000.  En  neuf 
mois,  la  progression  a  donc  été  de  36  0/0.  M.  Jean- 
neney en  annonçait  450,000  au  moins  pour  1909.  Or, 


156      DEUXIÈME    PARTIE   —   LA    CRISE   POLITIQUE 

iiu  31  décembre  1908,  on  en  était  déjà  à  485,376-| 
Présentement,  nous  avons  dépassé  le  demi-million 

Un  million  de  fonctionnaires,  un  million  d'assistés 
•cela  fait  le  compte,  en  régime  de  suffrage  universel 
d'une  majorité  suffisante  pour  rester  les  maîtres  d 
pouvoir  et  les  dispensateurs  du  budget. 

Et  c'est  évidemment  là  que  nous  allons. 

Bientôt,  tous  les  électeurs  radicaux-socialistes  qu 
ne  sont  pas  fonctionnaires  seront  inscrits. 

On  entend  bien  qu'il  n'est  pas  question  de  lésine 
pour  secourir  les  vieillards  abandonnés,  sans  gîte  e 
sans  pain.  Un  vieux  travailleur  qui  souffre  de  la  fain 
*et  du  froid,  c'est  le  scandale  de  la  civilisation.  Nou! 
en  sommes  tous  responsables.  Il  faut  payer  ce  qu'i 
faut  pour  le  faire  cesser,  et  largement. 

Mais  là  il  y  a  des  abus  qui  faussent  la  loi.  EUf 
devient  insuffisante,  et  aussi  nocive.  Les  secoure  ' 
ne  sont  pas  donnés  seulement  à  ceux  qui  en  on 
besoin.  Dans  une  commune,  il  y  a  soixante  assis- 
tés pour  mille  habitants.  Cela  deyient  une  priint 
électorale  qu'on  alloue  aux  partisans,  aux  bien 
votants. 

Les  allocations  sont  ainsi,  nécessairement,  insuffi-j 
santés  pour  les  vrais  pauvres  :  elles  vont  de  5  à  30  fr. 
par  mois,  suivant  les  localités,  avec  une  moyenne,! 
pour  toute  la  France,  de  15  francs.  Dix  sous  par^ 
Jour  pour  l'entretien  d'un  vieillard  ou  d'un  infirme, 
ce  n  est  pas  assez  :  c'est  trop  pour  un  électeur  radi- 
<îal-socialiste.  «  En  fait,  nous  dit  M.  Jeanneney,  les^!| 
conseils  municipaux  ont  souvent  adopté  des  taux 
peu  élevés  d'allocation  pour  se  donner  le  moyen  de 


CHAPITRE   PREMIER   —   LES    FONCTIONNAIRES       157 

satisfaire  un  plus  grand  nombre  d'assistés  ».  C'est  le 

rai  nécessiteux  qui  est  frustré.  Sous  un  régime  élec- 
.oral,  spontanément,  tout  devient  ferment  de  cor- 
uption. 

Après  avoir  reproduit  les  exemples  caractéristi- 
|ues  cités  par  M.  Jeanneney  dans  son  rapport,  le 
Temps  disait  : 

«  Tous  ces  exemples  montrent  assez  combien  il 
îst  fâcheux  de  laisser  toute  Tapplication  d'une  loi 
J'assistance  aux  mains  de  représentants  élus  qui 
sont,  par  cela  même,  les  prisonniers  de  leurs  élec- 
teurs. Républicain  ou  réactionnaire,  le  maire  ou  le 
conseil  municipal  sera  fatalement  porté  à  examiner 
l'un  œil  par  trop  bienveiliant  les  demandes  formu- 
lées par  ses  administrés,  surtout  quand  il  ne  lui  en 
poûte  rien  personnellemenl  pour  satisfaire  ces  de- 
mandes ». 

De  même,  M.  Frédéric  Clément,  dans  la  République 
'rançalse  :  a  Et  cela,  savez-vous,  c'est  tout  le  régime. 
Ju'il  s'agisse  d'allocations  aux  vieillards  ou  aux 
nfirmes,  de  pensions  aux  vieux  soldats,  de  secours 
uix  sinistrés,  tout  l'effort  de  notre  politique  alimen- 
aire  tend  à  la  distribution  des  subventions  budgé- 
aires  en  primes  électorales.  A  ce  point  de  vue,  la 
oi  de  1905  a  été  une  incroyable  aubaine.  On  peut 
enir  tout  le  monde,  ceux  qui  reçoivent,  ceux  qui 
îspèrent,  et  les  tenir  tout  le  temps  ». 

Ce  n'est  pas  tout.  Cette  bonne  loi  —  parmi  les 
neilleures  —  contribue  encore  à  la  dissociation  de 
a  famille.  Des  gens  aisés  font  inscrire  leurs  vieux 
)arents  sur  les  listes  d'assistance.  «  Parmi  ceux-ci^ 


158      DEUXIÈME    PARTIE   —    LA    CRISE   POLITIQUE 

dit  M.  Jeanneney,  on  a  trouvé  des  commerçants,  des 
cultivateurs  (Tun  d'eux  paye  184  francs  d'impôt  fon- 
cier), d'assez  nombreux  fonctionnaires  (l'un  de  ceux 
qu'on  signale  a  un  traitement  supérieur  à  4,000  fr. 
un  membre  de  la  municipalité...  Le  cas  a  été  signalé 
d'enfants  vivant  avec  leurs  parents  et  qui,  ayant  sub- 
venu à  leurs  besoins  jusqu'à  la  loi  d'assistance,  ont 
fait  directement  et  pour  le  compte  de  ceux-ci  une 
demande  d'inscription.  Ailleurs,  enfin,  un  assisté 
qui  avait  vécu  jusqu'à  présent  avec  sa  fille  l'a  quit- 
tée pour  avoir  droit  à  une  allocation  mensuelle  de 
45  francs  ». 

C'est  ce  qui  est  le  plus  grave. 

On  ne  le  voit  que  trop,  là  encore,  ce  ne  sont  pas 
les  expédients  législatifs  qui  peuvent  remplir  les 
fonctions  sociales.  11  y  faut  les  organes  sains,  les 
groupes  organiques  puissants  :  la  famille  d'abord,  le 
syndicat,  l'association  coopérative,  la  mutualité,  la 
commune  et  la  région  ensuite. 

Ce  n'est  pas  l'affaire  de  l'État,  par  exemple,  d'as- 
surer les  citoyens  contre  tous  les  risques,  de  secourir 
la  vieillesse  et  l'invalidité.  La  loi  sur  les  accidents 
du  travail  entrave  la  production  et  suscite  des  con- 
flits entre  patrons  et  ouvriers  ;  l'assistance  aux  ma- 
lades (loi  du  15  juillet  1893)  est  dérisoire  ;  nous  ve- 
nons de  voir  à  quoi  aboutit  la  loi  d'assistance  aux 
vieillards.  C'est  au  syndicat  d'assurer  ses  membres 
contre  les  accidents  du  métier;  c'est  à  la  famille' 
d'avoir  soin  de  ses  chers  malades  et  de  faire  un  soir 
tranquille  à  ses  vieillards,  —  et  c'est  dans  l'accom- 
plissement de  leurs  devoirs,  dans  Fexercice  de  leurs 


CHAPITRE   PREMIER    —   LES    FONCTIONNAIRES      159 

fonctions  essentielles  que  les  groupes  organiques  se 
fortifient  et  deviennent  des  puissances  sociales,  c'est- 
à-dire  des  libertés  positives. 

Nous  n'avons  pas  à  nous  excuser  d'une  digression  : 
sous  le  régime  parlementaire,  assistés  et  fonction- 
naires sont  des  clients.  Mais  revenons  à  ceux-ci,  qui 
caractérisent  mieux  le  régime. 

Le  fonctionnaire  n'admet  plus  qu'il  doive  quelque 
travail  pour  ses  appointements.  Il  ne  consent  qu'à 
fournir,  pour  la  galerie,  quelque  vague  prétexte  à 
émarger.  Au  fond,  il  se  considère  comme  une  unité 
4e  la  bande  conquérante  qui  a  droit  à  sa  part  de 
prise.  Cette  part,  il  la  veut  toujours  élargir,  et  par 
ies  mêmes  procédés,  non  par  des  titres  réels.  Ainsi, 
de  haut  en  bas,  se  noue  une  complicité  tacite  qui 
rend  impossible  la  discipline  et  qui  désengrène  les 
rouages  administratifs. 

Il  est  question  de  limiter  à  12,000  francs  les  gros 
appointements  des  hauts  fonctionnaires.  Mesure 
d'économie?  Non  pas.  Il  ne  s'agit  que  de  caser  un 
plus  grand  nombre  d'électeurs  avec  des  émoluments 
moindres.  Et  cela  n'améliorera  pas  les  services. 

Il  faut  deux  millions  d'électeurs,  sous  le  régime 
du  suffrage  universel,  pour  assurer  définitivement  à 
la  bande  radicale-socialiste  la  tranquille  possession 
j  du  pouvoir  au  moyen  duquel  on  pressure  le  pays  :  la 
logique  du  système  veut  que  le  nombre  des  fonc- 
tionnaires, que  les  producteurs  français  auront  à 
entretenir  sous  peu,  aille  jusque-là.  On  ira  donc,  et 
rapidement.  Ce  qui  ne  veut  pas  dire  que  notre  budget 
fantastique  de  quatre  milliards,  qui  atteindra  alors, 


160      DEUXIÈME    PARTIE   —    LA   CRISE   POLITIQUE 

vraisemblablement,  six  milliards,  ne  dépassera  plu» 
ce  chiffre  formidable.  Les  convoitises  ne  se  limitent 
point  d'elles-mêmes.  Quand  rien  ne  les  contiendra 
plus,  il  est  facile  de  prévoir  qu'elles  s'exalteront  jus^ 
qu'à  faire  tout  sauter. 

Vraiment,  on  ne  voit  pas  comment  nous  pourrons- 
éviter  une  prochaine  catastrophe  avec  un  système 
politique  qui  ne  se  maintient  qu'en  augmentant  le 
nombre  des  fonctionnaires  dans  les  proportions  fabu- 
leuses de  cent  mille  par  an,  en  désorganisant  tous  les. 
services  publics  et  en  livrant  le  pays  à  une  bande  de 
politiciens  voraces  sans  responsabilité  î... 

Les  égoïstes  imaginent  qu'ils  trouveront  toujours 
à  ((  s'arranger  »  et  à  s'assurer  une  prospérité  indivi- 
duelle dans  la  ruine  générale  de  l'État.  Ils  se  trompent 
lourdement.  Maintenant,  tout  se  tient.  A  un  certain 
degré  que  nous  approchons,  le  malheur  de  tous  fait 
le  malheur  de  chacun.  Les  ouvriers,  les  cultivateurs 
ne  sont  pas  sans  souffrir  du  malaise  social,  du  dé- 
sordre, ne  serait-ce  que  par  le  chômage,  le  renché- 
rissement, la  mévente,  l'impôt  s'alourdissant.  Les 
difficultés  qu'ont  à  surmonter  les  commerçants  elles 
industriels  se  multiplient  et  s'aggravent.  Après  les 
affres  de  l'échéance,  l'affolement  devant  les  stocks, 
laissés  pour  compte,  combien  succombent  !  Chaque  , 
année,  le  nombre  des  faillites  s'accroît. 

A  ce  propos,  nous  citerons  un  petit  fait,  très  simple 
et  aussi  très  significatif. 

Libéré  du  service  militaire,  un  jeune  homme,  hoii-: 
nête,  intelligent,   laborieux,  se   maria  et  s'associa  i 
aussitôt  avec  un  camarade  de  régiment  pour  repren-  ' 


CHAPITRE   PREMIER   —   LES    FONCTIONNAIRES      161 

dre  à  son   patron   la  maison   où   il   était  employé 
comme  comptable  avant  son  départ  à  la  caserne. 

Il  y  a  quelque  temps,  nous  recevions  une  lettre 
de  ce  jeune  homme.  11  n'avait  pas  réussi  dans  son 
entreprise,  et  il  nous  priait  de  le  recommander  à 
quelque  parlementaire  pour  lui  faciliter  son  entrée 
dans  un  bureau  de  ministère. 

Nous  lui  répondîmes  aussitôt  qu'il  n'y  avait  aucune 
raison  pour  qu'un  député,  harcelé  par  ses  électeurs 
et  par  les  Loges  maçonniques,  usât  de  son  crédit 
pour  nous.  Nous  ajoutions  que  nous  ne  comprenions 
point,  au  surplus,  son  découragement  pour  un  pre- 
mier échec,  après  une  seule  année  d'efforts,  et  nous 
terminions  par  des  considérations  sur  le  parasitisme 
honteux,  sur  l'existence  médiocre,  morne  et  passive 
du  fonctionnaire  rond-de-cuir... 

Voici  la  réponse  que  nous  en  reçûmes.  Elle  vaut 
d'être  reproduite  ici,  comme  témoignage  : 

«  ...Si  je  cherche  à  entrer  dans  l'Administration, 
ce  n'est  pas  par  vocation.  Le  fonctionnaire,  qu'il 
fasse  beau  ou  vilain,  que  les  affaires  publiques  mar- 
chent ou  ne  marchent  point,  a  son  salaire  assuré.  Il 
peut  établir  son  budget  sur  une  donnée  précise  et 
sûre  (si  petite  soit  la  rémunération),  organiser  ses 
dépenses,  faire  face  à  ses  engagements. 

«  J'ai  perdu,  pour  ma  part,  dans  la  société  que 
j'avais  fondée,  8,000  francs.  J'ai  pu  me  libérer  de 
6,000  francs.  Je  suis  donc  encore,  très  lourdement, 
endetté  de  2,000  francs  environ. 

«  Comme  vous  le  voyez,  je  suis  malade,  bien  ma- 
lade, et  j'ai  la  tête  fatiguée.  J'entrevois  l'Adminis- 

11 


162      DEUXIÈME    PARTIE   —   LA   CRISE    POLITIQUE  ! 

i 

tration  comme  une  infirmerie  où  je  pourrai   faire 
halte  et  me  reposer,  «  me  refaire  »,  comme  on  dit. 

«  Depuis  le  commencement  de  Tannée,  les  affaires 
de  la  France  sont  en  diminution  (importation  et  ex- 
portation) de  plus  de  350  millions  de  francs.  Cette 
perte  énorme  du  commerce  français  s'est  partagée- 
sur  un  grand  nombre  de  vaincus.  Ceux-ci,  fatigués 
de  la  lutte,  désillusionnés,  affamés,  ont  cherché  un" 
refuge,  tout  au  moins  provisoire,  dans  la  sécurité 
des  fonctions  publiques.  Ceux  qui  ont  pu  entrer 
dans  rAdministration  n'ont  pas  hésité,  car  il  faut 
manger,  et  c'est  ce  qui  explique  l'augmentation  du 
nombre  des  fonctionnaires  en  France. 

«  Lutter  encore  ?  La  lutte  dans  le  commerce  se  fait 
à  coups  de  billets  de  banque.  Le  commerçant  ou 
l'industriel  sans  le  sou  (qui  n'en  a  pas  moins  l'hon- 
neur de  payer  patentes,  contributions,  et  le  reste) 
succombe  sous  les  charges  croissantes,  les  crisesi 
l'achèvent,  sa  production  est  pénible  et  coûteuse... 

«  C'est  là  toute  mon  histoire. 

«  Recommencer?  Oui,  ce  serait  assez  de  mon  ca- 
ractère, recommencer  seul,  sans  argent,  avec  seule- s 
ment  l'expérience  qui  m'a  coûté  si  cher.  Mais,  dans 
la  situation  présente,  ce  serait  encore,  inéluctable- 
ment, aboutir  au  même  résultat,  pire  encore,  peut- 
être. 

«  Que  pensez-vous  de  tout  cela?  » 

Ce  que  nous  en  pensons,  nous  l'avons  dit,  c'est 
que  notre  société  française  traverse  une  crise  des 
plus  dangereuses,  c'est  que  nous  ne  pouvons  plus 
éviter  la  catastrophe. 


CHAPITRE   PREMIER   —   LES   FONCTIONNAIRES      163 

Forger  des  caractères  qu'une  année  d'efforts  n'é- 
puise et  qu'un  échec  n'abatte  point,  pour  qu'ils  la 
puissent  supporter  vaillamment,  former  des  esprits 
positifs,  clairs,  renseignés,  pour  qu'ils  en  puissent 
dégager  la  dure  leçon,  —  là  est  la  tâche  d'avertis- 
seurs et  d'éducateurs  que  doivent  assumer  tous  les 
hommes  de  cœur  et  de  bon  sens.  Accomplir  cette 
tâche  de  toute  son  âme  est  moins  de  l'amour  et  de 
l'héroïsme  qu'une  sage  prévoyance.  C'est  souscrire 
une  assurance  pour  la  vie,  la  liberté  et  le  pain. 

Mais  cette  tâche  est  d'autant  plus  difficile  que  tout 
notre  système  d'éducation  va  à  rencontre. 

Dans  une  démocratie,  il  est  absurde  que  l'État  en- 
seigne. Ce  n*est  pas  son  affaire. 

Un  citoyen  participe  plus  efficacement  à  l'activité 
politique  et  sociale  en  faisant  donner  à  ses  enfants 
rinstruction  qu'il  juge  bonne  qu'en  mettant  un  bul- 
letin de  vote  dans  l'urne  aux  duperies. 

Une, des  conditions  fondamentales  d^me  démo- 
cratie sincère  est  la  séparation  de  l'école  et  de  l'État, 
—  et  donc  la  liberté  de  l'enseignement.  C'est  là  une 
liberté  essentielle. 

L'idéal  moral  nécessaire  à  la  démocratie  ne  peut 
lêtre  montré  que  dans  la  famille,  et  bien  plus  par 
'exemple  des  actes  que  par  la  sonorité  des  mots. 

Que  le  professeur  aille,  dans  son  enseignement, 
jusqu'au  bout  de  sa  pensée  philosophique  et  reli- 
Igieuse,  nous  n'y  voyons  aucun  inconvénient,  si  c'est 
sous  sa  propre  responsabilité  et  si  les  parents,  eux, 
ont  le  droit  de  lui  confier  ou  de  lui  retirer  leurs 
enfants. 


iM      DEUXIÈME   PARTIE   —   LA   GRISE   POLITIQUE 

Les  conflits  autour  de  l'école  s'aggravent.  Qu'est- 
ce  à  dire?  Incapable  de  remplir  son  propre  office, 
rÉtat  parlementaire  ne  se  peut  maintenir  qu'en  ab-  | 
sorbant  les  activités  sociales,  on  dissolvant  les  liber- 
tés réelles.  Monopoliser  l'instruction  et  l'éducation 
lui  est  indispensable  pour  former  de  bons  électeurs 
radicaux-socialistes.  C'est  diminuer  encore  la  famille, 
c'est  dénaturer  l'école  ;  mais,  par  là,  on  maintient 
une  anarchie  profitable. 

Pour  la  France,  les  conséquences  en  sont  funestes. 
Des  hommes  d^État  s'en  inquiéteraient.  Mais  le  suf- 
frage universel  ne  nous  livre  qu'à  des  politiciens,  qui 
îi^  sauraient  voir  plus  loin  que  leur  réélection. 

La  séparation  de  l'Église  et  de  l'État  entraînait 
nécessairement  celle  de  l'École  et  de  l'Etat.  C'était 
la  liberté  spirituelle.  Mais  le  parlementarisme  est 
incompatible  avec  toute  liberté,  c'est-à-dire  avec 
n'importe  quelle  force  sociale.  Il  ne  peut  donner  que 
Tanarchie  et  la  tyrannie. 

On  a  prétendu  justifier  le  monopole  universitaire 
en  déclarant  que  l'école,  désormais,  serait  neutre. 
C'était  une  hypocrisie  doublée  d'une  sottise.  Nous 
savons  ce  que  vaut  cette  neutralité. 

N'oublions  pas  ce  professeur  d'histoire  en  Sor- 
bonne  qui  disait  un  jour  :  «  Il  faut  désabuser  les 
élèves  de  la  superstition  napoléonienne.  Savez-vous 
le  bon  moyen?  Dans  les  nouveaux  programmes  d'his- 
toire des  lycées,  nous  plaçons  l'Empire  en  fin  d'an- 
née. Gomme  le  professeur  est  toujours  en  retard,  on 
n'y  arrive  jamais  ». 

A  propos  du  manuel  Laclef  et  Bergeron,  Lecture 


CHAPITRE   PREMIER    —   LES    FONCTIONNAIRES      165 

au  cours  moyen,  recueil  de  morceaux  choisis,  em^ 
pruntés,  pour  la  plupart,  à  des  auteurs  connus,  M. 
Gurnaud  (1)  nous  apprend  :  «  D'ane  édition  à  Tau- 
Ire,  ces  morceaux  ont  été  retouchés.  Dans  sou  émou- 
vant récit,  le  Croup,  Gusidi\e  Droz  écrit  :  Le  docteur 
Faron,  c'était  le  bo7i  Dieu.  Dans  le  manuel,  il  n'es! 
plus  que  le  sauveur,  sans  majuscule  naturellement. 
Le  livre  de  Bernardin  de  Saint-Pierre,  Paul  et  Vir- 
ginie, contient  ce  passage  :  Jamais  Dieu  ne  laisse  un 
bien  sans  récompense.  Le  manuel  le  reproduit  avec 
cette  variante  :  Jamais  le  bien  ne  reste  sans  récom- 
pense. Le  sage  Daniel  de  Foë,  Cervantes  sont  expur- 
gés. ((  Vive  Dieu  !  »  s'écrie  un  personnage  de  Gil 
Blas.  Cette  exclamation  disparaît.  Et  quant  à  Sancho, 
il  ne  dira  plus  :  «  Dieu  le  veuille  »,  mais  :  «  Je  le 
souhaite  ».  Ainsi,  le  livre  scolaire  a  toutes  les  licen- 
ces et  la  censure  laïque  peut  impunément  mutiler  les 
chefs-d'œuvre  ». 

Si  ce  n'était  que  grotesque,  il  n'y  aurait  qu'à  en 
rire.  Mais  les  sources  vives  de  l'âme  nationale  somt 
corrompues  ou  desséchées.  A  la  tribune  àe  la 
Chambre,  en  un  langage  émouvant  et  magnifique^ 
Maurice  Barrés  a  dit  ce  que  signifiaient  les  suicides 
d'écoliers.  La  prostitution  infantile,  la  criminalité 
juvénile   croissantes  complètent  la  démonstration. 

C'est  l'espoir  même  que  nous  perdons  ainsi.  Que 
faire  ?  On  préconise  les  associations  de  pères  de  fa- 
mille pour  surveiller  l'école.  Soit.  Mais,  il  le  faut 
reconnaître,  c'est  lamentablement  insuffisant. 


(1)  L'École  et  la  Famille. 


166      DEUXIÈME    PARTIE    —    LA.    GRISE   POLITIQUE  | 

Il  y  a  à  craindre,  aussi,  que  ces  associations  ne' 
deviennent  autre  chose  que  ce  qu'elles  doivent  être. 
Notre  système  électif  fait  tout  tourner  en  politi-  \ 
querie.  Il  transforme  les  œuvres  les  plus  sociales  en 
moyens  de  guerre  pour  les  partis.  Si  ce  ne  sont  pas 
les  catholiques  qui  utilisent  ainsi  les  associations  de 
pères  de  famille,  ce  seront  les  francs-maçons.  Le 
pouvoir  est  à  qui  sait  le  prendre.  Dès  qu'un  moyen 
peut  servir,  les  partis  l'emploient. 

Tracasser  quelques  instituteurs,  plus  ou  moins 
maladroits,  sectaires  ou  niais,  ou  simplement  parce 
qu'ils  déplaisent  à  une  demi-douzaine  de  hobereaux 
et  de  dévotes  aigries,  cela  n'atténuera  point  notre 
anarchie  morale  et  intellectuelle.  Et  c'est  pourtant  à 
cette  racine  qu'il  faut  aller. 

Le  positivisme  seul  indique  la  solution  sociale, 
c'est-à-dire  celle  qui  va  contre  tous  les  partis  : 
liberté  de  renseignement,  suppression  du  budget  de 
rinstruction  publique,  de  tout  budget  théorique, 
complète  liberté  spirituelle,  organisation  de  l'opinion 
publique.  Et  ce  ne  sont  pas  des  votes  qu'il  y  faut, 
mais  des  volontés.  L'éducation  se  fait  surtout  par  les 
institutions,  c'est-à-dire  par  le  jeu  souple  et  vivant 
des  libertés.  Or,  dans  une  société  désorganisée,  à 
•étiquette  démocratique  ou  autocratique,  les  institu- 
tions traditionnelles  s'affaiblissent  et  perdent  leurs 
vertus  éducatives.  On  y  supplée,  sans  doute;  mais 
tout  ce  qu'on  tente  en  ce  sens  est  contre-éducateur. 

Ainsi  en  est-il  de  l'Université.  Créée  pour  res- 
treindre et  supplanter  les  plus  nobles  libertés  de 
penser,  de  croire  et  de  sentir,  elle  ne  peut  remplir 


^     CHAPITRE    PREMIER   —   LES    FONCTIONNAIRES      167 

congrûment  leur  office.  Ayant  contribué  à  détruire 
l'Église,  à  dissoudre  la  famille,  elle  n'a  pu  les  rem- 
placer. Aujourd'hui,  quelques  universitaires  intelli- 
gents voient  le  mal,  et  ils  s'efforcent  d'y  remédier. 
Mais,  quels  que  soient  leur  bonne  volonté  et  leur 
désintéressement,  ils  ne  peuvent  aller  contre  eux- 
mêmes.  Ils  voudraient  reconstruire  avec  ce  qui  ne 
peut  que  détruire.  Ils  oublient  que  toute  action  posi- 
tive est  de  liberté. 

Pour  l'œuvre  d'éducation  dont  ces  universitaires 
reconnaissent  enfin  l'Université  incapable,  ils  font 
appel  à  la  collaboration  des  parents  et  surtout  à  celle 
des  mères.  «  La  chose  publique  a  moins  besoin  de 
censeurs  que  de  collaborateurs  :  in  libertato  labor  », 
dit  M.  Gâche  (1).  Hé,  oui  !  mais  encore  faut-il  que 
ces  collaborateurs  n'aient  pieds  et  poings  liés.  Le 
concours  des  parents  et  des  maîtres  suppose  d'abord 
la  pleine  liberté  de  l'enseignement.  Confusion  n'est 
pas  concours.  Les  fonctions  des  maîtres  et  des  pa- 
rents doivent  rester  distinctes.  Le  parlementa- 
risme, qui  n'est  que  la  confusion  des  fonctions, 
n'aboutit,  pour  le  mieux,  qu'à  l'inertie.  La  première 
participation  efficace  des  parents,  c'est  de  choisir  les 
maîtres  responsables,  ceux  qui  s'inspirent  de  la  doc- 
trine directrice  dont  ils  ont  eux-mêmes  vécu.  En  de- 
hors de  ces  conditions  de  liberté,  il  n'y  a  pas  de  col- 
laboration possible.  Et  cela  implique  la  séparation 
définitive  de  l'École  et  de  l'État. 

Jusque-là,  néanmoins,  les  parents  continueront  à 


(l)  Mères  et  fils. 


168      DEUXIÈME   PARTIE   —    LA   CRISE    POLITIQUE 

donner  leurs  garçons,  voire  leurs  filles,  pour  qu'on 
en  fasse  des  bacheliers,  c'est-à-dire  des  bénéficiaires 
des  majorais  bourgeois.  Ils  n'en  demandent  pas  plus, 
ils  savent  qu'ils  n'ont  pas  mieux  à  attendre  de  ren- 
seignement d'État.  S'ils  ont  encore  quelque  souci 
d'instruction  humaine,  ils  s'en  chargeront  eux- 
mêmes,  ou  ils  en  chargeront  des  précepteurs  de  leur 
choix.  Ce  sera,  d'ailleurs,  l'exception.  Gela  nuit  aux 
examens. 

M.  F.  Gâche  nous  a  décrit  avec  émotion,  judicieu- 
sement, le  rôle  des  mères.  Mais  il  ne  voit  pas  assez 
que  l'Université  réduit  de  plus  en  plus  ce  rôle,  et 
qu'ainsi  les  femmes  le  désapprennent.  Il  y  a  une 
École  des  mères.  Mieux  que*  tout  ce  que  nous  pour- 
rions dire,  cela  marque  où  nous  en  sommes.  Cette 
École  n'eût  été  que  ridicule  quand  toutes  les  femmes 
étaient  des  mères  qui  se  transmettaient  de  génération 
en  génération  l'instinct  magnifique,  la  science  pro- 
fonde, l'art  sublime  d'élever  les  enfants. 

L'Université  comprend  un  tiers  d'internes.  A  me- 
sure que  la  famille  se  désagrégera,  l'internat  se  géné- 
ralisera. C'est  là  que  nous  allons.  Ce  sont  les  internes, 
d'ailleurs,  qui  préparent  le  mieux  leurs  examens.  La 
vie  de  famille,  toute  vie,  où  Ton  se  fait  homme,  n'est 
pas  propice  aux  succès  scolaires.  Mais  M.  Gâche  vou- 
drait bien  marier  ces  contraires. 

a  Pour  ne  rien  exagérer,  dit-il,  on  peut  réduire 
les  inconvénients  de  l'internat  à  ceci  :  la  vie  de  Tin- 
ternat  ne  ressemble  pas  assez  à  la  vie  de  famille. 
Beaucoup  d'éducateurs,  en  tous  pays,  cherchent  des 
remèdes.  Ils  veulent  que  la  maison  d'éducation  res- 


CHAPITRE   PREMIER    —   LES    FONCTIONNAIRES      169 

semble  le  plus  possible  à  la  maison  paternelle.  Déjà, 
chez  nous,  on  a  fondé  quelques  établissements  privés 
dont  le  régime,  si  on  peut  encore  l'appeler  de  ce 
nom,  est  calqué  sur  la  vie  de  famille.  Plus  de  dor- 
toirs, chaque  élève  a  sa  chambre  ;  plus  de  réfectoire, 
les  repas  se  prennent  dans  de  véritables  salies  à 
;  manger,  la  table  est  mise,  ornée,  servie  comme  dans 
nos  ménages  par  la  femme  du  directeur;  plus  de 
cours  pareilles  aux  préaux  où  les  détenus  tournent 
en  rond,  mais  des  jardins,  des  parcs,  une  ferme  ; 
plus  de  salles  d'études,  Tenfant  travaille  dans  sa 
chambre  dont  Tarrangement  et  l'orn.ementation  sont 
laissés  à  son  goût  ». 

On  le  voit,  tout  ce  que,  matériellement,  Tenfant  a 
dans  sa  famille,  il  le  trouve  dans  ces  établissements 
modèles.  11  n'y  manque  que  l'essentiel,  ce  qui,  pré- 
cisément, doit  en  faire  un  homme  de  sa  classe  et  de 
sa  race  :  les  souvenirs,  toujours  présents,  évoqués  en 
commun,  les  liens  du  sang,  l'affection  profonde  des 
père  et  mère,  des  frères  et  sœurs,  la  fusion  con- 
stante des  pensées  et  des  sentiments,  l'âme  même  de 
la  famille. 

Nous  dissocions  ainsi  tous  nos  groupes  sociaux 
organiques,  et  puis  nous  essayons  de  les  reconsti- 
tuer avec  des  éléments  inertes  ou  avec  des  mots 
vides.  Et  nous  appelons  cette  destruction  systéma- 
tique et  cette  pénible  caricature  :  le  progrès  !... 

M.  F.  Gâche  nous  dit  encore  :  «  Ce  qu'il  faut,, 
c'est  choisir  un  métier  honnête  et  se  jurer  qu'on 
Texercera  de  telle  façon  que  ce  métier  deviendra  le 
plus  beau  de  tous  les  métiers,  l'objet  de  l'admiratiort 


170      DEUXIÈME   PARTIE   —   LA   CRISE   POLITIQUE 

des  autres  ;  et  de  telle  façon  aussi  que  soi-même  on 
s'y  amplifiera,  on  s'y  améliorera,  on  y  deviendra, 
non  point  une  créature  riche  en  or  et  en  domaines, 
mais  une  riche  créature,  jamais  lasse  de  semer  les 
exemples,  le,s  services  et  les  bienfaits  ». 

C'est  joli;  mais  il  y  faut  des  organisations  sociales, 
des  libertés,  une  civilisation.  Précisons  :  pour  les 
métiers,  il  y  fallait  les  corporationss  ;  pour  les  carac- 
tères, il  y  faut  la  famille  unie.  Or  celle-ci  est  atta- 
quée de  toutes  parts,  et  d'abord  par  l'Université  radi- 
cale-socialiste ;  et  celles-là  ont  été  détruites  avec 
quelques  autres  forces  nécessaires. 

Et  l'Université  ne  peut  nous  fabriquer  que  des 
bacheliers.  M.  Gâche  le  sait  bien.  Il  est  professeur. 
Parmi  les  enfants  qu'il  prépare  au  baccalauréat, 
peut-il  nous  dire  combien  il  en  compte  qui  désirent, 
ou  plutôt  dont  les  parents  désirent  pour  eux,  cette 
((  clé  des  carrières  »,  à  seules  fins  d'exercer  un  métier 
utile,  honnête,  et  de  s'enrichir  comme  créature,  et 
combien  pour  conquérir,  une  fois  pour  toutes,  le 
«  droit  »  au  parasitisme  ? 

L'Université  officielle  ne  peut  former  que  des 
électeurs  et  des  fonctionnaires  sinécuristes.  C'est  la 
liberté  seule  qui  forme  les  citoyens.  L'Université  po- 
pulaire que  nous  avions  fondée  était  une  tentative 
d'organiser  cette  liberté.  On  l'a  entravée,  après  avoir 
essayé  de  la  dénaturer,  et  on  l'a  détruite.  C'est  donc 
que  les  Français  sont  mal  préparés  à  la  liberté  et 
qu'ils  se  soucient  peu  de  l'éducation  sociale  quand 
elle  n'est  pas  un  moyen  pour  des  fins  politiciennes, 
c'est-à-dire,  en  définitive,  antisociales. 


CHAPITRE   PREMIER    —   LES    FONCTIONNAIRES      171 

Il  y  a,  dans  nos  collèges  et  lycées,  cent  mille 
élèves. 

Mais  toutes  les  carrières  libérales  sont  plus  qu'en- 
:combrées.  Par  exemple,  M.  Marcel  Laurent,  dans 
une  étude  sur  la  situation  des  médecins  français, 
nous  apprend  : 

-  ((  Dix-neuf  mille  six  cent  soixante-quatre  méde- 
cins se  débattent,  plus  ou  moins  péniblement,  sur  le 
territoire  français  et  dans  nos  possessions  françaises, 
pour  la  plupart  bousculés  par  une  concurrence  d'in- 
dustriels, torturés  par  d'insoupçonnables  privations, 
déçus  par  le  déficit  de  la  clientèle,  lésés  par  le  char- 
latanisme de  certaines  cliniques  et  la  spécialité  phar- 
maceutique, surmenés  par  des  travaux  consentis  au 
rabais,  exploités  par  des  tentateurs,  aigris  par  la 
médiocrité,  lorsqu'ils  ne  sortent  pas  complètement 
vaincus  des  premières  escarmouches  !  fParis,  à  lui 
seul,  en  compte  3,901,  et  le  département  de  la 
Seine,  493,  soit,  ici,  4,394   médecins.  Jugez  de  la 

.force  de  ce  flot  submergeant  en  observant  que  2,300 
médecins  au  maximum  tiguraient  il  y  a  deux  ans, 
pour  la  ville  et  le  département,  sur  nos  tableaux 
indicateurs.  Enlevez  de  cette  collectivité  Tinévitable 
-contingent  qui  va  de  la  gêne  à  la  détresse,  et  sachez 
qu'une  proportion  de  45  0/0  de  médecins  gagnent 
moins  de  2,000  francs  par  an  ». 

La  médecine  est  donc  devenue,  comme  toutes 
les  professions  libérales,  un   très  mauvais  métier, 

—  ce  qui  n'empêchera  point  la  bourgeoisie,  bouffie 
de  vanité,  de  pousser  ses  fils  dans  ces  carrières 
encombrées,  l'Université  de  prodiguer  ses  diplômes 


172      DEUXIÈME    PARTIE   —    LA   CRISE   POLITIQUE  | 

et    la    Faculté    de   fabriquer    des    docteurs    à    la  ; 
grosse. 

Dans  un  livre  récent  (1),  on  nous  proteste  que  le  î 
mal,  celui  que  la  science  ne  guérit  point,  vient  des- 
malades  et  de  leur  entourage.  Ils  manquent  d'abord 
à  leur  devoir,  qui  n'est  pas  seulement  de  payer  sans^ 
lésine  leur  médecin,  mais  encore  de  gagner  son 
cœur.  Devoir  bien  difficile  à  remplir,  semble-t-il^ 
envers  le  chirurgien  à  5,000  francs  Popération  — 
réussie  ou  non.  Méfiances  injustes,  indocilité,  pré- 
somptions, préjugés,  crédulité,  superstition,  ingrati- 
tude, etc.,  c'est  de  tout  cela,  nous  affirme-t-on,  que- 
les  malades  meurent. 

Sans  doute,  11  faut  faire  l'éducation  des  malades 
et  de  leurs  proches  ;  mais  l'éducation  du  médecin 
n'importe  pas  moins. 

Les  malades,  les  parents  des  malades,  inconsciem- 
ment, vont  chercher  chez  les  rebouteurs  et  les  thau- 
maturges ce  qu'ils  ne  trouvent  point  chez  les  vété- 
rinaires certifiés  par  la  Faculté.  Et  très  souvent,  des 
guérisons  surprenantes  leur  donnent  raison.  De 
même,  on  voit  les  esprits  théologiques,  inconsidéré- 
ment arrachés  à  la  sage  direction  de  l'Église,  tomber 
dans  les  insanités  du  spiritisme  et  y  puiser  quelque 
réconfort  moral.  Le  nombre  de  spirites,  de  rebou- 
teurs, de  sorciers  est  aussi  un  indice  et  une  mesure- 
de  notre  anarchie  intellectuelle  et  morale.  Et  par  là, 
nous  découvrons  que  le  sacerdoce,  comme  les  méde- 
cins, est  insuffisant. 


(1)  Le  Médecin^  par  le  docteur  Ch.-E.  Lévt. 


CHAPITRE   PREMIER   —   LES    FONCTIONNAIRES       173 

D'après  le  docteur  Gh.-Éd.  Lévy,  il  n'y  a  qu'à  per- 
isuader  aux  médecins  d'aimer  leurs  malades. 

C'est  déjà  quelque  chose.  Ce  n*est  pas  tout.  11  faut 
plus,  —  et  ce  qui,  précisément,  doit  susciter  réelle- 
înent  cette  sympathie. 

S'il  y  a  des  héros  qui  tombent  au  chevet  des  ma- 
lades, sur  le  champ  de  bataille  des  épidémies,  s'il  y 
a  du  dévouement,  du  cœur,  de  rintelligence,  du 
«avoir,  pour  tout  dire,  de  nobles  âmes,  il  y  a  aussi, 
parmi  les  médecins,  trop  d'exploiteurs  cyniques  de 
la  souffrance  humaine,  trop  d'amateurs  de  dichoto- 
mie, trop  d'arrivistes,  trop  de  charlatans  dangereux. 
Et  malheureusement,  dans  une  anarchie  qui  s'ag- 
grave chaque  jour,  ceux-ci  se  multiplient  d'une 
façon  inquiétante  et  ceux-là  se  font  de  plus  en  plus 
rares. 

Les  défauts  des  malades  qu'on  se  propose  de  cor- 
riger tiennent  aux  vices  des  médecins,  tels  que  nous 
l<es  donnent  les  examens.  Ces  vices  sont  autant  intel- 
lectuels que  moraux.  La  préparation  toute  matéria- 
liste des  médecins  n'en  fait,  somme  toute,  comme  le 
disait  bien  Auguste  Comte,  que  des  vétérinaires. 

On  ne  soigne  pas  le  corps  sans  Tâme.  C'est  ce  que 
n'ignoraient  point  les  anciens  «  mires  »,  et  c'est  ce 
qu'on  méconnaît  trop  à  la  Faculté,  —  avec  «  l'indivi- 
sibilité de  notre  nature  tant  individuelle  que  collec- 
tive ». 

On  citera,  il  est  vrai,  de  merveilleuses  opérations, 
on  dira  que  la  durée  moyenne  de  la  vie  s'élève.  De 
même,  quand  nous  montrons  le  recul  de  la  vraie 
civilisation  dans  le  désordre,  on  nous  répond  télé- 


174      DEUXIÈxME   PARTIE   —   LA   CRISE   POLITIQUE 

phone,  radium,  aéroplane,  diplômes  universitaires 
et  circulation  d'argent. 

S'il  est  exact  qu'en  moyenne  la  vie  se  prolonge,  — 
et  on  ne  le  doit  pas  toujours  à  la  médecine,  —  nous 
savons  trop  que  c'est  dans  la  souffrance,  l'infirmité 
et  la  maladie.  Ce  qui  est  encore  plus  certain,  c'est 
que  les  maladies  nerveuses,  mentales,  nous  dirons 
volontiers  morales,  se  multiplient  et  se  propagent 
d'une  manière  effrayante.  La  Faculté  fabrique  des 
docteurs  à  la  grosse,  et  le  nombre  des  maladies 
s'accroît  en  proportion. 

La  ((  science  »  de  ces  vétérinaires,  avec  ses  pro- 
cédés grossièrement  empiriques,  est  impuissante,  il 
le  faut  reconnaître,  à  nous  assurer  la  santé.  La  santé 
dépend  de  l'âme  plus  que  du  corps,  comme  la  civi- 
lisation progressive  dépend  de  la  liberté  dans  Tordre 
plus  que  des  machines. 

A  notre  sens,  on  ne  place  pas  l'art  de  guérir  assez 
haut.  <(  Si  l'espèce  humaine  peut  être  perfectionnée, 
a  dit  Descartes,  c'est  dans  la  médecine  qu'il  en  faut 
chercher  les  moyens  ». 

Avec  Auguste  Comte,  qui  considérait  les  médecins 
comme  «  les  précurseurs  naturels  du  sacerdoce  so- 
ciocratique  »,  nous  croyons  que  la  dégénération 
mentale  et  morale  de  l'office  médical  ne  peut  que 
s'accentuer  —  et  donc  le  malentendu  qu'on  déplore 
entre  guérisseurs  et  malades,  la  méfiance,  voire  le 
mépris  et  la  haine  de  ceux-ci  contre  ceux-là  —  tant 
qu'il  ne  sera  pas  incorporé  au  sacerdoce  positif,  ce 
qui  aurait  pour  conséquence  directe  de  subalterniser 
les  fonctions  chirurgicales. 


CHAPITRE   PREMIER    —   LES   FONCTIONNAIRES      175 

Jusqu'à  la  loi  de  1724  et  surtout  jusqu'à  la  créa- 
tion de  l'Académie  royale  de  chirurgie,  en  1731,  les 
chirurgiens  étaient  assimilés  aux  barbiers,  —  et  ce 
n'était  pas  si  absurde  que  cela  nous  paraît.  En  tout 
cas,  ce  rétait  beaucoup  moins  que  la  ridicule  supré- 
matie du  scalpel. 

Auguste  Comte  a  indiqué  la  solution  :  «  L'insti- 
tution des  hôpitaux  qui  ne  convint  qu'au  moyen 
âge,  doit  radicalement  s'éteindre  h  mesure  que  l'es- 
sor simultané  de  l'aisance  matérielle  et  de  la  dignité 
plébéienne  permettra  de  remplacer  une  dégradante 
assistance  par  la  sollicitude  domestique.  Mais  il  im- 
porte de  seconder  cette  transformation  graduelle  en 
développant,  pendant  tout  le  cours  de  la  transition 
organique,  l'office,  mal  ébauché,  des  médecins  pu- 
blics chargés  de  diriger  gratuitement,  au  sein  des 
familles,  les  traitements  privés.  Il  faut  compléter  la 
régénération  de  la  classe  médicale  en  la  dégageant 
d'un  vicieux  monopole  et  d'une  assistance  hétéro- 
gène. Le  privilège  légalement  résulté  du  doctorat 
ne  profite  réellement  qu'au  charlatanisme,  dont  il 
semble  préserver  un  public  que  rien  ne  saurait  ga- 
rantir des  conséquences  pratiques  de  l'anarchie  théo- 
rique aggravée  par  l'ignorance  et  la  crédulité.  Cette 
législation  fournit  le  principal  appui  d'un  vain  ensei- 
gnement qui  serait  déjà  discrédité  sans  la  faculté  de 
conférer  le  monopole  des  avis  sanitaires  ». 

Il  est  fâcheux  que  la  médecine  soit  un  métier.  Elle 
ne  peut  être  exercée  dignement  que  par  une  sorte 
de  classe  sacerdotale  au  service  de  la  société  tout 
entière,  ca>  le  physique  dépend  du  moral.  Nos  mor- 


176      DEUXIÈME    PARTIE    —    LA    CRISE   POLITIQUE 

ticoles  ne  savent,  ni,  trop  âpres  au  gain,  ne  peuvent 
traiter  le  moral. 

Il  est  évidemment  dangereux  de  confier  la  nais- 
:sance,  la  santé,  la  vie  et  la  mort  des  nôtres  à  des 
vétérinaires,  —  surtout  s'ils  sont  pressés  par  une 
concurrence  sans  merci  et  talonnés  par  la  faim... 

Sous  de  tels  aspects,  l'anarchie  présente  ne  laisse 
.point  d'être  inquiétante  pour  les  plus  optimistes. 

Nos  bacheliers  se  rejettent  donc  de  plus  en  plus 
sur  les  fonctions  publiques. 

A  ceux  qui  disent  que  «  nul  n'est  obligé  d'être 
fonctionnaire  »,  M.  Joseph  Cernesson,  dans  VÉman- 
cipation^  formulait  ce  problème  insoluble  pour  un 
bourgeois  :  «  Étant  donné  un  jeune  homme  dé- 
pourvu de  fortune  et  ayant  fait  de  bonnes  études 
classiques,  indiquer  pour  lui,  en  dehors  du  fonc- 
tionnarisme, une  carrière  de  l'ordre  scientifique  ou 
une  carrière  de  Tordre  littéraire  qui  soit  en  harmo- 
nie avec  la  culture  et  les  goûts  développés  en  lui 
parles  établissements  d'instruction  publique  ». 

Un  ivrogne  nous  posait  un  jour  une  question  ana- 
logue :  «  Étant  donné  que  je  m.e  soûle  sept  fois  par 
semaine,  au  moins,  m'indiquer  un  moyen  de  ne  pas 
devenir  alcoolique  ». 

L'Université,  avec  son  enseignement  de  mots, 
d'érudition,  ne  peut  pas  ne  pas  faire  de  sinécuristes, 
et  depuis  qu'elle  s'est  réservé  le  monopole  n'en  pas 
faire  toujours  plus.  Évidemment,  M.  Cernesson  a 
raison,  nos  bacheliers  et  nos  licenciés  ne  peuvent 
être  que  des  fonctionnaires  inutiles  ;  mais  c'est  la 
condamnation  de  notre  enseignement. 


CHAPITRE    PREMIER    —   LES    FONCTIONNAIRES       177 

Ce  n'est  pas  par  la  valeur  sociale  propre  de  son 
enseignement  que  l'Université  officielle  se  maintient^ 
même  après  avoir  éliminé  toute  concurrence  dan- 
gereuse ;  mais  par  Tappât  des  diplômes  et  des 
brevets  qui  dispensent  le  privilège  d'être  entretenu 
jusqu'à  la  mort  par  la  collectivité  travailleuse.  La 
dispense  militaire  fut  aussi  un^de  ses  moyens,  et 
elle  développa  en  France,  pour  un  temps,  le  goût 
singulier  des  langues^rientales. 

11  faut  bien,  d'ailleurs,  employer  tous  les  agrégés,  et 
donc  surcharger  les  programmes,  multiplier  les  cours. 

Sans  renoncer  à  la  haute  culture,  qui  serait  re- 
noncer à  être  une  grande  nation  civilisée,  on  peut 
enrayer,  ce  semble,  cet  affaissement  des  caractères^ 
en  revivifiant  l'Université  par  l'action  vivante  dans 
la  liberté.  Mais  cette  liberté  de  fait,  qui  seule  peut 
rendre  les  citoyens  aptes  à  une  plus  grande  .liberté^ 
cela  n'est  pas  dans  la  manière  parlementaire. 

Ce  n'est  pas  toute  la  question,  au  surplus.  L'Uni- 
versité n'est  qu'un  truc  de  classe.  Jadis,  il  y  avait 
iPépée,  qui,  au  moins,  impliquait  des  devoirs  :  au- 
jourd'hui, il  y  a  le  diplôme,  qui  ne  donne  que  des 
droits  au  parasitisme. 

Par  là  le  sinécurisme  est  bien  un  privilège  de 
classe.  Deux  cent  mille  familles  bourgeoises  dé- 
tiennent les  majorats  de  bacheliers.  Pour  les  dé- 
fendre, on  a  dressé  des  barrières,  qui  sont  les  exa- 
mens, les  concours. 

Mais,  maintenant,  voici  que  ces  barrières  ne  suffi- 
sent plus. 

C'est  que  de  telles  pratiques,  aggravées  encore 


178      DEUXIÈME    PARTIE    ~    LA    CRISE   POLITIQUE 

par  la  corruption  politique,  ne  sauraient  aller  sans 
une  démoralisation  qui  pénètre  peu  à  peu  toutes  les 
couches  de  la  nation. 

Par  le  simple  jeu  du  suffrage  universel,  le  député 
est  contraint  de  se  plier  aux  exigences  pressantes 
des  électeurs,  et  le  ministre  à  celles  des  députés.  Le 
ministère  a  lui-même  de  grands  besoins,  puisque 
ses  membres  sont  des  élus  du  peuple.  Le  Matin  le 
disait  un  jour  :  «  Dans  la  République  des  États-Unis, 
on  pratique  le  système  «  des  dépouilles  aux  vain- 
queurs ».  C'est-à-dire  qu'on  remplace  les  créatures 
du  parti  vaincu  par  les  créatures  du  parti  victorieux. 
Chez  nous,  on  ne  chasse  personne  ;  on  respecte  les 
«  droits  acquis  »,  si  souvent  mal  acquis,  partant  peu 
légitimes.  Les  créatures  des  vaincus  gardent  leurs 
emplois  ;  on  en  crée  de  nouveaux  pour  les  créatures 
des  vainqueurs.  Quand  la  créature  à  pourvoir  ne 
se  peut  contenter  d'une  petite  fonction,  c'est  tout  un 
bureau  qu'on  met  sur  pied  ;  pour  assurer  au  fils 
d'un  sénateur  influent  8,000  francs  de  traitement, 
on  inscrit  au  budget  20,000  à  30,000  francs  de 
dépenses.  Les  grades  supérieurs  se  multiplient  à  , 
l'excès.  Aux  travaux  publics,  il  y  a  un  fonctionnaire  il 
supérieur  pour  trois  subalternes.  Au  pavillon  de 
Flore,  on  trouve  dans  certains  bureaux  un  chef  et 
un  sous-chef  pour  deux  employés  ». 

On  ne  peut  multiplier  les  sinécures  à  l'infini,  ni 
réduire  trop  les  véritables  services  sociaux,  et  ce- 
pendant il  faut  faire  face  aux  promesses  que  l'État  a 
prodiguées  aux  diplômés^  et  les  élus  aux  plus  impor- 
tants électeurs.,. 


CHAPITRE   PREMIER    —   LES    FONCTIONNAIRES      179 

On  dresse  donc  d'autres  barrières,  on  les  surélève, 
pour  filtrer  la  multitude  des  solliciteurs  de  sportules 
qui  se  ruent. 

C'est  dire  qu'on  imagine  des  examens  de  plus  en 
plus  difficiles,  encore  qu'il  faille,  d'autre  part,  per- 
mettre le  «  piston  ». 

La  recommandation  est  devenue  la  religion  du 
Français.  Si,  très  souvent,  elle  ne  sert  de  rien,  à  tout 
le  moins  elle  le  fait  vivre  dans  l'espoir  des  paradis 
de  fainéantise,  et  ainsi  elle  le  console  d'être  dupe. 
INous  prenons  l'indolent  fatalisme  musulman.  «  C'est 
écrit  »  ou  ((  ce  n'est  pas  écrit  ».  On  est  recommandé 
ou  on  ne  l'est  pas,  —  l'effort  est  inutile.  Voilà  ce 
qui,  à  l'heure  présente,  est  enseigné  en  grec,  en  la- 
tin ou  en  signes  algébriques  à  100,000  enfants  de 
France,  dans  tous  nos  lycées  et  collèges,  pour  ne  pas 
parler  des  Facultés  et  des  écoles  spéciales. 

A  mesure  qu'on  accroît  les  difficultés  d'admission 
pour  le  vulgaire,  il  faut  bien  ménager  des  entrées 
discrètes  aux  créatures,  —  ne  serait-ce  que  pour  les 
parlementaires  blackboulés  qui  ont  bien  servi  le  bloc 
ou  qui  ont  eu  la  prudence  de  se  munir  des  fétiches, 
c'est-à-dire  les  cendres  des  cadavres,  et  aussi  pour 
la  légion  des  directeurs,  chefs,  sous-chefs,  attachés 
de  cabinets,  —  le  fameux  «  cabinettisme  »  (1)  inau- 
guré par  le  plus  intègre  de  nos  radicaux,  le  citoyen 
É.  Combes. 
Des  concours,  Taine  disait  : 


(1)  Il  y  aurait  une  étude  bien  intéressante  à  faire  des  néolo- 
gismes  républicains. 


180      DEUXIÈME    PARTIE   —    LA    CRISE    POLITIQUE 

((  Non  pas  que  je  blâme  le  procédé  lui-même  ;  il 
en  faut  un,  et  celui-ci  vaut  les  autres  :  en  toute  asso- 
ciation, il  s'agit  de  trier,  dans  la  masse,  les  posses- 
seurs des  gros  lots,  et  selon  les  pays,  les  moyens  de 
triage  sont  différents.  Mais  selon  qu'ils  sont  divers^ 
ils  développent  une  aptitude  diverse.  A  Lilliput,  où, 
pour  monter  haut,  il  fallait  danser  sur  la  corde,  c'é- 
tait sans  doute  la  grosseur  des  mollets.  En  Chine,  où 
il  faut  exceller  dans  la  connaissance  des  vieux  textes, 
c'est  la  pédanterie  classique.  En  France,  c'est  Taffais- 
sement  cérébral  et  le  flux  de  langue.  Voyez  le  travail 
machinal  et  monstrueux  des  candidats  qui  aspirent 
aux  grandes  écoles,  puis,  au  sortir  de  ces  mêmes- 
écoles,  la  fatigue  profonde,  Talanguissement,  la 
flânerie  au  café  ou  à  domicile,  l'inertie  bureaucra- 
tique ou  provinciale.  Comparez  l'élève  de  l'École 
Polytechnique,  cloué  quatorze  heures  par  jour  de- 
vant des  formules,  et  l'ingénieur  qui  va  bâiller,  sa 
femme  au  bras,  pour  voir  si  les  cailloux  sont  bien 
cassés.  Avec  cet  encombrement  des  carrières  et  cette 
réglementation  des  étapes,  nous  parvenons  d'abord 
à  essouffler  nos  chevaux  de  courses,  ensuite  à  les 
changer  en  bidets  de  fiacre.  Entre  ici,  mon  ami,  si 
tu  es  patient,  et  que  tu  veuilles  traîner  un  fiacre  ; 
cherche  ailleurs,  si  tu  es  nerveux  et  si  tu  veux  garder 
tes  élans  de  course  ». 

On  a  donc  donné  aux  Français  le  dégoût  du  tra- 
vail, de  l'initiative,  la  peur  du  risque,  on  leur  a  fait 
des  âmes  étriquées  de  ronds-de-cuir.  Comme  ce 
n'est  que  dans  les  emplois  publics  que  l'on  est  as- 
suré d'être  toujours  rémunéré,  retraité  et  —  suprême 


CHAPITRE   PREMIER   —   LES    FONCTIONNAIRES      181 

idéal  —  décoré  à  50  ans  sans  avoir  à  dépenser,  né- 
cessairement, de  rinitiative,de  Tintelligence  et,  sur- 
tout, de  l'activité,  tous  veulent  être  fonctionnaires. 
Pour  diminuer  cette  affluence  de  postulants,  on  est 
donc  amené  à  compliquer  les  examens,  mais  jamais 
assez. 

•  Pour  un  simple  travail  de  copiste,  souvent  inutile, 
qu'un  gamin  de  quinze  ans  pourrait  faire,  on  prend 
trois  ou  quatre  licenciés  ou  docteurs. 

Et  ce  n'est  rien  encore,  quand  ce  n'est  pas  directe- 
ment nuisible. 

Il  est  probable  qu'un  licencié  es-lettres  sera  un 
fort  mauvais  copiste  et,  par  surcroît,  un  serviteur  mé- 
content. 

A  Lilliput,  on  était  plus  avisé.  Sans  doute,  il  était 
tout  aussi  ridicule  de  faire  faire  aux  candidats  des 
cabrioles  sur  la  corde,  mais,  on  en  conviendra,  il 
est  moins  nocif  de  faire  des  acrobates  que  des  di- 
plômés. 

Notre  système  réalise  ce  miracle  de  constituer  des 
privilèges  parasitaires  que  tous  convoitent,  au  détri- 
ment de  la  production  nationale  et  même  des  ser- 
vices sociaux,  de  les  attribuer  précisément  à  ceux 
qui  ne  peuvent  effectuer  que  très  mal  le  simulacre 
de  travail  machinal  qui  en  est  le  prétexte,  et  ainsi 
qui  mécontentent  ceux-là  mêmes  qui  en  bénéficient, 
par  la  brigue,  ou  en  dansant  sur  la  corde. 

Taine  avait  dénoncé  déjà  Timpuissance  organique 
de  notre  système  à  placer  l'homme  qui  convient  à  la 
place  qui  convient. 

Les  examens  et  les  concours  ne  signifieraient  quel- 


182      DEUXIÈME    PARTIE    —    Lk   CRISE   POLITIQUE 

que  chose  que  si  Ton  ne  s'y  préparait  point,  mais 
c'est  la  condition  vitale  de  TUniversité  officielle  d'y 
préparer. 

Tous  les  Français  se  sont  entraînés  à  ce  jeu,  on  a 
perfectionné  (tous  les  trucs  mnémotechniques,  et  il 
n'est  pas  d'imbécile  qui  ne  puisse  être  licencié  en  y  | 
mettant  l'argent  et  le  temps. 

Comme  on  est  pressé,  cela  n'empêche  point  de 
tricher  au  besoin.  Et  puis,  il  est  des  places  plus  ou  l 
moins  décoratives,  plus  ou  moins  lucratives.  On  a  j 
recours,  alors,  aux  protecteurs  politiques,  —  non  sansi 
léser,  parfois,  les  postulants  moins  «  pistonnés  ». 

Les  faits  surabondent.  Nous  n'en  citerons  qu'un 
assez  amusant. 

Au  sujet  d'un  inspecteur  d'académie,  M.  Guéry, 
déplacé  sur  la  demande  d'un  député,  M.  Le  Troadec,  | 
pour  avoir  résisté  aux  pressions  intéressées  de  ' 
celui-ci,  Gabriel  Séailles,  dans  une  brochure,  rap- 
porte les  paroles  de  ce  radical  à  M.  Guéry  :  «  Je  sais 
que  vous  êtes  juste,  et  je  suis  résolu,  à  l'avenir,  à  ne 
plus  vous  gêner  en  quoi  que  ce  soit  dans  vos  nomi- 
nations; mais,  à  la  veille  des  élections  générales,  je 
vous  demande,  comme  républicain,  de  m'accorder 
celle  de  M.  Godec  ». 

Et  M.  Gabriel  Séailles  nous  raconte  encore  : 

«  Le  Troadec  est  un  trop  bel  exemple  de  la  menta- 
lité de  certains  députés  d'arrondissement,  pour  que 
nous  le  quittions  si  vite.  Au  mois  d'août,  quand  le 
déplacement  de  Guéry  souleva  l'indignation  unanime 
du  parti  républicain,  il  écrivait,  pour  se  disculper: 
«  J'appris  que  M.  Tassel,  —  Tinstituteur  que  dési- 


CHAPITRE   PREMIER    —   LES    FONCTIONNAIRES      181^ 

gnaient  ses  titres  professionnels  et  qu'avait  choisi 
l'inspecteur,  —  de  Bulat-Pestivien,  était  candidat.  Je 
ne  savais  pas  môme  d'où  il  était  originaire,  et  vrai- 
ment je  croyais  de  mon  devoir  d'appuyer  ceux  de 
ma  circonscription.  Depuis,  Ton  m'a  dit  qu'il  était 
de  Penvinan.  Est-ce  vrai  ?  Alors,  j'aurais  été  tout  de 
suite  bien  disposé  pour  lui.  Bulat-Pestivien  et  Penvi- 
nan, cela  fait  une  singulière  différence  chez  moi  I  » 
J'aime  cette  naïveté  ;  la  Patrie  de  Le  Troadec  est  sa 
circonscription,  il  n'en  connaît  pas  d'autre  ;  le  dépar- 
partement  des  Gôtes-du-Nord  est  déjà  un  objet  trop 
vaste  pour  sa  pensée  ». 

Il  y  eut  une  interpellation  à  la  Chambre  et,  natu- 
rellement, le  ministre  qui  avait  puni  l'inspecteur 
d'Académie  de  son  indépendance  fut  approuvé.  La 
Chambre  ne  peut  aller  contre  le  système  de  pression 
et  de  corruption  qui  l'a  faite. 

Nous  pourrions,  ici,  accumuler  les  exemples,  et 
de  plus  cyniques  encore.  Le  favoritisme,  la  corrup- 
tion, c'est  le  fonds  qui  manque  le  moins  à  notre  troi- 
sième République,  aussi  vertueuse  qu'athénienne. 

Bien  entendu,  si  le  parlementaire  a  toutes  les 
complaisances  pour  ses  électeurs  influents,  il  en 
exige,  à  son  tour,  des  fonctionnaires  dont  l'avance- 
ment dépend  de  lui.  Le  gouvernement  parlemen- 
taire est  celui  d'un  parti,  il  demande  donc  aux  fonc- 
tionnaires, qui  sont  ses  clients,  des  services  de  parti- 
sans,—  et  donc  contre  la  nation.  Il  est  vrai  que, 
par  compensation,  l'État  n'a  plus  aucune  autorité 
pour  maintenir  la  discipline.  Du  gâchis,  la  tyrannie 
surgit  toujours. 


184       DEUXIÈME   PARTIE    —   LA   CRISE   POLITIQUE 

Cette  tyrannie  s'exerce  de   multiples  façons,  et 
parfois  occultes.  Il  y  a  la  franc-maçonnerie,  il  y  a  les  ' 
fameux  «  délégués  ». 

Un  instituteur  arrive  à  Timbouctou  —  oui,  un  in- 
stituteur, sortant  de  Técole  normale,  à  Timbouctou! 
—  Son  premier  soin  n'est  pas  de  visiter  son  école; 
mais  d'aller  à  la  popote  du  capitaine  commandant  de 
cercle  et  des  officiers  pour  leur  tenir  ce  langage  : 
«  Je  suis  venu  ici  pour  vous  surveiller  ;  si  vous  ne  l 
marchez  pas  droit,  gare  à  vous  ».  Il  ne  se  vantait  f 
pas.  Quelque  temps  après,  ayant  eu  des  difficultés 
avec  son  supérieur  hiérarchique,  le  capitaine  com- 
mandant de  cercle,  —  c'est  celui-ci  qui  fut  déplacé  ! 

M.  de  Lanessan,  dans  le  Siècle,  écrivait  récem- 
ment :  I 

«  Il  n'y  a  pas  jusqu'aux  mouchards  des  préfets  ou 
sous-préfets  qui  ne  se  prétendent  tout-puissants  et 
qui,  en  fait,  ne  le  soient  en  beaucoup  de  lieux.  Gela 
-descend  jusqu'au  vaudeville  et  à  la  farce.  Dernière- 
ment, un  fonctionnaire  reçoit  la  visite  du  buraliste  de 
la  localiité  où  il  réside,  et  s'entend  dire,  sans  préam- 
bule :  «  Je  viens  vous  dire  que  vous  êtes  remplacé, 
mais  je  tiens  à  ajouter  que  je  n'y  suis  pour  rien,  car 
j'ai  donné  sur  vous  d'excellentes  notes.  D'ailleurs, 
votre  dossier,  qui  m'a  été  communiqué,  est  excel- 
lent ».  Ce  marchand  de  tabac  et  de  timbres,  délégué 
officiel  et  connu  du  préfet,  se  vantait  peut-être  en 
tenant  un  pareil  langage,  mais  le  seul  fait  de  le  tenir 
n'indique-t-il  pas  un  état  d'esprit  singulièrement 
contradictoire  de  celui  qui  devrait  régner  dans  une 
république?  » 


CHAPITRE   PREMIER   —   LES    FONCTIONNAIRES      185 

Tout  de  même,  jusqu'en  ces  dernières  années,  il  y 
avait  une  façade  d'administration.  Sous  les  ministres 
éphémères  et  brouillons,  il  y  avait  les  bureaux  qui 
duraient  et  maintenaient  une  tradition  d'ordre. 

Mais  cela  aussi  s'en  est  allé. 

-Aujourd'hui,  les  fonctionnaires  se  syndiquent. 

Dans  un  livre  documenté.  Associations  et  syndicats 
de  fonctionnaires,  M.  Jeanneney  a  compté  515  asso- 
ciations de  fonctionnaires  et  16  fédérations  d'asso- 
ciations se  répartissant  ainsi  :  Pour  les  administra- 
tions centrales,  30  associations  et  2  fédérations; 
pour  l'Instruction  publique,  112  et  5  ;  poar  les 
Beaux-Arts,  6  et  2  ;  pour  les  Travaux  publics,  86  ; 
pour  les  octrois,  20  et  3  ;  pour  les  Postes,  Télégra- 
phes eî  Téléphones,  18  et  1  ;  pour  les  Finances,  32; 
pour  la  Marine,  14  ;  pour  la  Guerre,  8;  pour  les  ser- 
vices départementaux,  etc.,  89  et  3.  Aujourd'hui, 
plus  de  la  moitié  des  fonctionnaires  sont  «  associés  » 
ou  plutôt  syndiqués. 

Il  importe  peu  de  savoir  dans  quelle  mesure  la  loi 
4e  1884  sur  les  syndicats  et  celle  de  1901  sur  les  as- 
sociations peuvent  être  invoquées  par  les  agents  de 
l'État  pour  légitimer  leurs  associations.  La  question 
n'est  pas  là.  La  crise  du  fonctionnarisme  n'est  pas  un 
problème  juridique  et  sa  solution  ne  saurait  être  uni- 
ment législative.  Voici  ce  que  dit  M.  Jeanneney  : 

<(  En  dépit  des  entraves  mises  par  les  administra- 
tions au  groupement  professionnel  de  leurs  agents, 
partout,  depuis  dix  ans,  des  associations  sont  nées, 
ont  essaimé,  ont  grandi.  Le  besoin  avait  créé  Tor- 
gane.  De  la  lutte,  ouverte  ou  discrète,  contre  l'arbi- 


186      DEUXIÈME    PARTIE   —    LA   CRISE   POLITIQUE 

traire  et  le  favoritisme  est  sortie  la  poussée  corpora- 
tive formidable,  qui  demain  peut  dresser  contre  la- 
nation  ses  800,000  salariés,  qui  à  toute  heure  crée 
un  danger  d'agitation  redoutable.  De  tels  mouve- 
ments ne  se  réduisent,  ni  par  la  loi,  ni  par  la  con- 
trainte. Ils  se  dissolvent  d'eux-mêmes  si  Ton  s'en 
prend  résolument  aux  causes  ». 

Mais  quelles  sont  les  causes  ?  M.  Jeanneney  ne  re- 
connaît que  le  seul  favoritisme,  et  pour  l'enrayer,  il. 
imagine  qu'il  suffit  de  «  donner  aux  fonctionnaires 
la  garantie  d'un  statut  ». 

Il  y  a  un  bon  et  un  mauvais  favoritisme,  il  ne  peut 
y  avoir  qu'un  détestable  mécanisme  d'  «  avance- 
ment ».  D'autre  part,  il  est  avéré  que  le  favoritisme 
électoral,  inhérent  au  régime  électoral,  est  presque 
toujours  mauvais. 

Les  fonctionnaires  se  coalisent  pour  résister  à  ce 
favoritisme  et  à  l'anarchie  administrative  :  ce  serait 
bien  et  il  faudrait  les  aider  de  tout  cœur,  si  l'on  ne 
voyait  trop  qu'ils  n'en  veulent  qu'à  la  portion  d'a- 
narchie qui  les  gêne  personnellement^  et  donc  pour 
la  déplacer  seulement  à  leur  avantage,  au  risque  de 
l'aggraver. 

On  dispute  beaucoup  sur  ce  qui  distingue  un  syn- 
dicat d'une  association.  C'est  qu'on  ne  va  pas  au 
fond.  Toute  association  durable  est  organique,  et 
donc  s'oppose  à  un  gouvernement  anarchique.  Un 
syndicat  doit  être  un  groupement  des  gens  de  métier 
d'une  région  pour  perfectionner,  honorer  la  profes- 
sion et  organiser  le  travail.  La  liberté  de  s'associer 
et  de  se  syndiquer  ainsi,  un  État  qui  ne  redouterait 


CHAPITRE   PREMIER    —   LES   FONCTIONNAIRES      187 

}  rien  de  Tordre  et  de  la  vitalité  sociale  la  concéderait 
!  largement  à  tous,  y  compris  à  ses  fonctionnaires,  et 
l'on  n'en  usera  jamais  assez. 

Nous  connaissons  le  Monsieur  fraîchement  décoré 
I  qui,  après  avoir  mis  en  branle  tous  les  rouages  de 
[l'État  pour  qu'on  lui  accorde  un  bout  de  ruban, 
s'étonne  et  s'indigne  de  voir  le  Journal  officiel  du 
14  juillet  et  du  1^^ janvier  publier  de  si  copieuses  listes 
de  chevaliers  et  d'officiers  de  toutes  sortes  d'ordres. 
Les  fonctionnaires  sont  de  la  même  espèce.  Ils  ont 
presque  tous  bénéficié  des  recommandations  politi- 
ques, en  tout  cas  ils  en  ont  tous  sollicité,  —  et  c'est 
contre  les  recommandations  qu'ils  protestent. 

L'extension  du  système  électoral  des  sinécures  a 
développé  outre  mesure  l'esprit  sinécuriste. 
Ainsi  le  gâchis  est  complet. 
Les  fonctionnaires  se   syndiquent,  ils  menacent 
même  de  faire  grève,  ils  réclament  une  charte  con- 
stitutive, —  qu'est-ce  à  dire  ?  Qu'on  va  réformer  l'ad- 
ministration ?  réorganiser  les  services  publics  ?  réagir 
sur  le  sinécurisme  envahissant? 
Ce  n'est  pas  de  notre  temps. 
Il  n'est  question  que  de  consolider  les  privilèges, 
de  perpétuer  les  majorats  de  bacheliers,  de  garantir 
à  M.  Badin  une  entière  irresponsabilité,  avec  un 
avancement  automatique,  quoiqu'il  fasse,  ou  plutôt 
ne  fasse  point,  et  une  retraite  inéluctable.  Voyez-le  : 
les  fonctionnaires  veulent  <(  un  règlement  qui  déter- 
mine d'une  manière  uniforme  les  conditions  de  re- 
crutement, d'avancement,  de  discipline,  et  les  traite- 
ments du  personnel  ». 


188      DEUXIÈME   PARTIE    —   LA   CRISE   POLITIQUE 

Dans  toutes  ces  revendications,  remarquons-le,  il! 
ne  s'agit  pas  des  devoirs,  mais  des  droits;  non  pasi 
de  la  fonction,  mais  du  fonctionnaire.  Voilà  qui  ca- 
ractérise une  démocratie. 

Le  fonctionnaire  ne  saurait  avoir  des  droits  parti- 
culiers. Il  n'a  que  des  devoirs,  envers  TÉîat  comme 
envers  le  public.  C'est  en  ce  sens  que  le  positivisme 
nous  amènera  à  considérer  tous  les  emplois  et  les 
travaux  comme  des  fonctions  sociales.  Dans  la  so- 
ciété reconstituée,  Topinion  publique  réprouvera! 
aussi  sévèrement  la  grève  ouvrière  que  la  grève  des  i 
agents  de  l'État.  C'est  pourquoi  on  peut  aussi,  pré- 
sentement, excuser  celle-ci  comme  celle-là. 

En  effet,  quand  le  désordre  vient  d'en  haut,  la  ' 
grève  est  parfois  un  moyen  de  contenir  les  abus 
d'une  direction  indigne.  Certes,  elle  ne  cesse  point 
d'être  un  mal  ;  mais  c'est  peut-être,  immédiatement, 
un  moindre  mal. 

Si  nous  avons  tous  applaudi  au  premier  mouve- 
ment des  postiers,  c'est  que  nous  commençons  à 
sentir  que  le  politicien  est  l'ennemi  commun.  Mais 
îl  faut  prendre  garde.  Derrière  tel  ministre  mépri- 
sable, il  y  a  malheureusement  tel  organe  essentiel 
de  la  société  française  que  les  interruptions  brus- 
ques de  fonctionnement,  sinon  le  hideux  sabotage, 
risquent  de  fausser  et  de  détruire.  Quand  le  cœur 
s'arrête,  l'organisme  meurt.  Il  n'y  a  pas  de  droit  de 
■grève  pour  le  cœur. 

Les  postiers  ne  défendaient  que  des  intérêts  pro- 
fessionnels. Cela  ne  les  justifiait  point  d'arrêter  la 
vie  sociale.   Le  syndicalisme   d'ordre  se   dressant 


CHAPITRE    PREMIER   —  LES   FONCTIONNAIRES       189 

contre  le  parlementarisme  de  désordre,  ce  serait 
une  magnifique  promesse  de  régénération  ;  mais  le 
syndicalisme  organique  est  une  chose,  la  grève  en 
est  une  autre. 

Nous  savons  bien  que  les  fonctionnaires  en  ont 
au  favoritisme,  qui  est  le  côté  du  parlementarisme 
qui  les  gêne  ;  mais  c'est  après  en  avoir  tiré,  pour 
eux-mêmes,  tout  ce  qu'ils  pouvaient.  M.  Symian  a  pu 
citer  tel  de  ses  plus  turbulents  commis  qui  était  re- 
commandé et  «  pistonné  »  par  neuf  députés. 

Sous  ce  jour,  Tagitation  des  fonctionnaires,  pos- 
tiers et  autres,  perd  de  son  intérêt.  Alors  que  Tédi- 
fice  social  s'effondre  de  toutes  parts,  ils  se  préoccu- 
pent surtout  de  s'aménager  un  petit  coin  bien  douillet 
et  bien  abrité.  C'est  un  sentiment  assez  naturel, 
mais  que  nous  autres,  simples  contribuables,  nous 
ne  saurions  partager.  Après  tout,  les  fonctionnaires 
sont  plutôt  les  profiteurs  que  les  victimes  du  régime, 
et  ce  sont  les  moins  fondés  à  se  plaindre.  Si  pour- 
tant ce  sont  eux  qui  geignent  le  plus  sur  eux-mêmes, 
c'est  que  la  culture  livresque  pour  les  examens  et  les 
concours,  l'atrophie  de  l'énergie  et  de  la  volonté  par 
une  occupation  monotone  et  indolente,  sans  respon- 
sabilité, sans  stimulant  vivant,  ne  forgent  point  des 
caractères.  En  général,  les  revendications  des  ou- 
vriers, pour  chimériques  qu'elles  soient  souvent,  ont 
plus  de  générosité  et  de  grandeur. 

Mais,  puisqu'ils  se  défendent  avec  tant  d'acharne- 
ment contre  les  compétitions,  c'est  donc  qu'ils  esti- 
ment avoir  des  situations  privilégiées.  Comment  ne 
voient-ils  point  que  cela  leur  interdit,  en  tout  cas. 


190      DEUXIÈME   PARTIE   —    LA    GRISE    POLITIQUE 

d'exiger  encore  d'autres  avantages  ou  privilèges? 
En  effet,  plus  les  fonctions  publiques  seront  avanta-  ï 
geuses,  plus  les  sollicitations  seront  nombreuses  et  \ 
pressantes.  Or  notre  système  électoral  ne  permet 
point  aux  détenteurs  du  pouvoir  qui  dépendent  des 
parlementaires,  lesquels  dépendent  des  électeurs 
influents,  de  résister  aux  sollicitations  quelconques. 
Si  les  fonctionnaires  parviennent,  au  moyen  d'un 
statut  légal  dont  leurs  associations  imposeront  le 
respect,  à  conserver  leurs  places,  le  gouvernement, 
pour  satisfaire  sa  clientèle  électorale,  devra  multi- 
plier les  sinécures  à  côté,  les  fonctions  nouvelles, 
prodiguer  les  prébendes,  —  et  cela  précipitera  la 
ruine  du  pays.  Les  fonctionnaires  veulent  un  gou- 
vernement faible  devant  leurs  exigences  de  parvenus 
et  fort  devant  la  ruée  des  sollicitations.  C'est  trop 
bien  arrangé  pour  être  possible. 

La  vérité,  c'est  que  le  gouvernement  parlemen- 
taire n'a  ni  force  ni  autorité.  Il  ne  se  maintient  que 
par  la  corruption,  sous  toutes  ses  formes.  Tout  son 
art  est  de  corrompre  en  dissolvant.  C'est  pourquoi  il 
tend  à  tout  centraliser.  Pour  chaque  service  social 
qu'il  assume,  ce  sont  des  emplois,  des  sinécures, 
des  sportules  à  distribuer.  Cela  l'alimente  et  le  sou- 
tient pour  quelque  temps.  C'est  tout  le  système,  et 
pourquoi  il  dure. 

Point  de  statut  mirifique,  point  de  magique  ba- 
guette qui  puissent  rien  changer  à  cela.  Par  paresse 
d'esprit  ou  légèreté  de  cœur,  les  Français  ont  une 
fâcheuse  tendance  à  croire  aux  petits  trucs  miracu- 
leux qui  les  dispenseraient  de  réfléchir  et  d'agir. 


CHAPITRE   PREMIER   —   LES    FONCTIONNAIRES       191 

A  la  base  de  ce  fameux  statut,  il  y  a  le  concours. 

Or  le  concours  ne  fait  nullement  ressortir  le 
vrai  mérite.  Gela  a  été  dit,  redit,  et  se  prouve  tous 
les  jours.  Ce  n'est  même  pas  une  précaution  contre 
la  brigue  et  la  faveur  ;  le  concours  des  hôpitaux, 
et  autres,  en  témoignent.  On  truque  les  examens 
comme  on  truque  les  urnes.  Dans  les  meilleures 
conditions,  on  ne  mesure  ainsi  que  la  mémoire.  Au 
reste,  par  la  préparation  universitaire  qu'ils  suppo- 
sent, les  concours  contribuent  à  Taffaissement  des 
caractères.  Au  fond,  on  le  sait  bien,  ils  ne  servent 
qu'à  filtrer  les  innombrables  postulants  aux  emplois 
publics  en  ne  laissant  passer  que  les  heureux  béné- 
ficiaires des  majorais  de  bacheliers  réservés  à  la 
bourgeoisie. 

Quant  à  la  compétence,  si  elle  est  nécessaire  dans 
tous  les  métiers,  il  semble  bien  qu'elle  le  soit  beau- 
coup moins  dans  les  fonctions  publiques,  puisque 
c'est  là  seulement  -—  et  dans  la  politique  —  que  la 
permutation  est  de  pratique  courante. 

On  nous  parle  de  la  responsabilité.  Si  les  garan- 
ties que  réclament  encore  les  fonctionnaires  les  pré- 
servent de  tous  les  accidents  auxquels  on  est  exposé 
dans  les  autres  carrières,  elles  sont  peu  propres, 
imagine-t-on,  à  développer  le  sens  des  responsabi- 
lités. La  sécurité  excessive  porte  plus  à  la  torpeur 
qu'à  Tactivité,  à  la  routine  qu'à  Tinitiative.  Les  fonc- 
tionnaires, sur  toute  Téchelle  administrative,  ont 
une  horreur  profonde  de  la  moindre  responsabilité. 
D'ailleurs,  avec  le  recrutement  par  le  concours  et 
l'avancement  automatique,  il  n'est  pas  possible  de 


192      DEUXIÈME   PARTIE   —   L\    CRISE   POLITIQUE 

rendre  un  chef  de  service  responsable.  La  responsa- 
bilité implique  le  choix. 

Mais  c'est  contre  le  choix,  précisément,  qu'oi: 
proteste,  parce  qu'il  est  toujours  du  favoritisme  ou 
du  népotisme.  «  Le  choix  n'est  jamais  fait  dans  Tin- 
téret  du  service  »,  nous  dit~on.  Et  pourquoi?  C'est 
que,  sous  le  régime  parlementaire,  personne  n'est 
responsable  d'aucun  service,  même  moralement.  Le 
vice  est  là.  Il  y  faut  porter  le  fer  rouge,  et  non  cher- 
cher à  s'en  accommoder.  Dans  Pindustrie  et  le  com- 
merce, le  choix  est  toujours  fait  dans  Tintéret  du 
service. 

11  n'y  a  qu'un  principe  d'ordre  :  le  choix  de  Tinfé- 
rieur  par  le  supérieur.  C'est  le  contraire  du  principe 
d'anarchie  qui  caractérise  le  système  électoral  :  le 
choix  du  supérieur  par  l'inférieur.  Le  concours  et 
l'automatisme,  que  préconisent  les  fonctionnaires, 
n'est  qu'un  principe  d'inertie,  il  est  vrai.  Mais  dans 
l'anarchie,  l'inertie,  c'est  aussi  la  mort. 

Quand  les  principes  d'ordre  et  de  progrès  ne  sont 
point  applicables  sous  un  régime  quelconque,  ce 
n'est  point  à  l'ordre  et  au  progrès  qu'il  faut  renon- 
cer, c'est  le  régime  qu'il  faut  abattre.  Et  au  plus 
tôt. 

Ainsi  donc,  ces  nouveaux  syndiqués  se  plaignent 
surtout  du  favoritisme  et  du  népotisme,  et  ils  veulent 
se  défendre  là  contre. 

Certes,  nos  politiciens  ne  se  gênent  point  pour 
pourvoir  leurs  fils,  leurs  parents,  leurs  amis,  leurs 
électeurs,  les  fils,  les  parents,  les  amis  de  leurs  élec- 
teurs, et  tous  leurs  clients,  et  eux-mêmes. 


CHAPITRE   PREMIER    —    LES    FONCTIONNAIRES      193 

Et  après?  Ce  n'est  pas  de  qui  détient  la  sinécure, 
ni  de  la  façon  dont  on  a  sauté  sur  la  corde  pour  ra- 
voir que  provient  le  mal,  c'est  de  la  sinécure  elle- 
même,  du  désordre  social  qu'elle  provoque. 

Et  si,  par  aventure,  c'est  bien  d'une  fonction  utile 
dont  il  s'agit,  il  n'importe  qu'une  chose,  c'est  qu'elle 
soit  bien  exercée.  Or  le  favoritisme  peut,  parfois, 
être  intelligent,  —  le  concours  l'est  rarement,  l'avan- 
cement automatique  jamais. 

Mais  on  nous  parle  des  «  droits  acquis  ».  XVUnion 
pour  la  vérite\  où  l'on  discutait  cette  grosse  question, 
Paul  Desjardins  déclarait  :  «  L'abus  n'exisie  passeu- 
ment  lorsqu'on  favorise  des  incapables,  il  existe 
même  lorsqu'on  favorise  des  hommes  de  mérite. 
Méritée  ou  imméritée,  c'est  le  fait  même  de  cette  in- 
sertion anormale  qui  crée  l'anarchie  ». 

Eh  bien,  non  !  il  n'y  a  pas  de  «  droits  acquis  » 
contre  l'intérêt  vital  d'une  société  que  ses  fonctions 
soient  bien  remplies. 

Les  fonctionnaires  ont  fait  des  études,  passé  des 
examens,  —  en  quoi  cela  leur  confère-t-il  des  privi- 
lèges spéciaux  ?  Les  avocats,  les  médecins,  les  gens 
de  lettres,  les  artistes,  les  savants  aussi,  pour  s'en 
tenir  aux  professions  libérales,  ont  fait  des  études 
et  passé  des  examens,  et  ils  n'ont  d'autre  droit  que 
d'exercer  leur  métier  à  leurs  risques  et  périls. 

Nos  bons  sinécuristes  ont  été  imprudents.  Ils  ont 
éveillé  l'attention.  En  défendant  trop  âprement  leurs 
prérogatives,  ils  nous  les  ont  signalées.  En  dénon- 
çant le  favoritisme,  en  réclamant  l'avancement  au- 
tomatique, la  liberté  de  permutation,  ils  nous  ont 

13 


194      DEUXIÈME    PARTIE    —   LA   GRISE   POLITIQUE 

montré  que  les  emplois  publics  qui  exigent  des  con- 
naissances spéciales  sont  assez  rares.  Nous  savions 
déjà  que  le  plus  sot  des  bacheliers  peut  prétendre  à 
quelque  emploi,  nous  connaissons  maintenant  que, 
s'il  vieillit  assez,  il  est  à  même  d'exercer  les  plus 
hautes  et  les  plus  lucratives  directions. 

Merci,  messieurs  !  Cela  ne  s'oublie  pas. 

Si  le  peuple  n'était  pas  abruti  par  ses  meneurs  qui . 
le  font  courir  après  des  chimères  et  le  lancent  dans 
des  bagarres,  il  aurait  déjà  proclamé  son  droit  au 
sinécurisme. 

Patience.  Bientôt  il  voudra,  lui  aussi,  grand  élec- 
teur radical-socialiste,  être  fonctionnaire.  Pourquoi 
ne  serait-il  pas  percepteur  ou  administrateur  colo- 
nial, à  tout  le  moins,  chacun  son  tour,  pour  un 
temps,  —  et  au  nom  de  l'égalité  ?  Nous  ne  préten- 
dons pas  que  les  services  seraient  mieux  faits  ;  mais 
ils  ne  le  seraient  pas  plus  mal. 

Et  c'est  bien  dans  le  sens  du  régime  électoral. 

Nous  avons  déjà  vu  que,  si  les  élus  tiennent  aux 
15,000  francs,  les  candidats  les  méprisent  héroïque- 
ment et  sont  tout  disposés  aux  rabais. 

Nous  verrons  mieux  encore.  Il  est  surprenant 
qu'aucun  candidat  ne  se  soit  encore  avisé  de  ce  trem- 
plin prestigieux  :  la  curée  pour  tous,  la  sinécure 
pour  tous,  ou  la  chance  d*y  participer  par  le  tirage 
au  sort. 

Ne  nous  y  trompons  point,  les  syndicats  de  fonc- 
tionnaires vont  accélérer  la  décomposition  sociale. 

D'ailleurs,  les  associations  occultes  ont  préparé  le 
terrain.  C'est  par  là  qu'on  a  vu,  dans  l'administration 


CHAPITRE   PREMIER   —    LES    FO^ÏfGTIONNAIRES      195 

coloniale,  par  exemple,  tel  petit  commis  des  affaires 
indigènes  tenir  tête  au  gouverneur  lui-même. 

C'est  que  le  fonctionnaire  est,  de  nature,  un  «  per- 
sécuté ».  S'étant  généreusement  concédé  tous  les 
droits,  hormis  le  seul  que  puisse  revendiquer  saine- 
ment un  serviteur  social,  celui  de  faire  tout  son  de- 
voir, il  s'en  trouve  toujours  quelqu'un  de  lésé,  —  et 
il  a  recours  alors  à  Tassociation  dont  il  fait  partie  le 
plus  souvent,  aux  députés  et  sénateurs  de  son  dépar- 
tement, voire  à  la  presse  démagogique,  contre  ses 
chefs  hiérarchiques  qui  s'empressent  de  faire  droit  à 
sa  demande,  à  tout  le  moins  de  le  déplacer  en  lui 
donnant  de  l'avancement.  Telle  est  l'autorité  dont 
jouissent  les  chefs  de  services.  Mais  ils  acceptent 
allègrement  leur  impuissance  puisqu'ils  sont  irres- 
ponsables. Tels  sont  les  caractères  que  forme  le 
système. 

«  Quand  on  a  vu,  dit  M.  de  Lanessan,  des  gou- 
vernements ériger  les  fonctionnaires  en  dénoncia- 
teurs ou  en  surveillants  de  leurs  concitoyens,  voire 
de  leurs  collègues,  en  agents  électoraux  ou  en  exé- 
cuteurs des  haines  ou  des  vengeances  gouverne- 
mentales, peut-on  s'étonner  que  ces  fonctionnaires 
s'insurgent  contre  les  chefs  qu'on  les  a  incités  à 
mépriser?)). 

Depuis  quelques  années,  ce  gouvernement  qui  ne 
yit  qu'au  jour  le  jour,  avec  les  petits  moyens  qui  se 
présentent  et  les  petites  pensées  qui  l'animent,  a 
toléré  les  associations  de  fonctionnaires,  s'il  ne  les  a 
encouragées. 
■   Mais  —  comme  les  maris  trompés,  après  tout  le 


196      DEUXIÈME   PARTIE  —   LA   CRISE   POLITIQUE 

monde  —  il  vient  de  s'apercevoir  que  le  mouve- 
ment des  associations  de  fonctionnaires  est  grave.  Il 
s'est  inquiété  de  cette  organisation  de  Tanarchie  au 
cœur  même  de  TÉtat. 

Il  avait  de  bonnes  raisons  pour  cela  ;  mais  ce  ne 
sont  pas  ces  raisons,  on  Tentend  bien,  qui  l'ont  dé- 
terminé. Gomment  un  parti  conserverait-il  la  majo- 
rité s'il  n'avait  pas  des  places  et  des  prébendes  à 
distribuer?  L'électeur  n'est  tout  de  môme  pas  si  naïf 
de  préférer  tel  concussionnaire  à  tel  tripoteur,  s'il 
n'y  a  pas  un  intérêt  immédiat,  —  et  l'on  ne  peut  pas 
les  payer  ou  les  décorer  tous. 

Dans  l'agitation  des  fonctionnaires,  le  gouverne- 
ment a  donc  vu  surtout  une  critique  impertinente 
des  pratiques  dont  il  subsiste  et  de  futurs  obstacles 
à  les  continuer.  Et  c'est  pourquoi  il  a  tenté  de 
réagir. 

Trop  tard.  11  n'y  a  qu'une  force  d'ordre,  une  au- 
torité morale  qui  eussent  pu  être  efficaces,  et  pour 
organiser,  c'est-à-dire  contre  l'anarchie  parlemen- 
taire. 

Ce  sont  les  clients  eux-mêmes  qui  s'insurgent  contre 
les  dispensateurs  de  sportules.  Ils  sont  910,000  I  On 
avait  120,000  courtiers  électoraux  officiels.  Et  ce 
sont  eux,  les  instituteurs  qui,  dès  janvier  1905, 
transforment  leurs  innocentes  Amicales  en  syndicats, 
d'abord  dans  le  Var  et  les  Pyrénées-Orientales, 
puis  dans  les  Gôtes-du-Nord,  le  Morbihan  et  le  Cher. 
Surpris,  ou  ne  soupçonnant  pas  la  portée  de  l'élan, 
le  gouvernement  a  laissé  faire.  Ce  n'est  que  le  5  oc- 
tobre 1905,  quand  le  syndicat  de  la  Seine  dépose  ses 


CHAPITRE   PREMIER   —   LES   FONCTIONNAIRES       197 

statuts  à  la  Préfecture,  que  des  poursuites  sont  aii- 
noncées. 

Il  est  trop  tard.  Le  fer  est  engagé  entre  les  côtes, 
à  la  bonne  place.  11  s'enfoncera  jusqu'au  fond.  Cha- 
que sursaut  de  la  bête  le  fera  pénétrer  mieux. 

Le  22  février  1906,  la  Fédération  des  syndicats 
d'instituteurs  est  fondée.  C'est  ensuite  le  Comité 
central  pour  la  défense  du  droit  syndical  des  salariés 
de  rÉtat,  des  départements  et  des  communes  qui 
agrège  les  Travailleurs  de  la  marine,  les  Fédérations 
des  travailleurs  municipaux,  des  tabacs,  des  allu- 
mettiers,  lessyndicats  d'instituteurs,  les  syndicats  des 
sous-agents  des  postes,  des  jeunes  facteurs^  des 
monts-de-piété,  l'association  professionnelle  des  ein-^ 
ployés  des  ministères,  les  répétiteurs,  les  agents  des 
douanes,  etc.. 

Le  conflit  ira  s'aggravant  jusqu'à  la  grève.  Les 
deux  coups  des  postiers  ne  sont  qu'escarmouches 
d'avant-garde  (1).  Or,  la  grève  des  fonctionnaires. 


(1)  Et  c'est  comme  un  réveil  de  l'esprit  public  contre  le  par- 
lementarisme stupéfiant.  A  propos  de  la  dernière  grève  des 
postiers,  voici  ce  qu'écrivait  M.  Ernest  Judet  dans  VÉclair  t 
«  Tant  bien  que  mal,  on  vise  au  plus  pressé  et  on  installe 
d'emblée  des  communications  indépendantes,  sans  estampille 
officielle.  Le  public  se  défend  tout  seul,  et,  quoi  qu'il  arrive, 
il  ne  se  repentira  pas  d'avoir  tenté,  sans  hésiter,  la  salutaire 
mobilisation  de  ses  forces.  Il  est  honteux  que  le  peuple  le  plus 
riche  et  le  plus  travailleur  de  l'Europe  soit  si  mal  servi  :  c'est 
parce  qu'il  avait  pris  l'habitude  d'attendre  tout  du  pouvoir.  Il 
voit  que  ses  ministres  sont  incapables  et  impuissants  :  il 
prend  leur  place.  Voilà  qui  honore  des  citoyens  libres,  ne 
perdant  pas  la  tête  et  créant  sans  défaillance  les  services  qui 
leur  manquent  ». 


198      DEUXIÈME   PARTIE   —    LA   CRISE    POLITIQUE 

c'est  proprement  rinsurrection.  Ce  n'est  pas  le  syn- 
dicalisme qui  s'affirme,  c'est  le  parlementarisme 
dans  les  spasmes  de  Tagonie. 

Les  sages  fonctionnaires,  il  est  vrai,  se  bornent  à 
réclamer  un  statut,  et  le  parlementarisme  se  raccro- 
che à  cette  planche  de  salut.  Ce  sont  les  plus  fous. 
On  ne  limite  point  le  parasitisme  ni  la  surenchère 
électorale.  Comment  et  par  quoi  le  pouvoir  parle- 
mentaire, qui  ne  s'appuie  que  sur  des  élus,  dont  la 
réélection  dépend  des  électeurs,  c'est-à-dire  des  sol- 
liciteurs, pourrait  résister  aux  sollicitations  qui  le 
harcèlent?  Le  favoritisme,  le  népotisme,  la  fonction- 
narisation  à  outrance,  l'étatisation  universelle,  la 
gabegie,  la  concussion,  ce  sont  les  seules  assises  de 
la  maison  à  Tenvers  qu'est  le  parlementarisme. 

La  superbe  logique  de  Clemenceau,  dans  son 
adresse  à  la  Fédération  nationale  des  instituteurs, 
n'a  convaincu  personne.  Pas  même  lui,  puisqu'il  a 
élaboré  un  projet  de  statut  des  fonctionnaires. 

Il  leur  disait  : 

((  Aucun  gouvernement  n'acceptera  jamais  que 
les  agents  des  services  publics  soient  assimilés  aux 
ouvriers  des  entreprises  privées,  parce  que  cette 
assimilation  n'est  ni  raisonnable  ni  légitime. 

«  Vous  êtes  pourvus  d'un  emploi  par  décision  offi- 
cielle, et  vous  ne  pouvez  en  être  privés  que  dans 
certaines  conditions  fixées  par  la  loi. 

«  Vous  prenez  place  dans  une  société  hiérarchi- 
que où  vous  recevez,  pour  un  nombre  limité  d'heures 
de  travail,  un  traitement  établi  par  la  loi  ;  où  vous 
bénéficiez  d'un  avancement  régulier,  à  l'abri  des 


CHAPITRE   PREMIER   —   LES   FONCTIONNAIRES      199 

crises  économiques  ;  où  le  droit  vous  est  donné  de 
faire  appel  de  toute  mesure  préjudiciable  à  un 
conseil  composé  pour  partie  de  délégués  élus  par 
vous  ;  où  vous  jouissez  d'avantages  divers;  où  il 

I  vous  est  constitué  une  retraite  servie  par  l'État  ;  où 

!  vous  n'avez  ni  à  débattre  le  taux  de  votre  rémunéra- 
tion, ni  à  vous  assurer  contre  le  chômage,  ni  à  re- 

I  douter  un  lendemain  sans  travail  ou  sans  retraite  ; 
où,  pour  conclure,  vous  apparaissez  bien  comme 
formant  dans  la  société  une  catégorie  spécialement 
avantagée  avec  des  droits,  et  même,  j'ose  le  dire, 
avec  des  devoirs  particuliers. 
«  Au  premier  rang  de  ces  obligations,  il  faut  pla- 

;  cer  celle  d'assurer  la  continuité  du  service  public 
auquel  vous  êtes  attachés.  En  acceptant  une  fonction 
de  l'État,  vous  renoncez  au  droit  d'abandonner 
votre  travail  par  une  entreprise  concertée.  Un 
contrat  public,  débattu  par  le  Parlement,  vous  lie  à 
la  nation  elle-même.  Le  rompre  par  une  action 
simultanée  et  collective  est  autre  chose  qu'une  grève  : 
c'est  une  entrave  mise  à  l'exercice  de  la  souveraineté 
nationale  dans  le  fonctionnement  d'un  ou  de  plu- 
sieurs de  ses  organes.  Ce  délit  appelle  contre  ceux 
qui  s'en  rendraient  coupables  les  sanctions  prévues 
au  projet  du  gouvernement. 

«  Vous  êtes  ainsi  placés  hors  du  droit  commun 
des  travailleurs  des  entreprises  privées.  C'est  pour- 
quoi la  loi  du  24  mars  1884,  faite  pour  les  salariés 
que  menacent  les  variations  dans  les  échanges  éco- 
nomiques, ne  peut  ni  ne  doit  s'appliquer  à  votre 
cas  ». 


200      DEUXIÈME   PARTIE   —   LA   CRISE    POLITIQUE 

11  faut  être  un  pur  idéologue  comme  Fauteur  duj| 
Grand  Pan  pour  s'imaginer  que  ces  raisonnements 
peuvent  avoir  prise  sur  des  hommes  qu'a  corrompus 
le  spectacle  de  la  corruption  parlementaire  et  que 
ne  guide  plus  aucune  croyance  sociale. 

11  est  vrai  qu'il  ne  s'est  pas  borné  à  ce  discours. 
11  a  frappé.  Mais  comme  il  n'était  que  le  maître  hési- 
tant d'une  anarchie  ploutocratique,  il  n'a  frappé  que 
les  pauvres. 

Les  fonctionnaires  n'en  persistent  pas  moins  à 
constituer  des  associations,  en  vertu  de  la  loi  de  : 
1901.  Des  ministres  en  ont  accepté  la  présidence 
d'honneur,  et  le  siège  social  est  au  ministère  même. 
Ce  ne  sont  pas  encore  des  syndicats,  suivant  la  loi 
de  1884  ;  mais  elles  les  préparent.  Attendons-nous 
aux  grèves  de  fonctionnaires,  malgré  Tarticle  126 
du  Code  pénal  qui  prévoit  les  coalitions  d'agents  ou 
fonctionnaires  «  dont  l'objet  ou  Teffét  serait  d'em- 
pêcher ou  de  suspendre  l'accomplissement  d'un 
service  quelconque  ». 

De  reculade  en  reculade,  le  gouvernement  en  est 
venu  à  proposer  lui-même  un  statut.  Ah  !  le  beau 
moyen,  et  comme  nos  politiciens  sont  ingénieux  à 
découvrir  les  procédés  qui  font  différer  les  solutions 
embarrassantes,  qui  dispensent  de  réfléchir  et 
d'agir  ! 

Voici  les  articles  essentiels  du  statut  proposé  : 

«  Art.  1.  —  Nul  ne  peut  être  admis  à  un  poste  de 
début  dans  une  administration  publique  s'il  n'a  sa- 
tisfait soit  à  un  concours,  soit  à  un  examen. 

«  Art.  2.  —  Nul  ne  peut  être  nommé  à  un  em- 


CHAPITRE   PREMIER    —   LES   FONCTIONNAIRES      201 

ploi  autre  qu'un  emploi  de  début,  s'il  ne  remplit  les 
conditions  d'avancement  prévues  à  l'article  4  de  la 
loi  ou  s'il  ne  justifie  de  services  ou  de  titres  dont  la 
nature  et  la  durée  sont  déterminées  par  les  règle^ 
ments  d'administration  publique  prévus  à  l'article  8, 

((  Art.  4.  —  L'avancement  a  lieu  soit  à  l'ancien- 
neté, soit  au  choix,  selon  les  emplois... 

((  Nul  ne  peut  être  Tobjet  d'une  promotion  au 
choix  de  classe  ou  de  grade,  s'il  n'est  inscrit  au  ta- 
bleau d'avancement. 

«  Art.  7.  —  La  révocation,  la  rétrogradation,  la 
mise  d'office  en  disponibilité  ou  en  non-activité,  la 
radiation  du  tableau  d'avancement,  l'ajournement 
d'une  promotion  à  Tancienneté  ne  peuvent  être  pro- 
noncés que  par  une  décision  motivée  et  après  avis 
des  conseils  prévus  à  l'article  4  ». 

Cela  ne  pouvait  contenter  les  fonctionnaires. 

Nous  ne  retiendrons  que  Topinion  qualifiée  de 
M.  Hugot,  chef  de  bureau  au  ministère  de  llnstruc- 
tion  publique,  président  de  1'  «  Union  des  associa- 
tions professionnelles  du  personnel  civil  des  admi- 
nistrations centrales  »  qu'a  publiée  le  Matin  : 

«  Le  moins  que  l'on  puisse  reprocher  au  règle- 
ment dont  vous  me  parlez,  c'est  d'être  terriblement 
vague...  L'article  1^^  a  trait  au  recrutement.  Nous 
demandions  le  concours  seul.  Il  prévoit  bien  le 
concours,  mais  il  prévoit  aussi  l'examen  et  aussi  des 
conditions  d'aptitude  à  déterminer...  Cela  laisse  la 
porte  ouverte  à  toutes  les  faveurs... 

«  Notre  principale  réclamation  vise  le  statut  com- 
mun à  toutes  nos  administrations  et  à  la  péréquation 


202      DEUXIÈME   PARTIE    —   LA    CRISE   POLITIQUE 

des  traitements.  Nous  avions  sujet  de  croire  qu'on 
nous  donnerait  satisfaction.  Le  projet  du  Conseil 
d'État  nous  la  donnait.  Le  projet  du  Conseil  des 
ministres  nous  la  retire.  Le  Conseil  d'État  était  pour 
nous  plus  libéral  que  le  Conseil  des  ministres.  C'est 
vous  dire  que  nous  n'avons  pas  sujet  d'être  ravis  ! 
Et,  cependant,  nous  ne  demandons,  sinon  pour  nous, 
déjà  vieux,  du  moins  pour  nos  successeurs,  que  la 
justice  !  » 

Les  fonctionnaires  proposent  donc  un  autre  statut. 

Résumons-le  : 

Recrutement  par  concours,  exclusivement  ;  un 
minimum  et  un  maximum  de  traitement  dans  cha- 
que catégorie  ;  augmentation  annuelle  automatique  ; 
promotions  à  l'ancienneté  ;  permutations  libres  ;  les 
peines  disciplinaires  ne  pourront  être  prononcées 
que  dans  les  formes  ordinaires  de  la  justice,  après 
•instruction  en  audience  publique,  avec  défenseurs 
et  témoins. 

Le  gouvernement  cédera-t-il  ? 

Peut-être,  s'il  peut  créer  de  nouveaux  emplois 
pour  caser  ses  clients  et  tous  les  diplômés  que  fabri- 
que chaque  année  VAlma  parens, 

A  côté  de  la  désorganisation  croissante  des  ser- 
vices, nous  assisterons  à  une  recrudescence  de  pil- 
lage du  budget. 

Et  cela  tiendra  tant  que  le  paysan  aura  un  sou 
dans  son  bas  de  laine. 

Mais  la  solution  d'ordre  ? 

Il  n'y  a  qu'à  l'indiquer,  car  elle  est,  présente- 
ment, chimérique. 


CHAPITRE   PREMIER    —   LES    FONCTIONNAIRES      203 

C'est,  uniment,  de  balayer,  avec  le  parlementa- 
risme, le  parasitisme  de  la  clientèle  radicale,  de 
supprimer  définitivement  les  majorats  de  bacheliers. 

On  ne  réorganisera  solidement  Tadministration 
qu'après  avoir  changé  le  mode  absurde  de  recrute- 
ment des  agents  de  TÉtat. 

Multiplions  tant  qu'on  voudra,  disons  même  le 
plus  qu'on  pourra,  les  fonctions  publiques;  mais  que 
chacune  représente  un  service  social  certain  et  qu'à 
chacune  ne  soit  allouée  qu'une  juste  rémunération 
en  rapport  avec  le  travail  fourni.  Plus  de  forçats 
d'État  à  70  francs  par  mois,  mais  aussi  plus  de  ma- 
mamouchis  à  20,000,  50,000,  voire  100,000  francs 
par  an  pour  signer  dix  pièces  par  jour. 

Que  le  travail  administratif  soit  payé  au  taux  ordi- 
naire de  l'industrie  et  du  commerce,  suivant  l'acti- 
vité, l'intelligence^  les  connaissances  dépensées,  de 
sorte  qu'il  ne  soit  plus  spécialement  recherché.  Cela 
fera  beaucoup  pour  dégager  les  antichambres  des 
ministères,  préserver  la  pudeur  de  nos  politiciens  et 
guérir  les  Français  de  l'obsession  énervante  de  la  si- 
nécure perpétuelle. 

On  nous  a  dit  que  ces  écarts  de  traitement  se  ren- 
contrent surtout  dans  le  commerce  et  Tindustrie.  En 
effet,  il  y  a,  là  aussi,  des  hommes  de  peine,  des  ma- 
nœuvres, des  commis  à  70  francs  par  mois  ;  mais  ce 
ne  sont  que  des  emplois  provisoires,  de  passage,  et 
il  est  certain  qu'on  n'exige  pas  de  ceux  qui  les  ac- 
ceptent le  travail  que  l'État  impose  à  ses  facteurs  des 
postes,  à  ses  sous-officiers,  à  ses  douaniers,  à  ses 
<îantonniers  et  à  ses  instituteurs.  Si  l'on  faisait  le  re- 


204      DEUXIÈME   PARTIE    —    LA   CRISE   POLITIQUE 

censément  des  employés  à  bas  salaires  dans  les  en- 
treprises privées  et  des  fonctionnaires  à  appointe- 
ments  de  famine  dans  les  services  de  l'État,  oo 
constaterait  que  la  proportion  est  bien  moindre  là 
qu'ici. 

Quant  aux  gros  traitements,  il  est  vrai  qu'il  y  en  a 
plus  encore  dans  le  commerce  et  l'industrie.  Mais  il 
faut  considérer  aussi  les  risques  encourus,  les  qua- 
lités, les  connaissances  requises,  le  travail  à  fournir  I 
et  ses  résultats.  Tout  politicien  besogneux  peut  être 
percepteur,  trésorier-payeur,  voire  gouverneur  dei^ 
colonies  ou  directeur  de  musée,  puisque  personne 
n'est  responsable  ;  mais  non  pas  chef  de  métallurgie, 
directeur  de  banque  ou  de  comptoir. 

Sans  doute,  un  grand  pays  comme  la  France  ne 
saurait  lésiner  pour  être  bien  administré.  C'est  Ta- 
narchie  qui  coûte  le  plus.  Si  nous  avons  rappelé  lei^ 
gros  traitements,  ce  n'est  point  par  sentiment  déma- 
gogique, mais  simplement  parce  qu'ils  sont  attribués- 
plus  souvent  aux  sinécures  qu'aux  fonctions  néces- 
saires, et,  on  l'entend  bien,  au  détriment  de 
celles-ci. 

C'est  la  fonction  que  nous  envisageons,  non  le 
fonctionnaire.  Or  les  grasses  sinécures  ne  sont  pa& 
seulement  onéreuses,  elles  sont  aussi  dissolvantes.  Il 
en  est  de  môme  aussi,  quoique  à  un  moindre  degré» 
surtout  sous  un  régime  électoral,  des  fonctions  qui, 
ayant  quelque  utilité,  assurent  à  leurs  titulaires  des 
avantages  particuliers  exagérés.  N'est-ce  point  de  là 
que  vient  la  brigue,  par  quoi  la  sélection  s'opère  à 
rebours.  Devant  la  ruée  des  quémandeurs  de  spor- 


CHAPITRE   PREMIER    —   LES   FONCTIONNAIRES      205 

tules,  rhomme  digne  s'etface,  et  Tintrigant,  le  bon  à 
tout,  c'est-à-dire  le  bon  à  rien,  sauf  de  solliciter, 
remporte. 

Au  surplus,  les  grandes  compagnies,  les  grandes 
maisons  cherchent  toujours  à  réduire  ces  gros  ap- 
pointements. Elles  ne  payent  que  ce  qu'il  faut  et  rien 
que  ce  qu'il  faut.  Elles  se  fixent  sur  les  résultats,  sur 
l'état  des  affaires  et  sur  l'offre.  Si  TÉtat  tenait 
compte  de  ce  jeu  de  l'offre,  il  ferait  incontesta- 
blement de  sérieuses  économies,  qui  lui  permet- 
traient d'être  plus  juste  envers  ses  forçats  à  70  francs 
par  mois,  soit  en  les  rétribuant  mieux,  soit  en  les 
surmenant  moins  par  l'augmentation  du  personnel, 
et  donc  serait  meilleur  administrateur.  Ce  n'est  pas 
à  restreindre  le  budget  administratif  qu'il  faut  viser, 
au  contraire  ;  mais  à  mieux  l'ordonner,  et  pour  la 
société  française,  non  pour  la  curée  d'un  parti. 

En  supprimant  le  majorât  absurde,  injustifiable, 
des  bacheliers,  en  ne  faisant  plus  ainsi  de  certains 
emplois  d'État  —  les  moins  nécessaires,  en  général 
—  un  privilège,  et  un  privilège  de  classe  injustifié, 
on  aurait  un  meilleur  recrutement.  Et  d'abord,  parce 
qu'on  ferait  appel  à  toutes  les  bonnes  volontés.  Il  y 
a,  dans  le  peuple,  des  énergies  splendides,  des  in- 
telligences claires,  des  cœurs  ardents,  toute  une  force 
d'humanité  qu'on  laisse  se  perdre  ou  dévier.  L'État 
y  trouverait  les  hommes  qu'il  faut  pour  chaque  fonc- 
tion, et  au  meilleur  compte. 

Nos  bacheliers  considèrent  qu'ils  n'ont  que  des 
droits,  ceux  à  qui  nous  pensons  ne  se  reconnaî- 
traient que  des  devoirs.  Ceux-là  sont  des  sinécuris- 


206      DEUXIÈME   PARTIE    —    LA   CRISE   POLITIQUE 

tes-nés,  ceux-ci  seraient  de  vrais  fonctionnaires  so- 
ciaux. Ceux-là  ne  tiennent  tant  aux  fonctions  publi- 
ques que  pour  les  avantages  qu'elles  procurent,  pour  || 
les  privilèges  singuliers  qu'elles  confèrent;  ceux-ci 
ne  les  rechercheraient  que  pour  y  agir  socialement. 

Ce  n'est  donc  pas  par   envie    démagogique  que 
nous  nous  élevons  contre  les  privilèges  spéciaux  du  [ 
fonctionnarisme,  c'est  uniment  pour  que  les  bache- 
liers y  tiennent  moins  et  pour  que  les  hommes  d'ac- 
tion y  puissent  prétendre. 

Et  ceux-ci  se  distinguent  de  ceux-là,  ils  se  recon- 
naissent par  le  désintéressement,  le  mépris  de  la 
a  retraite  »,  de  1'  «  avancement  automatique  »,  des-  i 
«  droits  acquis  »,  l'indifférence  aux  titres,  le  souci 
constant  de  toutes  les  responsabilités  assumées,  le 
goût  de  l'initiative,  du  travail  fécond,  de  la  disci- 
pline, en  un  mot,  le  sentiment  profond  de  la  gran- 
deur et  de  l'efficacité  de  Tœuvre  sociale  à  laquelle  on 
participe. 

Dans  un  projet  de  statut,  M.  l'abbé  Lemire  propose 
((  de  garantir  à  tout  fonctionnaire  la  propriété  de  son 
grade,  de  le  protéger  contre  les  révocations  injustes 
par  le  recours  devant  un  tribunal  spécial  ». 

Nous  ne  sommes  pas  si  évangéliques.  Nous  pro- 
posons qu'il  n'y  ait  plus  que  des  fonctions  utiles  ne 
constituant  aucun  privilège  perpétuel,  c'est-à-dire 
que  le  fonctionnaire  soit  fait  pour  la  fonction  utile, 
et  non  celle-ci  pour  celui-là. 

Il  y  a  des  fonctions  qui  sont  essentiellement  pro- 
visoires, qui  ne  sauraient  donc  être  des  carrières 
définitives  :  celle  des  coloniaux,  par  exemple.  Au- 


CHAPITRE   PREMIER   —   LES   FONCTIONNAIRES      207 

cunes  de  nos  grandes  colonies  ne  sont  de  peuple- 
ment, on  ne  peut  s'y  garder  sain  de  corps  et  d'esprit 
plus  de  cinq  ans.  Les  administrateurs  coloniaux  ne 
devraient  être  engagés  que  pour  cinq  ans  au  plus. 

M.  Emile  Borel,  dans  la  Revue  du  Mois,  ré- 
clame pour  le  fonctionnaire  toute  facilité  a  de 
quitter  une  administration,  de  passer  d'une  admi- 
nistration à  une  autre...  »  Nous  y  consentons,  mais, 
plus  largement,  à  condition  que  tous  les  travailleurs 
de  tous  les  métiers,  comme  il  convient  à  une  démo- 
cratie organique,  soient  considérés  comme  des  fonc- 
tionnaires. Or,  les  fonctions  publiques  étant  celles 
qui  demandent  le  moins  de  connaissances  spéciales, 
et  donc  qui  nécessitent  le  moins  d'apprentissage,  ce. 
sont  celles  où  les  mutations  doivent  être  le  plus  fré- 
quentes. 

Ne  nous  en  plaignons  pas.  Ce  sera  heureux  que 
beaucoup  de  citoyens  puissent  passer  par  les  services 
publics,  et  ainsi  se  rendent  compte  delà  complexité 
des  rouages  de  l'ensemble  social.  Ce  sera  une  édu- 
cation civique  par  Texpérience,  qui  dissipera  bien 
des  utopies,  aiguisera  la  critique  éclairée  et  formera 
Tesprit  positif. 

Nous  proposons  encore  que  les  fonctionnaires 
soient  responsables,  et  donc  révocables  s'ils  mani- 
festent de  rincapacité  ou  de  la  négligence. 

Pas  d'examens  ni  de  concours,  parce  qu'on  ne  peut 
déterminer  ainsi  les  qualités  de  caractère,  qui  sont 
les  principales  pour  les  fonctions  d'État,  ni  même 
celles  d'intelligence.  L'avancement  se  fera  désormais 
au  choix,  dans  tous  lescas,  par  les  chefs  responsa- 


208      DEUXIÈME    PARTIE    —   LA   CRISE   POLITIQUE 

sables  (1).  Il  sera  facile,  par  des  peines  sévères, 
s'il  y  a  lieu,  d'empêcher  le  favoritisme  et  le  népo- 
tisme. 

On  nous  a  fait  remarquer,  et  c'est  d'une  fine  psy- 
chologie, que  «  tout  grand  homme  aime  à  s'entourer 
de  médiocrités  ».  Il  ne  faut  pas,  en  ces  matières,  abu- 
ser de  la  psychologie.  Nos  rois  savaient,  ce  semble, 
choisir  leurs  ministres,  et  Bonaparte  ses  maréchaux. 
Auguste  Comte  a  préconisé  l'hérédité  sociocratique, 
et  ce  n'est  pas  sans  de  fortes  raisons.  Une  responsa- 
bilité précise  rectifie  les  humeurs  individuelles.  Les 
forces  sociales  qui  forment  notre  volonté  sont  autre- 
ment puissantes  que  les  associations  d'idées  qui  pro- 
voquent nos  fantaisies.  Un  chef  d'industrie  s'entoure 
non  pas  de  la  société  qui  lui  est  agréable,  mais  de 
techniciens  qui  lui  sont  profitables.  Il  y  a  aussi  une 
responsabilité  morale  qu'on  pourra  susciter  avec  une 
opinion  publique  organisée. 

Plus  de  ((  droits  acquis  »,  plus  d'automatisme  cher 
à  l'inertie  des  budgétivores,  plus  de  filière  avachis- 
sante, plus  de  retraites  spéciales  :  le  fonctionnaire 


(1)  Notre  ami  Henri  Mazel  préconise  cette  ingénieuse  com- 
binaison du  choix  et  de  l'automatisme  :  a  Un  accroissement 
automatique  très  faible,  100  francs  par  an,  si  l'on  veut,  mais 
permettant  atout  officier  ou  fonctionnaire  assimilé  qui  n'a  pas 
démérité  de  gagner  3,000  francs  à  30  ans,  et  6,000  francs  à  60, 
ei  un  avancement  en  grade  ou  en  titre  de  1,000  ou  2,000  francs 
qui  lui  serait  conféré  au  choix  )).  On  peut  essayer,  il  n'y  a  pas 
de  grands  inconvénients  ;  mais  non  plus  nous  n'y  voyons  pas 
d'avantages  sociaux.  Les  fonctions  publiques  doivent  être  con- 
fiées surtout  à  des  hommes  de  caractère.  Peut-on  croire  que 
<î'est  par  la  promesse  de  Taugmentation  automatique  des  ap- 
pointements qu'on  les  suscitera  ? 


CHAPITRE   H    —   l'anarchie   DISSOLVANTE       209 

est  considéré  comme  un  travailleur  administratif^ 
sans  plus,  et  il  est  rémunéré  suivant  son  travail» 

S'il  s'associe,  ce  ne  sera  que  pour  s'organiser  posi- 
tivement, soit  pour  se  constituer  une  retraite,  se 
garantir  des  risques  de  maladie,  de  chômage,  etc.^ 
soit  pour  s'instruire  de  ses  devoirs. 

Ainsi,  au  lieu  d'être  un  privilégié  maussade,  le 
fonctionnaire  sera  vraiment  ce  qu'il  doit  être,  un 
travailleur  social. 

11  restera,  par  une  organisation  coopérative  de  la 
production  et  de  la  consommation,  à  faire  de  tous  les 
autres  travailleurs  des  fonctionnaires  sociaux. 

Mais  pouvons-nous  entreprendre  de  la  contr- 
mencer  ? 


CHAPITRE  II 
L'Anarchie  dissolvante 


Dans  l'incohérence  où  se  complaisent  les  politi- 
ciens du  moment,  il  n'y  a  pas  d'action  organique 
possible. 

Il  nous  faut  attendre  que  le  système  qui  produit 
cette  incohérence,  comme  un  abcès  suppure,  ait  fait 
tout  son  mal. 

Quand  ils  en  sont  là,  les  peuples  ne  se  peuveut 
relever  que  par  la  souffrance. 

Il  y  a  quelques  années,  nous  pouvions  éviter  cette 
preuve  redoutable.  Nous  ne  le  pouvons  plus. 

14 


210      DEUXIÈME   PARTIE    —    LA   CRISE   POLITIQUE 

Aujourd'hui,  la  pourriture  parlementaire  a  pénétré 
jusqu'aux  organes  vitaux  du  gouvernement  de  la 
nation  ;  l'alcool  du  journal  et  des  réunions  publiques 
a  intoxiqué  Tame  du  peuple  ;  les  divagations  des 
sophistes,  produits  de  la  culture  universitaire,  du 
romantisme  et  du  dilettantisme  littéraire,  ont  dis- 
sous les  sentiments  sociaux  qui  forgeaient  la  volonté 
du  devoir  et  contenaient  les  impulsions  divergentes. 
Et  cette  anarchie  politique,  intellectuelle  et  sociale 
est  trop  profonde  pour  que  nous  puissions  l'enrayer. 

11  faut  donc  que  les  destins  s'accomplissent. 

Quand  le  désordre  sera  à  son  comble,  quand  il  n'y 
■=aura  plus  ni  sécurité,  ni  bien-être,  ni  liberté,  quand 
chacun  sentira  dans  sa  propre  chair,  à  tout  instant, 
le  mal  social,  alors  il  nous  restera  peut-être  encore 
assez  d'intelligence  pour  apercevoir  le  gouffre  et  assez 
de  ressort  pour  réagir  congrûment  et  reconstituer  la 
société  française. 

Mais  la  crise  sera  terrible... 

Certes,  on  risque  de  s'attirer  quelque  ridicule  à 
faire  les  Jérémie,  à  vaticiner.  Aussi  peut-on  s'en  dis- 
penser :  nous  n'avons  qu'à  rappeler  le  passé,  de  sang, 
de  misère  et  d'oppression. 

Quelques  mois  avant  l'effarante  débâcle,  en  1869, 
Ernest  Renan  écrivait  à  la  première  page  de  son 
Saint-Paul  :  «  Notre  jeunesse  a  vu  des  jours  tristes, 
et  je  crains  que  le  sort  ne  nous  montre  aucun  bien 
avant  de  mourir.  Quelques  erreurs  énormes  entraî- 
nent notre  pays  aux  abîmes  ;  ceux  à  qui  on  les  signale 
sourient  ». 

Ce  qui  a  été  sera.  Les  mêmes  causes  auront  les 


CHAPITRE   II   —   l'anarchie   DISSOLVANTE       211 

mêmes  effets.  Mais,  dorénavant,  la  société  étant  plus 
complexe,  les  causes  étant  plus  anciennes,  plus  nom- 
breuses, plus  virulentes,  les  effets  seront  bien  plus 
graves. 

II  y  a  trop  de  confusion  dans  les  esprits  et  aussi 
trop  d'incertitude  dans  les  cœurs  pour  qu'on  puisse 
espérer  un  réveil  spontané  du  bon  sens  national. 
Maintenant,  nous  ne  pouvons  nous  arrêter  qu'au  bas, 
dans  la  ruine  et  le  chaos.  Et  alors,  ce  sera  peut-être 
le  tragique  Grand  Soir.  Les  révolutionnaires  ne  se- 
ront peut-être  pas  les  moins  surpris  de  cet  événe- 
ment, ni  peut-être  même  les  moins  inquiets.  Au 
reste,  après  les  quelques  années  de  parlementarisme 
que  nous  avons  à  subir  d'ici-là,  —  sous  quelque  sys- 
!  tème  ingénieux  de  représentation  que  ce  soit,  —  il 
ne  restera  plus  rien  à  perdre  pour  les  bourgeois  ni 
plus  grand'chose  à  gagner  pour  les  insurgés.  Gela 
simplifiera  beaucoup  la  liquidation  sociale  et  préci- 
pitera le  dénouement. 

Après  la  brève  bombance  de  la  prise  au  tas  com- 
muniste, il  faudra  bien,  pour  ne  pas  mourir  de  faim, 
se  reprendre  et  travailler.  L'ordre  y  est  nécessaire. 
On  s'en  apercevra  aussitôt.  Le  besoin  social  de  la 
sécurité  ne  tardera  point  à  se  faire  sentir  aussi  vive- 
ment. Par  la  souffrance,  nous  réapprendrons  le  bon 
sens.  Dans  la  barbarie,  nous  reconnaîtrons  ce  que 
vaut  la  civilisation.  Parle  fait,  nous  nous  instruirons 
des  principes  essentiels  de  la  politique  positive.  Et 
la  bonne  terre  nourricière  de  France  fera  le  reste. 

Mais,  nous  le  répétons,  dans  la  tourmente  qui 
s'annonce,  une  œuvre  positive  de  liberté  dans  la 


212      DEUXIÈME   PARTIE   —   LA   CRISE   POLITIQUE 

paix  et  de  justice  dans  l'ordre  ne  saurait  se  mainte- 
nir. Dans  ce  chaos,  les  voix  sages  n'ont  qu'à  se  i 
taire  :  on  ne  les  entendrait  plus  ;  les  bons  ouvriers 
n'ont  qu'à  se  reposer  :  on  ne  les  aiderait  point  ;  on 
ne  les  laisserait  pas  achever  leur  ouvrage.  Nous  en 
avons  fait  l'expérience. 

Il  n'y  a  que  ce  qui  est  sot  et  bas  qui  flatte  l'hu- 
meur populaire  et  n'inquiète  point  les  puissances  du 
jour.  Dans  une  démagogie,  toute  force  individuelle 
est  ennemie  ;  dans  une  anarchie  parlementaire,  toute 
force  sociale  est  antagonique.  11  n'y  a  de  cohésion 
que  pour  lasser  l'une  et  briser  l'autre. 

Ce  système  ne  gouverne  pas  des  forces,  il  ne  sub- 
siste que  par  le  gâchis,  il  ne  dure  que  par  Tuniver- 
selle  lâcheté.  Bourgeois  imbéciles,  jouisseurs  et  ra- 
paces,  intellectuels  vaniteux  et  sots,  fonctionnaires 
mollusques,  travailleurs  sans  intelligence  et  sans 
vertu,  —  tous  lâches,  ayant  horreur  de  l'initiative, 
de  l'effort,  des  responsabilités,  et,  depuis  qu'ils  ba- 
fouent l'enfer  chrétien,  tremblant  dans  leur  peau  de 
tous  les  enfers  imaginaires  ou  grotesques  qu'ils  se 
sont  inventés  (1). 


(1)  laine  avait  déjà  indiqué  les  cauchemars  bourgeois  : 
((  Nous  n'avons  plus  l'idée  de  la  mort,  non  plus  que  celle  d'au- 
cune chose  extrême.  Nous  sommes  sortis  de  l'état  tragique.  Si 
nous  entrevoyons  un  grand  malheur  à  l'horizon,  c'est  tout  au 
plus  un  coup  de  bourse  qui  nous  fera  passer  du  premier  au 
quatrième  étage.  Ce  qui  remplit  notre  imagination,  c'est  une 
infinité  diversifiée  de  petits  plaisirs  ou  tracas,  visites,  écritures, 
conversations,  échéances  et  le  reste  »  {Voyage  en  Italie).  Les 
enfers  et  les  paradis  prolétariens  ne  sont  guère  moins  ignomi- 
nieux, encore  qu'aussi  laïques. 


CHAPITRE   II   —   l'anarchie   DISSOLVANTE       213 

Une  action  d'organisation  serait  un  non-sens,  elle 
ne  serait  pas  possible  aujourd'hui,  car  elle  s'anime 
de  vastes  propos,  elle  est  de  la  vie  sociale  et  ne  peut 
se  développer  que  dans  la  liberté  (1). 

La  vie  sociale  implique  des  devoirs,  et  la  liberté 
exige  des  volontés.  Même  si  le  parti  qui  exploite 
l'État  républicain  tolérait  une  activité  sociale  dont  le 
!  premier  résultat  serait  de  réduire  son  autorité  et 
i  partant  ses  profits,  on  ne  saurait  attendre  de  Télec- 
teur,  instruit  par  maître  Aliboron,  façonné  par 
Tamuseur,  le  journaliste  et  le  politicien,  abêti  parle 
cabaret,  la  loterie,  les  courses  et  le  café-concert, 
qu'il  se  reconnaisse  des  devoirs,  sinon  envers  Dieu, 
du  moins  envers  soi-même,  sa  famille  et  sa  patrie, 


(I)  En  octobre  1904,  nous  écrivions  ingénument  à  M.  Cle- 
menceau :  ({  Je  viens  de  lire  votre  article  sur  la  liberté.  Bien 
que  je  sois  très  pris,  en  ce  moment,  par  la  reconstitution  de 
rUniversité  populaire  qu'on  a  pu  désagréger,  grâce  à  l'incohé- 
rence de  nos  lois  sur  les  associations,  je  tiens  à  vous  sou- 
mettre quelques  réflexions. 

{(  Vous  êtes,  en  toute  sincérité,  pour  la  liberté,  mais  vous 
êtes,  en  révolutionnaire  bourgeois,  pour  une  liberté  de  néga- 
tion. Nous  sommes,  quelques-uns,  très  peu,  il  est  vrai,  qui  vou- 
lons la  liberté  pour  agir.  Et  comme  nous  savons  bien  qu'on  ne 
fait  pas  sa  part  à  la  tyrannie,  celle  des  foules  comme  celle  des 
maîtres,  nous  voulons  la  liberté  pour  tous,  —  même  pour  les 
congrégations.  C'est  la  meilleure  garantie  que  nous  ayons  pour 
nous-mêmes.  J'en  sais  quelque  chose,  puisque,  hier  encore, 
j'ai  pu  être  traité  chez  moi,  par  un  administrateur  judiciaire, 
accompagné  d'un  commissaire  de  police  et  d'un  serrurier, 
comme  un  simple  chartreux.  Cela  n'a  scandalisé  que  mes  amis, 
qui  sont  des  naïfs. 

((  Vous  comparez  les  congrégations  à  Tesclavage.  Ce  n'est  pas 
la  même  chose.  L'esclave  est  contraint  par  la  force,  —  et  il  y 
a  des  lois  pour  réprimer  ce  crime.  Le  moine  n'est  engagé  que 


214      DEUXIÈME    PARTIE   —    LA   CRISE   POLITIQUE 


I 


et  qu'il  se  fasse  une  volonté  d'airain  pour  les  rem- 
plir. 

Cet  électeur  n*est-il  pas  le  nombre,  c'est-à-dire  le 
Souverain,  et  n'a-t-il  pas  que  des  droits?... 

Ce  n'est  pas  à  dire,  certes,  qu'il  n'y  a  plus,  en 
France,  que  des  brutes.  Ce  n'est  pas  en  quelques 
mois  d'ivresse  démagogique  qu'un  peuple  peut  dila- 
pider tout  son  capital  moral  et  social,  accumulé  par 
dix  siècles  de  discipline  politique  et  religieuse  et 
d'effort  mental. 

Mais  la  misère  de  ces  temps  troublés  est  telle  que 
ceux-là  mêmes  —  nombreux  sans  doute  —  qui 
restent  encore  imbus  de  sentiments  sociaux  ne  sa- 


par  sa  foi.  En  prononçant  ses  vœux,  il  fait  un  usage  de  la  liberté 
qui  vaut  pour  lui.  Un  citoyen  reste  libre  quand  il  se  subor- 
donne volontairement  à  un  ensemble.  La  liberté  ne  s'exerce 
qu'en  s'organisant.  Le  croyant  n'est  libre  vraiment  que  s'il 
peut  vivre  selon  sa  doctrine  et  agir  pour  elle.  Toutes  les  reli- 
gions ont  leurs  congrégations,  —  même  la  religion  radicale- 
socialiste,  —  toutes  les  idées  ont  leurs  groupements. 

({  Vous  me  direz  que  cette  adhésion  a  été,  le  plus  souvent, 
obtenue  par  des  promesses  ou  des  menaces,  en  tout  cas  par 
une  compression  de  l'intelligence.  Cela  revient  à  dire  que  les 
raisons  catholiques,  les  méthodes  religieuses  ne  sont  pas  les 
vôtres. 

((  Vous  proposez  de  faire  de  ces  moines  des  a  évadés  malgré 
eux  ».  De  quel  droit  ?  Vous  êtes  dans  l'arbitraire.  Aujourd'hui, 
c'est  vous  qui  tranchez;  demain,  ce  seront  d'autres.  La  liberté 
de  penser  implique,  ce  semble,  la  liberté  de  méthode. 

«  Vous  dites  encore  que  ces  moines,  puissamment  organisés, 
ne  réclament  leur  liberté  que  pour  nous  imposer  la  domination 
romaine.  Qu'importe  «  à  ceux  qui  sont  assez  sûrs  d'eux-mêmes 
pour  ne  rien  redouter  des  ennemis  séculaires  de  la  liberté  ». 

«  Aussi  fortement  que  le  plus  véhément  anticlérical,  j'aspire 
à  l'émancipation  intellectuelle  de  tous  les  hommes,  —  et  j'y 


CHAPITRE   II    —   l'anarchie   DISSOLVANTE       215 

vent  pas  les  dépenser  ou  les  organiser.  On  se  dis- 
perse et  on  se  contrecarre.  Par  timidité  d'esprit,  ou 
ne  dépasse  pas  le  détail,  on  s'attache  à  une  puérilité, 
Oïl  tombe  dans  la  marotte  sénile.  On  a  le  vertige  de 
ce  qui  est  grand  et  la  phobie  de  ce  qui  est  fort. 

Évidemment,  aucune  œuvre  sérieuse  n'est  possible, 
même  avec  les  meilleurs,  dans  les  conditions  anor- 
males où  se  pourrait  déployer  notre  activité. 

Mieux  vaut  donc  se  replier  sur  soi-même  que  de 
s'agiter  dans  le  vide  et  s'évertuer  dans  la  névrose 
ambiante. 

Laissons  ceux-ci  et  ceux-là  réformer  l'orthographe, 
le  suffrage  universel  ou  la  cuisine,  propager  l'espé- 


travaille  dans  mon  coin.  Je  veux  encore  que  l'individu  ne  so 
serve  de  sa  liberté  que  pour  conquérir  plus  de  liberté  pour 
tous,  non  pour  y  asservir  les  autres.  Mais  je  ne  confonds 
point  les  succès  avec  les  résultats,  les  excès  du  pouvoir  avec 
l'exercice  de  la  volonté  sociale. 

((  Qu'avons-nous  fait?  La  libre-pensée  a-t-elle  une  doctrine? 
a-t-elle  une  morale  ?  La  République  est-elle  réalisée  ? 

((  Nous  le  savons,  n'est-ce  pas  ?  la  démocratie  cherche  plutôt 
à  profiter  qu'à  s'organiser. 

((  Le  danger  est  là,  voyez-vous,  dans  notre  inertie  et  notre 
indiscipline,  non  dans  ce  que  pourraient  tenter  les  moines, 
s'ils  étaient  lifcres.  Ceux  qui  agiraient  n'auraient  rien  à  redou- 
ter de  ceux  qui  prient.  Mais  nous  ne  voulons  voir  le  salut  que 
dans  la  mort  universelle.  Nous  verrons  bien  ce  que  ça  durera. 

«  Je  demande  la  liberté  positive  d'association  pour  tous  les 
groupements,  ceux  que  connaissent  tes  juristes  et  ceux  qu'ils 
paraissent  ignorer...  Et  comme  l'expérience  m'a  montré  que  le 
meilleur  garant  de  notre  liberté  est  la  sincérité  dans  l'applica- 
tion de  nos  principes,  je  réclame  hautement  la  liberté  pour 
ceux  qui  me  redressent  en  me  contredisant  par  leurs  paroles 
ou  me  stimulent  en  m'opposant  leurs  entreprises,  c'est-à-dire 
pour  les  congréganistes.  La  liberté  n'est  que  cela  ». 


216      DEUXIÈME   PARTIE   —   LA   CRISE   POLITIQUE 

ranto,  le  sabotage  ou  Tarbitrage  international,  —  et 
préparons-nous,  dans  le  silence,  pour  la  tâche  for- 
midable de  demain. 

La  première  sera  de  défendre  la  Patrie,  livrée  au- 
tant par  rimpéritie  que  par  la  trahison.  «  Il  man- 
quait à  Vercingétorix  ce  qui  est  la  condition  du  suc- 
cès dans  les  grandes  guerres;  il  lui  manquait  de 
commander  à  une  nation  sans  partis.  Les  divisions 
qui  existent  dans  une  société  se  reproduisent  tou- 
jours de  quelque  façon  dans  les  armées.  Elles  se 
traduisent  dans  l'âme  de  chaque  soldat  par  Findé- 
cision,  le  doute,  la  défiance,  tout  ce  qui  paralyse  le 
courage  et  le  rend  inutile  »  (1). 

On  fait  quelque  tapage  au  sujet  des  doctrines  an- 
timilitaristes. On  poursuit  leurs  adeptes  et  on  les 
emprisonne.  Ce  sont  là  des  raisons  que  peuvent 
entendre  des  révolutionnaires. 

Ce  serait  bien,  si  nos  gouvernants,  cependant 
qu'ils  nous  lancent  contre  les  antimilitaristes  théo- 
riques, ne  faisaient  pas  de  Tantimilitarisme  pratique. 
Ainsi  ne  semble-t-il  pas  qu'ils  font  figure  de  voleur 
pourchassé  qui  crie  lui-même  :  «  Au  voleur  I  »  pour 
donner  le  change? 

Faut-il  rappeler  le  désarmement  honteux  qui  a 
été  décidé  par  la  lâcheté  parlementaire  avec  la  com- 
plicité tacite  de  la  lâcheté  générale  ? 

D'après  le  ministre  de  la  Guerre,  optimiste  de 
profession,  c'est  de  45,000  hommes  que  nous  avons 


(1)  FusTEL  DE  CouLANGES.  —  Histoive  cUs  institutions  poli- 
tiques de  Vaiicienne  France, 


CHAPITRE   II   —   l'anarchie  DISSOLVANTE       217 

réduit  notre  armée.  D'ores  et  déjà,  notre  armée  ac- 
tive est  inférieure  de  400,000  hommes  à  l'armée  alle- 
mande. Nous  désarmons  aussi  sur  mer  par  rapport 
aux  autres  nations,  puisque  nous  restons  station- 
naires,  alors  que  l'Angleterre  double,  TAllemagne 
et  les  États-Unis  triplent  et  le  Japon  quadruple  leur 
budget  de  la  marine.  Au  reste,  nous  désarmons  de 
toutes  manières,  par  la  natalité,  par  Tactivité  indu- 
strielle, par  l'audace  commerciale,  et  surtout  par  le 
caractère. 

Les  pacifistes  eux-mêmes  ne  sauraient  s'y  tromper. 
Nous  avons  parlé  de  désarmement  honteux.  Écoutez 
l'éminent  économiste  Charles  Gide  (1)  : 

<(  Ce  n'est  point  pour  donner  la  paix  au  monde, 
mais  seulement  pour  donner  satisfaction  à  des  élec- 
teurs que  le  service  militaire  assomme,  que  ce  ser- 
vice vient  d'être  réduit  à  deux  ans  —  et  qu'il  ne 
tardera  pas  à  Tetre  bientôt  à  un  an.  Il  ne  s'agit 
point  ici  de  l'amour  de  la  paix,  mais  de  Tamour  de 
ses  aises.  Les  hommes  se  soustraient  au  service  mi- 
litaire pour  les  mêmes  motifs  que  les  femmes  à  celui 
de  la  maternité  —  et  encore  celui-ci  est-il  plus  pé- 
rilleux que  l'autre  !  Et  si  on  va  réduire  aussi  les 
périodes  d'exercices  de  ceux  qui  appartiennent  à  la 
réserve  et  à  la  territoriale,  pense-t-on  que  ce  soit 
par  amour  de  la  paix?  Allons  donc...  Il  n'est  pas 
démontré  que  la  majorité  des  Français  réclamât  cette 
réforme,  mais  ce  sont  les  députés  qui  l'ont  offerte  à 
leurs  électeurs  comme  un  petit  cadeau  destiné  à  leur 


(i)  Dans  V Émancipation, 


218      DEUXIÈME    PARTIE   —   LA   CRISE   POLITIQUE 

faire  oublier  la  sérieuse  tape  qu'ils  leur  avaient  ad- 
ministrée Tannée  dernière,  à  pareille  date  ». 

Cet  antimilitarisme  d'actes  est  autrement  dange^ 
reux  que  les  rêvasseries  des  pauvres  bougres  qu'on 
claustre  à  Clairvaux.  Après  tout,  ceux-ci  sont  de& 
braves.  Ils  sacrifient  quelque  chose  d'eux  à  ce  qui 
n'est  pas  eux-mêmes.  Qu'ils  reconnaissent  la  valeur 
de  la  Patrie  où  ils  sont  nés,  de  la  société  dont  ils 
font  partie,  aussi  que  ce  sont  des  organes  vitaux  de 
l'Humanité,  et  ces  farouches  militants  de  l'utopie 
deviendront  les  héroïques  militaires  de  la  Patrie  en 
danger.  Ils  ont  beau  faire  les  diables,  nous  savons 
bien  qu'ils  ont  la  conscience  profonde  du  devoir,  le 
ressort  robuste  de  l'individu  social,  —  et  avec  cela 
rien  n'est  perdu. 

Mais  nos  politiciens,  et  la  tourbe  des  électeurs  in- 
différents !... 

Charles  Gide  nous  dit  encore  : 

((  La  Suisse,  dont  on  ne  suspectera  pas  le  paci- 
fisme, vient  précisément,  à  l'heure  où  la  France  ré- 
duisait la  période  d'exercice,  d'augmenter  celle  de 
ses  citoyens,  et  cela  non  par  une  loi  imposée  k 
contre-cœur,  mais  par  un  plébiscite.  C'est  que  les 
Suisses  savent  bien  que  ce  service-là  n'a  pas  un  but 
offensif,  mais  seulement  celui  de  la  défense  de  la 
Patrie,  et  pour  cela  ils  n'en  sont  pas  à  marchander 
quelques  jours  de  corvée  à  leur  pays.  Au  reste, 
peut-être  les  Français  eussent-ils  répondu  aussi 
vaillamment  que  les  Suisses  si  on  les  eût  interrogés,, 
et,  surtout,  si  on  leur  eût  présenté  le  maintien,  voire 
même  la  prolongation  des  28  et  des  13  jours,  comme 


CHAPITRE   II   —    l'anarchie   DISSOLVANTE       219 

la  compensation  nécessaire  de  la  réduction  du  ser- 
vice actif  à  deux  ans  ». 

Malheureusement,  notre  pays  est  plus  bas  que  ne 
le  suppose  Charles  Gide.  Et  puis,  qui  donc  parlerait 
à  nos  paysans  un  langage  de  bon  sens  et  d'énergie  ? 
Le  plus  nationaliste  de  nos  parlementaires  n'assure 
sa  réélection  que  par  une  large  distribution  de  me- 
nues faveurs,  et  notamment  des  dispenses  militaires. 
Marix  n'est  qu'un  organe  créé  par  une  des  fonctions 
parlementaires.  La  diminution  de  la  France  est  un 
des  plus  sûrs  procédés  électoraux;  c'est  aussi  le 
meilleur  moyen  de  gouvernement. 

Ainsi  notre  régime  n'est  qu'un  vaste  système  de 
dispenses  du  devoir,  de  haut  en  bas  et  de  bas  en 
haut.  On  n'y  connaît  que  des  «  droits  ». 

Ce  n'est  pas  seulement  de  l'égoïsme  et  du  scepti- 
cisme. 11  y  faut  aussi  une  énorme  sottise.  Oh  !  Tim- 
bécillité  instruite,  pédante,  oratoire,  littéraire,  ca- 
botine de  ce  temps!...  Ils  la  connaissent  bien  nos 
maîtres  —  et  même  la  leur,  —  et  ils  en  jouent  sans 
ménagement. 

Les  Humbert,  les  Lepère,  les  Rochette  et  les  Le- 
moine  sont  légion  ,  et  les  usuriers,  les  tripoteurs  qui 
sont  des  gogos,  ce  sont  la  plupart  des  électeurs.  Le 
truc  préféré  des  coquins  et  qui  réussit  toujours,  c'est 
l'espoir  fallacieux  d'un  lucre  illégitime,  malhonnête. 
En  l'occurrence,  ce  sont  les  faveurs  dont  dispose  le 
politicien,  qui  anémient  la  patrie,  dissolvent  la  so- 
ciété et  détraquent  l'État.  La  «  poigne  »  de  nos  mi- 
nistres ne  nous  leurre  point.  On  voit  trop  qu'elle  ne 
s'exerce  que  sur  les  faibles.  Seuls,  les  anarchistes 


220      DEUXIÈME    PARTIE    —   LA   CRISE   POLITIQUE 

théoriques  qui  paraissent  en  pâtir  ont  à  s'en  félici- 
ter :  n'est-ce  point  pour  faire  leur  besogne  en  grand, 
en  toute  tranquillité,  que  les  anarchistes  pratiques 
les  emprisonnent  ? 

Les  coups  de  fusil  au  Maroc  ne  furent  non  plus  des 
manifestations  de  force  nationale. 

Certes,  il  y  avait  là  une  belle  tâche  de  civilisation 
à  accomplir  :  policer  ces  populations  barbares,  es- 
clavagistes, et  par  là  assurer  définitivement  la  sé- 
curité de  nos  protégés  noirs  de  l'Afrique  occidentale, 
périodiquement  —  par  les  rezzous  maures  et  maro- 
cains —  molestés,  pillés,  tués,  emmenés  en  capti-  - 
vite,  pour  être  vendus  comme  delà  <(  viande  »,  disent 
les  négriers,  sur  les  marchés  d'esclaves  du  Maroc. 
C'était  aussi  faire  un  bloc  de  l'Afrique  française, 
avec  notre  Algérie,  notre  Tunisie,  notre  Afrique  oc- 
cidentale et  notre  Congo,  —  toute  la  possibilité 
d'une  action  d'humanité  féconde.  Déjà,  le  général 
Lyautey,  avec  tout  le  cœur  et  l'intelligence  qu'il  y 
faut,  avait  préparé  notre  pénétration  civilisatrice. 

Mais  les  hésitations  louches  de  cette  campagne, 
l'incohérence  des  ordres  supérieurs,  qui  semblent 
toujours  attendre  ceux  de  la  Bourse,  pour  tout  dire  la 
puanteur  d'argent  sale  et  de  flibuste  qui  s'est  dégagée 
de  toute  celte  aff'aire  ne  laisse  point  d'inquiéter  le 
vrai  patriotisme. 

Déshonorer  l'armée  dans  des  aventures  de  Bourse 
est  aussi  d'une  terrible  tactique  antimilitariste. 

On  désespère.  Car  ce  n'est  pas  seulement  devant 
l'étranger  menaçant  qu'on  désarme,  c'est  aussi  de- 
vant l'avenir,  notre  propre  avenir,    quand,    l'âme 


CHAPITRE   II   —    l'anarchie   DISSOLVANTE       221 

française  se  reprenant,  il  s'agira  de  reconstituer  la 
société. 

L'armée  n'est  pas  qu'une  force  guerrière  et  poli- 
cière, c'est  aussi  une  force  morale.  Et  aussi  bien^ 
c'est  comme  force  morale  que  nos  politiciens  la 
redoutent  el  la  haïssent. 

Ils  Taffaiblissent  donc,  tant  qu'ils  peuvent,  après 
l'avoir  énervée,  en  attendant  qu'ils  puissent  la  dis- 
soudre, comme  ils  font  de  toutes  les  grandes  forces 
organiques,  que  ce  soient  la  famille,  la  religion,  l'as- 
sociation libre  ou  l'enseignement  libre  qui,  étant  des 
forces,  échappent  à  l'exploitation  et  à  la  tyrannie 
des  politiciens. 

Ils  diront  bien,  et  avec  quelle  éloquence  :  Répu- 
blique, Patrie,  liberté,  démocratie;  mais  leur  destin 
est  de  nier  la  Ptépublique,  de  ruiner  la  Patrie,  de 
juguler  la  liberté  et  d'abrutir  la  démocratie. 

Dans  tous  les  scandales  qui  composeront  la  chro- 
nique de  notre  troisième  République,  la  police  et  la 
magistrature  ont  une  attitude  équivoque.  Ainsi,  dans 
Paffaire  Steinheil,  elles  eurent  avant  tout  la  volonté 
de  ne  rien  savoir  et  le  souci  de  chercher  à  égarer 
l'opinion  publique.  Pourquoi? 

Est-ce  seulement  parce  que  la  police,  beaucoup 
trop  occupée  à  régler  les  affaires  de  cœur  et  d'argent 
de  nos  maîtres  de  la  politique,  de  la  presse,  et  des 
maîtres  de  nos  maîtres  de  la  finance,  n'a  pas  le 
temps  de  pourchasser  les  malfaiteurs?  Est-ce  seule- 
ment, comme  on  voudrait  bien  nous  le  faire  accroire, 
en  sacrifiant  au  besoin  quelque  Baïhaut  de  la  magis- 
trature,  qu'un  juge  d'instruction  trop  régence  ou 


222      DEUXIÈME   PARTIE   —   LA   CRISE    POLITIQUE 

trop  sensible  s'est  laissé  aller  à  des  faiblesses  d( 
galanterie?  Non  pas.  Avec  des  précautions  inusitées 
une  pudeur  qu'on  ne  leur  soupçonnait  point,  le 
journaux  ont  dû  prononcer  un  nom  :  Félix  Faure.     ji 

Qu'est-ce  à  dire  ?  Secret  d'État?  Allons  donc  !  Lod' 
ébats  erotiques  d'un  vieux  beau,  fût-il  président  d( 
la  République,  n'ont  pas  cette  importance,  —  et  lee  ! 
Français  n'en  sont  plus  à  s'indigner  pour  si  peu.  L(| 
commerce  décoratif  d\in  Grévy,  la  complaisance!, 
panamiste  d'un  Loubet,  le  cynique  népotisme  d'uri'j 
Fallières  sont  autrement  graves. 

D'ailleurs,  les  intérêts  supérieurs  de  l'État  ne  trou^ 
blent  point  le  sommeil  de  nos  dirigeants,  spirituels.j 
temporels  et  occultes.  Pour  avoir  dix  lecteurs  dei 
plus  que  les  confrères,  pour  assurer  sa  réélection,! 
pour  réussir  un  coup  de  Bourse,  quel  est  le  journal, 
l'homme  politique  ou  le  financier  qui  hésiterait  m 
divulguer  les  plus  graves  secrets  d'État  ? 

Et  puis,  peut-il  y  avoir  des  secrets  d'État,  à  tout  le 
moins  pour  ceux  qui  ont  intérêt  à  les  connaître,  avec 
un  pouvoir  politique  acéphale,  o\x  tout  passe,  où 
personne  n'est  responsable,  où  la  corruption  et  la 
trahison  sont  partout?... 

Dans  la  plaidoirie  qu'il  a  prononcée  pour  M.  Charles 
Humbert  contre  le  Matin,  M.  Labori,  évidemment 
bien  informé,  a  pu  dire  :  «  A  l'heure  actuelle,  — 
nous  le  savons  bien  par  un  article  paru  dans  un 
journal,  —  les  circulaires  les  plus  confidentielles  du 
ministère  de  la  Guerre  et  du  sous-secrétaire  d'État, 
il  (M.  Charles  Humbert)  les  a  en  même  temps  que  le 
ministre,  parce  qu'en  fait  des  camarades  lui  appor- 


CHAPITRE   II   —  l'anarchie   DISSOLVANTE       223 

tent  ces  documents  et  qu'il  les  reçoit.  Il  faut  ajouter 
qu'avant  de  publier  pareilles  pièces,  il  se  rend  au 
cabinet  du  ministre  et  ne  les  publie  qu'après  Ten 
avoir  prévenu...  » 

A  propos  de  Félix  Faure,  on  nous  a  servi  encore 
le  cliché  de  la  distinction  entre  la  vie  privée  et  la  vie 
publique.  11  convient  d'en  dénoncer  Thypocrisie.  La 
vie  privée,  c'est  la  source  de  la  vie  publique,  —  et 
quand  celle-là  est  putride,  celle-ci  ne  saurait  être 
pure. 

Des  hontes  de  nos  dirigeants,  on  prétend  faire  des 
secrets  d'État.  Nous  opposerons  donc  la  grande 
maxime  positiviste,  qui  doit  s'appliquer  plus  encore 
à  la  vie  privée  qu'à  la  vie  publique  :  Vivre  au  grand 
jour, 

La  presse  a  ses  raisons  d'être  discrète.  C'est  pour- 
quoi, avec  son  concours,  bien  des  scandales  ont  été 
étouffés.  Étouffera-t-on  encore  celui-ci?  Peut-être. 
Mais  ce  sera  difficile,  —  et  la  prochaine  fois  plus 
difficile  encore. 

C'est  que  la  presse,  liée  toujours  plus  étroitement 
à  la  finance  internationale,  prend  une  telle  puissance 
qu'elle  se  subordonne  de  moins  en  moins  au  pou- 
voir politique.  Les  journaux  qui  brassent  des  mil- 
lions se  désintéressent  des  fonds  secrets  et  des  piè- 
tres faveurs  gouvernementales.  Ils  les  abandonnent 
volontiers  aux  chiens  maigres.  C'est  la  presse,  main- 
tenant, qui  subventionne  les  parlementaires.  Ainsi, 
elle  tend  à  exercer  le  pouvoir  elle-même,  pour  elle- 
même,  y  compris  le  judiciaire. 

Mais  ce  déplacement  ne  s'effectue  pas  sans  frotte- 


224      DEUXIÈME   PARTIE    —   LA   CRISE   POLITIQUE 

ment,  d'autant  plus  que  les  journaux,  visant  chacun 
au  monopole  ou  défendant  leur  propre  existence, 
n*ont  pas  encore  établi  entre  eux  cette  entente  et 
cette  solidarité  qui  ont  fait  la  force  de  la  bande  poli-- 
ticienne.  C'est  par  là  que  se  peut  produire  la  fissure. 
En  tout  cas,  c'est  grâce  à  cette  situation  nouvelle 
d\me  plus  grande  indépendance  des  journaux  à 
regard  de  la  politique,  et  aussi  à  Tantagonisme  de 
ces  journaux  entre  eux,  que  nous  avons  pu  voir  se 
projeter  quelque  lueur  sur  ce  sombre  drame  de  rim- 
passe  Ronsin,  les  tripotages  de  la  marine  et  les  des- 
sous de  Tagence  Marix. 

Pour  ne  pas  parler  de  la  police,  qui  n'a  besoi» 
que  de  vigilance  servie  par  de  la  poigne,  qui  n'est 
qu'un  instrument,  constatons  que  la  magistrature 
perd  encore  de  ce  qui  peut  lui  rester  de  prestige- 

Contre  la  criminalité  de  sang,  de  plus  en  plus 
inquiétante,  on  a  réclamé  le  rétablissement  de  la 
peine  de  mort.  Cette  magistrature  de  forfaiture,  mé- 
prisée, est-elle  qualifiée  pour  prononcer  des  peines, 
et  surtout  la  terrible  peine  capitale  ?  Est-ce  que  ces 
juges  tarés,  qu'on  a  vus  intriguer  chez  les  Humbert 
et  roucouler  dans  le  louche  salon  des  Steinheil, 
ont  la  dignité  qui  convient  pour  être  des  justiciers? 
Quelle  garantie  nous  offrent-ils  !  Que  valent  leurs 
arrêts,  si  nous  pouvons  soupçonner  qu'ils  sont  com- 
mandés et  payés?  Que  valent  les  condamnations 
qu'ils  prononcent  si,  en  face  d'eux,  les  pires  criminels 
paraissent  moins  dangereux  pour  l'ordre  social  et 
moins  vils  ? 

Tout  est  détraqué,  tout  est  sali...  Pour  que  Técha- 


CHAPITRE   II   —   l'anarchie   DISSOLVANTE       225 

faud  ait  une  signification,  p9ur  qu'il  soit  efficace,  il 
faut  qu'il  conserve  sa  tragique  majesté.  Il  faut  que 
les  mains  qui  y  poussent  lé  criminel,  pour  la  sauve- 
garde sociale,  soient  propres  ;  il  faut  que  la  robe 
rouge  soit  intacte... 

L'affaire  Steinheil  est  la  marque  du  régime.  Elle 
en  a  remué  toutes  les  saletés. 

Il  y  a  le  mari  décoré  de  la  Légion  d'honneur  pour 
les  «  services  exceptionnels  »  de  sa  femme,  laquelle 
sait  aussi  —  avec  les  mêmes  procédés  sans  doute  — 
faire  acheter  par  l'État  les  piteux  barbouillages  de 
ce  lamentable  sous-Meissonier.  On  avoua  six  de  ces 
achats.  On  aimerait  à  connaître  les  commensaux  de 
l'impasse  Ronsin,  ou  les  passagers  du  canapé  du 
Vert-Logis  qui  ont  fait  payer  ainsi  par  l'État  leurs 
petites  émotions  clandestines. 

La  Steinheil  réunissait  autour  d'elle,  à  ses  soirées, 
pour  sa  cour,  des  hauts  fonctionnaires,  des  géné- 
raux, des  politiciens  de  marque,  de  fringants  gentils- 
hommes et  des  bourgeois  cossus.  Tous  ces  adorateurs 
savaient  cette  reine  très  accessible.  Aucun  de  ces 
dirigeants  n'ignorait,  ne  pouvait  ignorer  —  cela  se 
savait  même  dans  le  peuple  —  ce  qu'était  ce  mari 
décoré,  ce  qu'était  cette  mondaine,  et  de  quelles 
ignominies  s'alimentait  leur  luxe.  Et  c'est  précisé- 
ment parce  qu'ils  en  étaient  instruits  qu'ils  met- 
taient aux  pieds  de  cette  fille  leur  or,  celui  de  leur 
famille,  leur  influence,  et  le  reste.  Les  uns  espé- 
raient, les  autres  étaient  reconnaissants.  C'est  l'igno- 
minie de  ce  ménage  très  parisien  qui  attirait  ces 
grands  personnages. 

15 


226      DEUXIÈME    PARTIE    -—    LA    CRISE   POLITIQUE 

Voilà  en  quelles  mains  est  tombée  la  direction 
sociale,  qui  implique  de  si  lourds  devoirs,  une  res- 
ponsabilité écrasante,  —  voilà  ce  qu'il  reste  de  la 
direction  sociale  !  Certes,  Tanarchie  brutale  —  qui 
ne  saurait  durer  —  vaudrait  mieux  que  cette  pourri- 
ture élégante. 

Mais  ce  n'est  pas  là  toute  la  bourgeoisie.  Le  parle- 
mentarisme électoral  fait  monter  la  lie. 

Nous  avons  parlé  de  la  magistrature  qui  n'a  plus 
de  conscience.  Il  ne  faudrait  pas  généraliser,  d'après 
la  lie  qui  est  montée.  Dans  nos  provinces,  il  y  a  en- 
core des  magistrats  honnêtes,  dignes,  pleins  de  leur 
mission  sociale.  Ils  occupent  leurs  loisirs  à  complé- 
ter une  collection  entomologique,  à  traduire  Horace, 
à  construire  une  inoffensive  utopie,  ou  à  quelque 
autre  jeu  innocent.  Mais  ceux-là  restent  juges  sup- 
pléants. Ils  sont  au  comble  de  leurs  vœux,  d'ailleurs, 
quand  l'humble  ruban  violet  des  courtiers  électo- 
raux vient  honorer  (croient-ils  naïvement)  leur  bou- 
tonnière. 

Dans  toutes  les  classes,  en  France,  il  y  a  encore 
de  la  probité  et  de  la  santé,  et  la  bourgeoisie  en  re- 
présente sa  bonne  part.  Et  c'est  ce  qui  nous  a  sauvés 
jusqu'ici.  Cela  nous  vient  de  notre  sang,  de  notre 
sol,  de  notre  ciel,  de  nos  morts,  de  notre  histoire... 

Malheureusement,  la  bourgeoisie,  nous  entendons 
cette  partie  active  qui  n'est  pas  encore  viciée,  ou  qui 
ne  l'est  que  superficiellement,  parfois  par  snobisme, 
se  caractérise  par  sa  timidité,  voire  sa  pusillanimité, 
un  goût  excessif  pour  la  tranquillité,  —  qui  est  le 
plus  sûr  moyen  de  ne  l'avoir  jamais,  —  une  préoc- 


CHAPITRE   II    —   l'anarchie   DISSOLVANTE       227 

cupation  quasi-morbide  de  sa  sécurité,  une  vanité 
un  peu  sotte,  pour  tout  dire  par  son  aveuglement  et 
son  égoïsme. 

Si  elle  s'inquiète,  ce  n'est  point  des  exactions,  des 
turpitudes  d'en  haut,  mais  des  clameurs  d'en  bas. 
Elle  s'exaspère  d'une  grève  qui  dérange  ses  habi- 
tudes :  la  concussion,  la  trahison,  le  pillage  des 
gouvernants,  dont  elle  ne  ressent  pas  immédiate- 
ment et  personnellement  les  effets,  la  laissent  indif- 
férente. Que  les  gouvernants  montrent  quelque  éner- 
gie à  lancer  les  soldats  sur  les  grévistes,  elle  leur 
passe  la  désorganisation  et  la  ruine  du  pays.  N'est- 
ce  pas  ainsi  qu'on  sauve  la  société  pour  une  se- 
maine ? 

Le  prolétariat  est  aussi  aveugle.  Ne  se  trouvant  en 
contact  qu'avec  la  bourgeoisie  active,  utile,  en  ma- 
jeure partie  intègre  et  saine,  c'est  surtout  celle-ci 
qu'il  attaque. 

Il  y  a  là  un  grave  malentendu. 

Les  hauts  personnages  du  régime  qui  fait  monter 
la  lie  ne  représentent  pas  plus  la  vieille  bourgeoisie 
française  que  les  blêmes  apaches  nocturnes  ne  figu- 
rent le  robuste  et  franc  prolétariat. 

L'action  de  classe  a  un  sens  :  c'est  de  la  division 
du  travail,  et  donc  du  concours.  La  lutte  de  classe 
n'en  a  pas. 

Si,  pour  débarrasser  le  pays  de  tous  les  parasi- 
tismes  qui  le  rongent,  un  coup  de  violence  s'impose 
quelque  jour  prochain,  cela  même  ne  sera  pas  de  la 
lutte  de  classe.  La  cohue  de  profiteurs,  de  jouisseurs^ 
d'aigrefins  que  le  suffrage  universel  a  fait  surgir  des 


228      DEUXIÈME   PARTIE   —   LA   CRISE   POLITIQUE 

bas-fonds  bourbeux  de  toutes  les  catégories  sociales, 
cela  ne  constitue  pas  une  classe.  C'est  tout  au  plus 
une  bande.  La  balayer,  fût-ce  rudement,  ce  ne  sera 
qu'une  opération  de  voirie. 

Ni  le  prolétariat  n'a  intérêt  à  s'opposer  irréducti- 
blement à  la  bourgeoisie,  ni  celle-ci  à  affamer,  à 
désespérer  le  prolétariat.  Ce  sont  deux  classes  qui 
travaillent.  Elles  coopèrent,  elles  doivent  s'en- 
tendre. 

Et  d'abord  pour  procéder  à  l'opération  de  voirie 
dont  tant  de  symptômes  manifestent  l'urgence. 


CHAPITRE  III 
Le  Parlementarisme 


La  démocratie  a  des  conséquences  inattendues. 
Avant  de  proclamer  en  fanfare  la  souveraineté  po- 
pulaire et  la  res  piiblica,  on  n'avait  jamais  tant  gou- 
verné contre  la  volonté  profonde  des  masses  et  les 
intérêts  vitaux  de  la  nation. 

Sous  nos  anciens  rois,  tous  les  Français  étaient 
monarchistes;  sous  cette  République,  hormis  les 
clients,  sportulaires  et  tenanciers  qui  défendent  leur 
os,  tout  le  monde  est  peu  ou  prou  de  l'opposition. 

Actuellement,  le  parlementarisme,  aggravé  du 
suffrage  universel,  n'a  plus  que  l'adhésion  timide  de 
quelques  rétrogrades.  Encore,  ne  pouvant  contester 


CHAPITRE   III   —   LE   PARLEMENTARISME         229 

la  corruption  et  l'anarchie  présentes,  conviennent- 
ils  qu'il  y  a  «  crise  ». 

La  belle  trouvaille  !  En  1882,  dans  la  Revue  des 
Deux-Mondes,  Emile  de  Laveleye  dénonçait  cette 
crise  du  parlementarisme,  et  Leverdays  avait  déjà 
publié  sa  belle  critique  des  «  assemblées  parlantes», 
et  Proudhon,  trente  ans  plus  tôt,  avait  diagnostiqué 
la  «  pourriture  d'assemblée  ». 

Est-ce  que  toute  maladie  n'est  pas  une  crise?  La 
crise  dont  on  fait  quelque  bruit  aujourd'hui  est  inhé- 
rente au  parlementarisme  même.  Elle  s'est  déclarée 
à  sa  première  manifestation,  elle  s'est  développée  avec 
lui.  Le  suffrage  universel  en  est  le  paroxysme  mortel. 

Tout  État  parlementaire  est  en  décomposition. 
L'Angleterre  elle-même,  malgré  ses  dispositions  re- 
marquables pour  atténuer  et  circonscrire  le  mal,  n'y 
échappe  point.  Dernièrement,  dans  la  Revue  hebdo- 
madaire, M.  É.  Aynard  notait  que  la  crise  du  parle- 
mentarisme était  générale  et  s'étendait  jusqu'en  An- 
gleterre. 

C'est  là  une  indication  pour  ceux  qui  cherchent  à 
perfectionner  la  peste,  nous  voulons  dire  réformer  le 
parlementarisme.  Il  en  est  même,  comme  M.  Four- 
nière,  qui  ne  trouvent  rien  de  mieux,  pour  nous 
guérir  définitivement,  sans  doute,  que  de  généraliser 
l'infection.  D'autres,  comme  M.  Charles  Benoist,  nous 
présentent  un  parlementarisme  ingénieusement  «  li- 
mité »,  M.  Ilynard  dit  «  mitigé  ». 

Nous  en  sommes  à  la  phase  où  il  semble  au  patient 
épuisé  que  son  mal  le  soutient  et  qu'il  ne  peut  plus 
vivre  sans  la  fièvre  qui  le  mine.  Aucun  républicain 


230      DEUXIÈME    PARTIE   —   LA    CRISE    POLITIQUE 

n'ose  vouloir  la  guérison  complète.  Il  serait  superflu 
crexaminer  ici  toutes  ces  mitigations  :  diminution 
du  nombre  des  députés,  non-rééligibilité  immédiate 
avec  prolongation  de  la  durée  du  mandat  ou  inamo-  '' 
vibilité,  courte  période  de  session  annuelle,  repré- 
sentation proportionnelle  au  scrutin  de  liste,  profes- 
sionnelle, tirage  au  sort,  etc..  Retenons  seulement 
cette  remarque  faite  au  sujet  d'un  parlementarisme 
extrêmement  mitigé  par  M.  Aynard  lui-même  :  «  On 
lit  dans  les  souvenirs  du  comte  de  Montalivet qu'une 
brouille  était  survenue  entre  M.  Duvergier  de  Hau- 
ranne  et  lui  à  propos  d'une  nomination  dans  le  dé- 
partement qu'ils  représentaient.  Et  c'était  entre  deux 
parlementaires  illustres  que  s'établissait  une  sem- 
blable querelle  ». 

Il  n'y  a  pas  de  système  ni  de  tempérament  qui 
puissent  faire  que  le  principe  même  du  choix  des 
supérieurs  par  les  inférieurs  ne  soit  foncièrement 
absurde,  et  que  ses  conséquences  ne  soient  néces- 
sairement anarchiques. 

Un  gouvernement,  c'est  la  réaction  ordonnée  de 
Tensemble  sur  les  parties  ;  le  parlementarisme,  c'est 
la  réaction  désordonnée  des  parties  sur  Tensemble; 
un  gouvernement  parlementaire  est  un  non-sens. 

Nous  avons  dit  :  «  Une  dictature  se  redresse,  un 
parlement  ne  peut  que  s'enfoncer  toujours  plus  dans 
la  démagogie  ».  Le  parlementarisme  s'enfonce  tou- 
jours plus  dans  la  démagogie  dissolvante,  parce  que 
c'est  la  loi  de  la  maladie,  du  déséquilibre  biolo- 
gique ou  sociologique,  de  gagner  sur  un  organisme 
qu'elle  débilite  et  affaiblit  toujours  plus. 


CHAPITRE   III   —   LE    PARLEMENTARISME         231 

Une  dictature  se  redresse  à  luser,  parce  qu'elle  a 
de  la  continuité,  de  la  force  et  de  la  souplesse,  c'est- 
à-dire  de  la  santé,  et  parce  que  c'est  la  nature  d'un 
organisme  vigoureux  et  sain  de  réagir  immédiate- 
ment contre  les  mouvements  divergents  qui  rom- 
praient son  équilibre  ou  Pépuiseraient. 

Et  cela  est  rigoureusement  vrai  pour  le  meilleur 
parlementarisme,  c'est-à-dire  le  moindre,  comme 
pour  la  pire  des  dictatures. 

Le  régime  parlementaire  est  un  mythe.  Dès  qu'il 
essaye  de  se  réaliser  vraiment,  il  dévoie  ou  il  se  dé- 
ment. Au  reste,  il  ne  dure  tant  que  parce  qu'il  se 
résout  toujours  en  quelque  sournoise  dictature.  Sans 
remonter  plus  haut,  nous  avons  eu  celle  de  Combes, 
nous  avons  eu  celle  de  Clemenceau,  —  une  dictature 
subalterne,  sans  responsabilité,  sans  unité,  sans  con- 
tinuité, et  pour  le  compte,  non  de  la  nation,  mais 
d'une  maffia  de  financiers,  de  politiciens  et  de  jour- 
nalistes. 

Institué  pour  surveiller  et  restreindre  les  dépenses 
du  pouvoir,  le  parlement  est  devenu  une  machine 
sans  frein  possible  de  gaspillage  et  de  ruine.  On  est 
engagé  dans  la  pente  rapide  de  la  surenchère  et  du 
pillage,  et  jusqu'à  la  catastrophe. 

Non  plus  que  la  force,  ce  n'est  pas  l'adhésion  libre 
qui  soutient  le  parlementarisme  ;  mais  la  corruption, 
—  une  corruption  à  répercussions  infinies. 

Le  plus  sûr  appui  de  notre  République,  ce  sont 
les  950,000  fonctionnaires  et  les  500,000  assistés 
qu'elle  entretient,  puis  ce  sont  les  2  millions  d'élec- 
teurs postulants  ou  qui  se  contentent  de  sportules 


232      DEUXIÈME   PARTIE   —   LA   CRISE   POLITIQUE 

d'occasions.  Trois  millions  de  clients,  c'est  plus  qu'îî  ! 
n'en  faut  pour  constituer  une  majorité  ministérielle 
comme  il  n'y  en  a  jamais  eu,  yexer  dix  millions  de! 
catholiques,  exploiter  huit  millions  de  prolétaires,  et 
livrer  délibérément  à  l'étranger  un  pay3  de  39  mil- 
lions d'habitants. 

La  corruption  électorale  ne  se  dissimule  plus,  la 
tyrannie  politicienne  n'a  plus  de  limite. 

Voici  ce  que  rapporte  M.  Henry  Leyret,  dans  son 
livre  La  politique  et  les  politiciens  : 

«  ...Et  je  sais  pire.  Le  ministre  de  la  guerre  ac- 
corde des  allocations  à  d'anciens  soldats.  Combat- 
tants vieillis,  serviteurs  mutilés,  la  plupart  de  ces 
pensionnés  spéciaux  n'ont  pas  d'autre  ressource.  Ils 
attendent  la  mort  sur  une  langue  de  terre  en  se  nour- 
rissant de  ce  charitable  morceau  de  pain.  Nous  en 
connaissions  qui  achevaient  ainsi  leur  vie  dans  des  : 
communes  voisines.  Ils  étaient  républicains,  mais 
d'un  modérantisme  qui  déplaisait  à  certains  édiles. 
Ceux-ci  les  dénoncèrent  à  la  préfecture  comme  en- 
nemis du  gouvernement.  Un  jour,  les  malheureux 
apprirent  avec  stupeur  que  leur  secours  annuel  ve- 
nait d'être  supprimé.  C'était  la  misère  brutale  :  ils 
se  pendirent.  —  Le  scandale  fut  étouffé  ». 

L'odieux  système  des  fiches  fonctionne  en  grand. 
Cette  tyrannie  basse  n'a  pour  moyen  que  le  mouchar- 
dage général.  M.  Henry  Leyret  s'étant  plaint  à  son 
député  que,  dans  sa  commune,  le  commissaire  cen- 
tral eût  reçu  d'un  coup  plus  de  2,000  fiches  à  rem- 
plir, u  soit  la  moitié  du  nombre  des  électeurs  du 
canton  »,  ce  député  lui  répondit  que  tous  les  mem- 


CHAPITRE   III 


LE   PARLEMENTARISME 


23a 


bres  du  Parlement,  même  ceux  de  la  majorité^ 
avaient  la  leur,  et  il  lui  conta  cette  anecdote,  «  d'une 
authenticité  absolue  »  : 

((  Il  était  une  fois  un  nouveau  ministre  de  l'Intérieur 
qui,  sitôt  installé  place  Beauvau,  manda  par  devers 
lui  le  Directeur  de  la  Sûreté  générale  et  lui  tint  ce 
langage  :  a  En  fait  de  police,  monsieur,  je  n'en  com- 
prends qu'une  :  «  la  police  à  la  Fouché  ».  Si  vous  la 
comprenez  comme  moi,  vous  êtes  mon  homme  ;  si- 
non, bonsoir  !  Je  vous  donne  quinze  jours  pour  me 
mettre  à  même  de  juger  vos  talents  ».  Or,  les  quinze 
jours  s'écoulèrent,  et  beaucoup  d'autres  après  :  le 
ministre  et  le  policier  s'étaient  compris...  » 

Les  vieux  parlementaires  se  lamentent.  Ils  sont 
pour  une  honnête  corruption,  pour  la  modération 
de  la  démagogie  électorale,  —  pour  la  chimère  des 
chimères. 

Dans  son  rapport  parlementaire  sur  la  représenta- 
tion proportionnelle,  M.  Etienne  Flandin  écrit  : 
«  Si  nous  nous  reportons  aux  consultations  du  suf- 
frage universel  qui  ont  eu  lieu  depuis  la  promulga- 
tion de  la  Constitution  du  25  février  1875,  voici  ce 
que  l'on  constate  : 


Voix 

Voix 

obtenues  par  les  élus 

non  représentéesr 

1876 4.458.584 

5.422  283 

1877.    . 

.     5.059.106 

5.048.551 

1881.   . 

.     4.567.052 

5. 600.000 

1885.   . 

.     4.042.964 

6. 000. 000 

1889.    . 

.   .     4.526.086 

5. 800.000 

1893.   . 

.     4.513.511 

5.930.000 

1898.   . 

.     4.906.000 

5.633.000 

1902.   . 

.     5.159.000 

5.818.000- 

1906.   . 

.     5.209.606 

6.383.000 

234      DEUXIÈME    PARTIE   —   LA   CRISE   POLITIQUE  jj 

«  Ainsi,  sauf  pour  les  élections  qui  ont  eu  lieu  au"' 
lendemain  du  16  mai  1877,  à  chaque  consultation 
du  suffrage  universel,  le  nombre  des  voix  non  repré- 
sentées dépasse  sensiblement  le  chiffre  des  voix  ob- 1 
tenues  par  les  élus.  Pour  Tensemble  des  élections! 
qui  ont  eu  lieu  de  1876  à  1906,  la  moyenne  des  voix 
représentées  est  de  45  pour  cent  un  dixième  ».  | 

Il  y  a  quelque  dix  ans,  dans  la  Coopération  desl 
Idées^  nous  avions  fait  la  même  constatation.  Peuj 
après,  M.  Francis  Delaisi  Pavait  faite  aussi  :  «  On  i 
peut  résumer  ainsi  la  situation,  disait-il  :  en  France,  I 
sur  100  électeurs,  20  s'abstiennent,  21  opposants  sont-| 
éliminés  par  l'élection,  21  autres  voient  leurs  repré- 
sentants mis  en  minorité  à  la  Chambre,  38  consti- 
tuent le  peuple  souverain  ». 

En  réalité,  en  comprenant  toute  la  populations 
française,  d'après  nos  calculs  qui  portent  sur  les  élec- 
tions de  1898,  c'est  seulement  6  0/0.  Voilà  le  suf- 
frage universel,  tout  ce  qu'il  peut  être  !  C'est  à  un 
faux  principe  qui  ne  peut  s'appliquer  qu'on  sacrifie 
l'ordre,  la  force,  la  liberté,  —  la  vie  nationale.  On 
nous  a  dénié  d'être  républicain,  parce  que  nous 
((  exécrons  le  suffrage  universe-1  ».  Laissons  M.  Ay- 
nard  répondre  :  «  Le  suffrage  universel  nous  est 
arrivé  comme  un  cyclone;  à  part  un  légitimiste, 
l'abbé  de  Genoude,  personne  ne  le  réclamait  à  la 
veille  de  1848  ». 

On  identifie  aussi  le  parlementarisme  à  la  démo- 
cratie. Rien  de  plus  faux  :  le  nombre  est  démago- 
gique, la  raison  est  anarchique.  Si  donc  la  démo- 
cratie est  «  quantité  »,  comme  le  veulent  les  uns  ;  si 


CHAPITRE    ÏII    —    LE    PARLEMENTARISME         235 

lellen'a  d'autre  loi  que  la  raison,  comme  le  pensent 
les  autres,  elle  n'est  et  ne  sera  jamais  qu'une  déma- 
gogie anarchique.  Depuis  Auguste  Comte,  cela  n'est 
plus  à  démontrer.  Il  n'y  a,  d'ailleurs,  qu'à  sortir  des 
chaires  ou  des  bibliothèques  pour  voir  où  nous  mè- 
nent aujourd'hui  la  superstition  du  nombre,  l'ido- 
lâtrie de  la  raison,  et  aussi  l'insidieuse  complicité  de 
la  conscience. 

Mais  la  démocratie  est  autre  chose  que  la  Bête  de 
néant,  issue  de  l'accouplement  monstrueux  de  deux 
négations,  théorique  et  pratique  :  la  critique  méta- 
physique du  dix-huitième  siècle  et  la  destruction  ré- 
volationnaire.  Elle  lui  est  antérieure,  puisqu'elle  est 
de  toutes  les  civilisations  blanches. 

La  démocratie  n'est  pas  une  négation  pure.  Elle 
est  d'abord  un  fait.  Et  comme  c'est  un  fait  qui  se 
maintient,  qui  s'affirme,  qui  perdure,  on  peut  dire 
qu'il  est  nécessaire. 

L'idée  que  la  démocratie  invoque  pour  s'expliquer 
ou  se  justifier  n'est  qu'une  manière  de  mimétisme 
sociologique.  Elle  prend  la  couleur  du  temps.  Aux 
époques  troublées,,  elle  affecte  la  démagogie.  Au 
dix-neuvième  siècle,  la  «  raison  »  n'a  plus  de  li- 
sière, toutes  les  utopies  éclosent,  et  la  démocratie 
revendique  le  suffrage  universel  et  la  souveraineté 
populaire.  Il  semble  qu'elle  les  a  toujours  revendi- 
qués, au  point  qu'on  la  confond  avec. 

Essayons  de  la  dégager. 

Voici  qui  y  réussit  du  premier  coup,  si  nous  ne 
nous  trompons  :  la  démocratie  est  un  mouvement 
d'intégration  sociale. 


236      DEUXIÈME   PARTIE  —   LA   CRISE   POLITIQUE 

En  effet,  Teffort  tumultueux,  incohérent  ou  systé-i 
matique,  pacifique  ou  violent,  du  prolétariat  pouri| 
s'incorporer  à  la  société  est  un  phénomène  d'inté- 
gration. 

La  démocratie  est  donc  un  mouvement  pour  réa- 
liser l'ordre  en  organisant.  Le  moyen  âge  fut  la  pluSj 
parfaite  démocratie  que  nous  connaissions. 

Ce  ne  sont  pas  des  nombres  morts  que  la  société! 
tend  à  intégrer,  ce  sont  des  forces  vivantes.  La  dé- 
mocratie est  donc  «  qualité  ».  Elle  est  le  maximum! 
de  forces  intégrées  et  organisées  avec  le  minimum 
de  pertes  et  de  déchet.  Pourquoi  ne  veut-on  pas 
que  la  démocratie  tienne  compte  des  valeurs?  Si 
elle  paraît  s'appuyer  sur  la  masse^  c'est  que  la  mino- 
rité aristocratique,  qui  se  compose  souvent  de  va-^ 
leurs  épuisées  ou  périmées,  s'oppose  à  Tintégratiani 
sociale  des  forces  jeunes. 

En  résumé,  l'aspiration  démocratique,  c'est  la  vo- 
lonté, claire  ou  obscure,  des  forces  inemployées  de 
s'incorporer  à  la  société  ;  la  réalisation  démocrati-| 
que,  c'est  la  répartition  et  l'équilibre  de  ces  forces*' 
agissantes. 

Dans  une  démocratie  organique,  comme  en  GrècCy^ 
où  elle  se  fondait  pourtant  sur  l'esclavage,  commej 
au  moyen  âge,  oii  elle  s'abritait  derrière  le  donjoiwj 
seigneurial,  où  elle  s'exaltait  dans  les  cathédrales,  ce 
n'est  pas  le  nombre  amorphe  qui  gouverne,  non  plus, 
que  de  vagues  abstractions,  comme  la  «  raison  »  oîh| 
la  «  conscience  »  ;  mais  des  forces  positives.  | 

C'est  d'un  puéril  matérialisme  d'imaginer  que  la» 
démocratie  doi4;  être  le  gouvernement  du  plus  grand 


CHAPITRE   III   —   LE   PARLEMENTARISME         237 

tiombre.  Si  loin  qu'on  aille  dans  la  sottise  du  suf- 
frage universel,  on  n'aboutit  pas  à  la  démocratie 
mais  à  une  ploutocratie  plus  ou  moins  dissimulée. 

Le  moyen  de  la  démocratie,  ce  n'est  pas  Tarithmé- 
tique  électorale,  mais  la  revision  des  valeurs  sociales 
pour  un  meilleur  emploi  de  toutes  les  forces  utilisa- 
ï)les.  La  vraie  démocratie  aboutit  à  la  sociocratie. 

Nous  n'irons  pas  jusqu'à  dire  que  toutes  nos  lois, 
depuis  quelques  années,  paraissent  avoir  été  élabo- 
rées par  des  sauvages  ou  des  fous.  C'est  là  matière  à 
'discussion.  D'ailleurs,  il  en  est  quelques-unes  qui  se- 
raient sages  et  bienfaisantes  s'il  y  avait  un  gouver- 
nement pour  les  appliquer  dans  un  esprit  social. 
Omnipotents,  il  est  entendu  que  nos  députés  sont, 
en  outre,  omniscients.  Passons.  Nous  nous  en  tenons 
à  la  quantité.  La  légifération  à  outrance  est  une 
autre  forme  de  la  surenchère  démagogique,  —  celle 
qu'on  pourrait  qualifier  d'idéaliste.  Ce  n'est  pas  la 
moins  néfaste. 

Voici,  par  exemple,  Timpôt  sur  le  revenu,  destiné 
surtout  à  faire  oublier  le  fameux  milliard  des  congré- 
gations, et  ce  n'est  qu'un  bluff  nouveau.  L'impôt 
ne  peut  être  payé  que  par  le  travail.  Ce  que  les  po- 
liticiens apprécient  dans  cet  impôt,  c'est  d'abord,  en 
compliquant  les  répercussions,  qu'il  paraît  favoriser 
les  travailleurs  et  ensuite,  surtout,  qu'il  est  indéfi- 
niment extensible.  Ainsi,  leur  puissance  destructive 
et  le  pillage  n'ont  plus  d'autre  limite  que  la  ruine 
complète  du  pays.  Le  gouvernement  parlementaire 
ne  se  maintient  que  par  la  corruption.  C'est  en  ce 
sens  que  l'impôt  sur  le  revenu  est  une  victoire  radi- 


238      DEUXIÈME   PARTIE   —   LA   CRISE   POLITIQUE 

cale-socialisle,    c'est-à-dire    un    désastre    pour    h 
France. 

A  mesure  que  croît  son  impuissance  et  que  s'exas 
père  son  incohérence,  le  gouvernement  parlemen 
taire  tend  à  concentrer  et  comprimer  toute  la  vii 
politique  et  sociale  de  la  nation  dans  les  bureaux^ 
Tout  va  à  l'administration  publique,  cependan 
qu'on  la  désorganise  par  un  scandaleux  favoritismi 
auquel  répond  la  révolte  des  syndicats  de  fonction^ 
naires.  Jusqu'ici,  notre  administration,  malgré  se; 
vices,  était  bien  l'armature  de  l'édifice.  Devant  lî 
farandole  politicienne,  elle  était  ce  qui  dure,  la  tra 
dition,  l'autorité,  l'ordre,  sinon  l'initiative,  la  sou 
plesse  et  l'activité.  Mais  on  lui  demande  trop  alor 
qu'on  la  désagrège.  Cette  armature  robuste,  on  la  scie 
on  la  lime  de  toutes  parts,  tous  les  saboteurs  s'; 
acharnent;  tout  fléchit,  et  l'on  ne  cesse,  néanmoins 
de  surélever,  d'alourdir  la  bâtisse  qu'il  lui  faut  sup 
porter. 

Voici  où  nous  en  sommes,  nous  dit  M.  Poin'. 
caré  : 

<(  De  plus  en  plus,  les  députés  s'arrogent  le  droi 
de  commander  aux  administrations,  de  placer  leur 
favoris  et  leurs  parents,  de  peupler  les  bureaux  d< 
leurs  créatures.  De  plus  en  plus,  les  ministres  preni^ 
nent    l'habitude  d'examiner  les  questions  du  seu 
point  de  vue  qu'ils  présument  devoir  plaire  à  leui, 
majorité.  Les  meilleurs,  harcelés  par  les  membrei' 
du  Parlement,  s'ingénient  à  éviter  les  affaires.  Gha 
cun  d'eux  se  renferme  dans  son  département  minis 
tériel  avec  le  désir  de  se  ménager  quelques  succèf 


CHAPITRE   III   —   LE   PARLEMENTARISME         239 

le  tribune,  de  gagner,  au  besoin,  par  des  conces- 
jions  fâcheuses^  les  sympathies  de  ses  subordonnés, 
l'échapper  aussi  longtemps  que  possible  aux  diffi- 
mités  et  de  les  mettre  en  réserve  pour  son  succes- 
seur. L'idée  de  gouvernement  qui  implique  Tesprit 
ie  solidarité,  le  sens  de  la  tradition,  le  courage  des 
responsabilités,  s'obscurcit  insensiblement  ». 

Il  n'y  a  plus  aucune  division  de  travail,  puisqu'il 
l'y  a  plus  d'organisation.  Tout  est  confondu. 

Écoutons  M.  Aynard  :  «  On  devine  facilement 
juel  doit  être,  en  ces  conditions,  la  qualité  du  travail 
parlementaire.  Elle  va  en  s'abaissant,  comme  les 
iiommes  qui  s'y  livrent.  La  valeur  des  lois  présentées 
lie  ressent  de  l'exclusion  des  minorités  dans  leur 
^réparation.  Mais,  au  fur  et  à  mesure  qu'on  travaille 
noins  bien,  l'usine  législative  déverse  plus  de  pro- 
iuits  de  façade  ou  de  parade;  plus  de  deux  mille 
3rojets  ou  propositions  de  lois  sont  déposés  sur  le 
Dureau  de  la  Chambre  dans  chaque  législature.  La 
plupart  de  ces  projets,  heureusement,  ne  peuvent 
irriver  jusqu'à  la  discussion  publique  et  au  vote  ; 
quelques  lois  utiles  restent  en  route,  à  cause  de  Ten- 
^ombrement.  Voilà,  par  exemple,  trois  législatures, 
)'est-à-dire  douze  ans  qui  se  sont  écoulés,  sans  qu'on 
iiit  pu  faire  passer  la  loi,  extrêmement  urgente,  qui 
ioitédicter  l'usage  des  nouvelles  forces  motrices  pro- 
/enant  des  chutes  d'eau  (1).  Le  règlement  sommeille. 
La  formalité  protectrice  des  deuxième  et  troisième 


(1)  Cette  «  négligence  »  est  trop  favorable  aux  intérêts  de  la 
iaute  fin^^c3  pour  qu'elle  ne  soit  pas  commandée. 


240      DEUXIÈME   PARTIE   —  LA   CRISE   POLITIQUE 

lecture  est  complètement  tombée  en  désuétude.  Les 
ordres  du  jour  sont  changés  par  de  constants  caprices  ; 
il  arrive  que  des  lois  importantes  sont  votées  par 
surprise,  sans  discussion^  ou  bâclées.  Les  motions  ou 
résolutions,  qu'on  écartait  autrefois,  encombrent  les 
séances.  Des  votes  irréguliers  et  suspects  vont  jus- 
qu'à changer  la  majorité...  La  Chambre  ne  s'inté- 
resse qu'au  côté  théâtral  des  débats,  c'est-à-dire  aux 
interpellations  et  aux  luttes  pour  la  vie  des  ministres 
périssables...  C'est  un  curieux  spectacle  que  de  voirj 
les  députés  se  disperser  comme  une  volée  d'oiseaux 
lorsque,  après  une  interpellation,  on  aborde  les  choses^ 
sérieuses.  La  discussion  de  la  loi  sur  les  retraites) 
ouvrières,  qui  provoque  tant  d'amour  étalé,  a  été 
suivie  par  une  moyenne  de  vingt-cinq  députés.  On' 
remarque  la  même  nonchalance  dans  le  travail  plus 
important  qui  se  fait  dans  les  commissions.  Il  est. 
bien  rare  qu'une  commission  réunisse  d'une  manière 
constante  le  quart  de  ses  membres  ». 

Qui  s'attribue  des  fonctions  qui  ne  lui  conviennent 
pas,  néglige  nécessairement  celles  qui  lui  sont  pro- 
pres. Ainsi,  le  parlementarisme  est  un  creuset  de 
dissolution,  il  crée  le  chaos  au  centre  du  vide.  Tout 
ce  qui  était  la  France  est  dans  le  chaos  central.  Au 
delà,  bientôt,  il  n'y  aura  plus  rien,  —  sinon  des 
électeurs  et  des  contribuables  (1). 


(1)  Dans  son  Cours  d'économie  politique^  Charles  Gide  écrit: 
((  Il  y  a  soixante  ans  (en  1846),  la  population  urbaine  représen- 
tait un  peu  moins  du  quart  de  la  population  de  la  France 
(24,40  0/0).  En  1876,  elle  en  représentait  beaucoup  plus  du  tiers 


CHAPITRE   III    —   LE   PARLEMENTARISME         24i 

Dans  ce  chaos,  il  y  a  à  prendre.  Plus  il  grossit, 
plus  s'avive  la  guerre  civile  des  partis  pour  la  con- 
quête du  pouvoir,  —  et  c'est  par  des  procédéSvde 
violences,  de  tricheries  et  de  corruption  qu'on  vainc. 
On  a  rapporté  ce  mot  d'Ernest  Picard,  en  1873  :  «  Il 
est  impossible  de  supprimer  le  suffrage  universel, 
difficile  de  le  mutiler,  on  pourra  l'escamoter  ». 

On  escamote.  La  corruption  y  aide.  Elle  est  par- 
tout :  à  la  base  et  au  faîte.  Elle  s'impose.  M.  E. 
Théry  a  calculé  que  chaque  élection  législative  coûte 
en  moyenne  25  millions  de  francs,  ce  qui  fait  pour 
chaque  circonscription  40,000  francs.  Or  le  député 
ne  touchait  hier,  pour  toute  la  durée  de  son  mandat, 
que  36,000  francs.  Il  en  touche  maintenant  60,000, 
il  est  vrai  ;  mais,  dès  lors,  les  compétitions  vont  être 
de  plus  en  plus  nombreuses,  plus  ardentes,  et  donc 
les  dépenses  plus  fortes. 

Le  pouvoir  n'est  plus  qu'un  moyen  d'exploitation 
intensive  pour  le  parti  qui  triomphe,  —  et  ce  n'est 
pas  celui  qui  a  de  moindres  appétits  à  satisfaire,  ni 
le  plus  scrupuleux. 

A  chaque  renouvellement,  il  est  constant  que  le 
niveau  intellectuel  et  moral  des  élus  baisse.  Il  n'en 
saurait  être  autrement,  la  surenchère  qu'il  faut  oser 
pour  se  faire  élire,  l'habileté  à  piper  les  voix,  les 
procédés  à  truquer  les  urnes,  sont  la  mesure  de  la 
fourberie,  sinon  de  l'ignorance  et  de  la  sottise. 

(39,10  0/0)  :  bientôt  ce  sera  la  moitié.  En  d'autres  termes,  la 
population  urbaine  a  augmenté  depuis  un  demi-siècle  de  plus 
de  60  0/0.  Et  la  France  est  un  des  pays  qui  comptent  le  moins 
^e  grandes  villes  ». 

16 


242      DEUXIÈME    PARTIE   —   LA   GlUSE   POLITIQUE 

M.  Aynard  le  reconnaît  avec  sa  coiitamière  modé- 
ration :  «  Au  fur  et  à  mesure  que  la  Chambre  se  re- 
crute davantage  sous  Tinfluence  prépondérante  de 
la  candidature  officielle,  la  qualité  et  la  capacité  la- 
borieuse de  ses  membres  semblent  se  réduire.  L'in^ 
discret  qui  voudrait  s'en  assurer  n'aurait  qu'à  dres- 
ser la  liste  des  nouveaux  venus  pendant  les  quatre 
dernières  législatures  et  comparer  avec  la  période 
de  1871  à  1889  inclusivement.  Ce  n'est  peut-être 
qu'une  malheureuse  coïncidence,  mais  il  n'apparaî- 
tra pas  excessif  de  penser  qu'une  pratique  électorale 
oppressive  de  l'opinion,  qui  s'aggrave  en  durant, 
n'est  pas  faite  pour  faire  surgir  les  citoyens  les  plus 
dignes  de  représenter  leur  pays.  Il  existe  encore 
dans  les  Chambres  une  réserve  suffisante  d'hommes 
de  talent,  d'autant  plus  dignes  d'être  remarqués 
que  les  questions  à  débattre,  devenant  de  plus  en 
plus  nombreuses,  exigent  des  connaissances  plus 
étendues  qu'autrefois.  Mais  il  est  visible  que  cette 
réserve  va  en  s'épuisant  ». 

PouP'fournir  les  assemblées  nationales,  départe- 
mentales ou  locales,  les  comités  qui  les  régentent, 
pour  donner  quelque  apparence  à  cette  anarchie  tu- 
multueuse qui  favorise  le  pillage,  pour  organiser  les 
razzias,  il  s*est  formé  une  classe  de  75  à  100,000  po- 
liticiens violents,  loquaces,  débrouillards,  parfois 
intelligents  et  cultivés,  mais  dépourvus  de  préjugés 
embarrassants.  Cette  espèce  se  multiplie  à  mesure 
que  la  fameuse  assiette  au  beurre  s'élargit.  Soyons 
assurés  que  l'augmentation  de  l'indemnité  parle-j| 
mentaire  ne  fera  qu'exciter  les  convoitises  des  agentsjl 


CHAPITRE   III   —   LE.  PARLEMENTARISME         243 

électoraux.  La  moralité  électorale  y  perdra  encore, 
s'il  lui  reste  à  perdre,  —  et  les  élus  n'y  gagneront 
rien,  au  contraire. 

A  côté  du  politicien,  il  y  a  le  journaliste,  non 
moins  destructeur  de  tout  ce  qui  vaut  d'être  main- 
tenu. Sans  doute,  dans  un  ordre  de  choses  normal, 
le  journal  sera  un  des  meilleurs  moyens  de  direction 
spirituelle.  Avec  le  parlementarisme  que  manie  dans 
les  coulisses  la  ploutocratie  anonyme,  il  n'a  d'autres 
fonctions  que  d'abrutir  et  de  pourrir.  L'imbécillité, 
la  lâcheté  et  le  vice  sont  ce  qu'il  y  a  de  plus  facile 
à  exploiter.  «  Si  l'on  se  représente  tout  un  peuple 
s'occupant  de  politique  depuis  le  premier  jusqu'au 
dernier,  dit  Fustel  de  Coulanges,  si  l'on  calcule  le 
trouble  qu'elle  apporte  dans  chaque  vie,  on  ne  peut 
manquer  de  se  dire  que  cette  sorte  de  maladie  est  la 
plus  dangereuse  et  la  plus  funeste  qui  puisse  s'a- 
battre sur  un  peuple  et  qu'en  un  mot  il  n'y  eut  ja- 
mais tant  de  despotisme  au  monde  qui  pût  faire 
autant  de  mal  ». 

Le  parlementarisme  a  été  imaginé  pour  contenir 
les  prodigalités  du  pouvoir  :  il  les  provoque.  Il  de- 
vait limiter  la  prépotence  gouvernementale,  per- 
mettre une  participation  plus  effective  de  tous  les  ci- 
toyens à  la  vie  politique,  économique  et  sociale  :  en 
fait,  il  n'a  cessé  d'accroître  l'accaparement  étatique 
et  de  décourager  ou  d'empêcher  toute  activité  spon- 
tanée. Il  devait  favoriser  les  transactions  entre  les 
diverses  aspirations,  être  avant  tout  conciliateur  :  il 
a  fondé  une  tyrannie  anonyme,  vexatoire,  d'une  in- 
fime minorité  de  politiciens.  Il  devait  être  représen- 


244      DEUXIÈME    PARTIE    —    LA    CRISE   POLITIQUE 

tatif,  servir  les  intérêts  vitaux  du  plus  grand  nom- 
bre :  il  est  la  chose  des  avocats,  des  journalistes  et 
des  médecins. 

Ce  n'est  pas  un  principe  vivant,  puisqu'il  se  con- 
tredit et  épuise,  en  le  détraquant,  l'organisme  social 
qu'il  pénètre  comme  un  virus. 

Citons  encore,  une  dernière  fois,  M.  Aynard  : 

«  Élu  par  la  grâce  du  pouvoir,  le  député  n'est  plus 
qu'un  agent  électoral  dépourvu  de  sa  liberté  poli- 
tique; chargé  de  réaliser  les  promesses  sans  nombre 
faites  aux  électeurs,  il  change  la  Chambre  en  syndi- 
cat d'intérêts.  Le  spolia  victoribiis  devient  la  seule 
sanction  et  la  seule  récompense  du  jeu  de  bascule 
politique;  et  ainsi,  le  régime  parlementaire,  régime 
qui  rend  un  député  libre  de  voter  pour  ou  contre  un 
cabinet  responsable,  s'annihile  de  plus  en  plus  ». 

Par  le  gaspillage  des  surenchères  électorales,  la 
curée  des  partis,  l'incompétence  de  la  direction,  le 
parlementarisme  ruine  la  nation.  Ne  se  maintenant 
que  dans  le  chaos  et  la  langueur  civique,  il  s'oppose 
à  la  constitution  des  libertés  positives,  à  la  formation 
des  corps  organiques,  à  toute  vie  sociale.  Les  forces 
d'ordre  lui  sont  ennemies,  que  ce  soient  l'Église, 
Tarmée,  la  famille  ou  les  associations.  Il  politicise, 
il  absorbe,  il  désagrège  les  activités  organisées. 
Bref,  il  est  corrompu,  corrupteur  et  anarchique.  Il 
dissout  et  il  abêtit,  il  rançonne  et  il  avilit.  Il  ne  sau- 
rait accomplir  aucune  des  fonctions  d'autorité  :  il  ne 
pousse  ni  ne  contient,  il  ne  règle  ni  ne  redresse,  il 
ne  fait  pas  concourir  et  converger,  il  ne  peut  subor- 
donner les  intérêts  particuliers  dont  il  émane  à  l'in- 


CHAPITRE   III   —   LE   PARLEMENTARISME         245 

térêt  général  dont  il  n'est  pas  responsable.  Il  ne 
gouverne  pas.  Un  gouvernement  est  une  direction. 
Or  «  une  assemblée  ne  peut  jamais,  par  elle-même, 
organiser  une  direction  ».  Cet  axiome  de  Pierre  Laf- 
fitte  est  évident.  Il  suffit  de  renoncer.  De  même,  ce- 
lui-ci :  «  Aucune  opération  ne  peut  s'accomplir  que 
sous  la  direction  d'un  organe  unique  ». 

L'ordre  est  la  seule  possibilité  du  progrès.  A  qui 
dirige,  on  n'a  qu'à  demander  d'assurer  l'ordre,  de 
garder  la  Patrie,  de  favoriser  le  progrès. 

M.  Eugène  Fournière,  «  utilisant  »  Auguste  Comte, 
nous  parle  de  sociocratie.  Nous  en  sommes  :  c'est  la 
formule  politique  même  du  positivisme,  il  n'en  est 
pas  de  meilleure.  Mais  ce  socialiste  ingénieux  l'en- 
tend mal,  il  s'en  tient  à  un  mot  heureux,  puisqu'il 
veut  fonder  cette  «  sociocratie  »  sur  ce  qui  la  nie, 
sur  une  diffusion  du  parlementarisme  dans  tout  le 
corps  social.  Remède  par  trop  homéopathique.  Si 
l'on  accepte  la  solution  positive,  il  se  faut  plier  aux 
conditions  qu'elle  comporte,  celles-là  mêmes  qu'on 
s'efforce  de  reconnaître  ici.  Or,  la  condition  d'une 
sociocratie  positive,  c'est  l'ordre,  et  la  condition 
fondamentale  de  l'ordre  en  mouvement,  c'est  une 
direction  unique,  continue,  personnelle  et  respon- 
sable, —  c'est-à-dire  une  dictature. 

Oui,  une  dictature,  inébranlablement  établie,  pour 
sa  fonction  statique  propre  de  maintenir  l'ordre  ; 
mais  contrôlée,  contenue,  sanctionnée  par  une  opi- 
nion publique  éclairée  par  les  philosophes,  discipli- 
née par  le  sentiment  féminin,  agissante  par  l'énergie 
prolétarienne. 


Z^b      DEUXIEME   PARTIE   —   LA   CRISE   POLITIQUE 

Oui,  une  dictature  fortement  constituée,  pour  sa 
fonction  cinématique  propre  de  direction  politique; 
mais  ayant  pour  contrepoids  les  libertés  puissam- 
ment organisées,  d'après  les  mêmes  principes  orga- 
niques, de  toutes  les  grandes  activités  économiques, 
politiques  et  sociales. 


CHAPITRE  IV 
La  Dictature  positive 


La  dictature  n'est  pas  nécessairement  royale. 
Néanmoins,  s'il  n'y  avait  que  la  République  parle- 
mentaire et  la  monarchie  traditionnelle,  nous  serions 
avec  les  partisans  du  duc  d'Orléans.  Qui  donc,  n'étant 
pas  de  la  clientèle  à  la  curée,  pourrait  hésiter  entre 
le  système  qui  nous  donnait  les  Henri  IV,  les  Sully, 
les  Colbert,  qui  ont  fait  la  France  en  la  glorifiant,  et 
le  gâchis  nidoreux  qui  produit  les  Wilson,  les  Raïhaut, 
les  Éliez-Évrard,  les  Marix,  qui  la  ruinent  en  la 
déshonorant? 

Mais,  on  Toublie  trop,  la  République  n'est  pas 
nécessairement  parlementaire  (1). 


(1)  Dans  l'Univers^  M.  E.  Tavernier  le  fit  remarquer  à  ce 
propos  :  ((  La  République  romaine  usa  beaucoup  de  la  dicta- 
ture :  78  fois  en  309  ans.  Elle  s'en  priva  pendant  plus  d'un 
siècle  ;  mais  Sylla  et  César  rattrapèrent  le  temps  perdu  ». 


CHAPITRE   IV    —   LA   DICTATURE   POSITIVE        247 

La  République  parlementaire  est  le  pire  des  gou- 
vernements pour  la  classe  ouvrière,  puisque  c'est 
celui  de  tous  les  parasitismes.  Le  travail  n'est  fécond 
et  heureux  que  dans  Tordre.  Il  n'y  a  pas  de  catégorie 
sociale  qui,  en  fin  de  compte,  ait  plus  à  souffrir  du 
désordre  que  celle  des  travailleurs.  Le  parasitisme 
éclôt  dans  l'anarchie,  et  pour  prospérer  il  l'entre- 
tient et  la  développe.  C'est  là,  au  fond,  le  moteur, 
tout  le  mystère  du  mécanisme  parlementaire. 

Le  régime  républicain  parlementaire  ne  peut  sin- 
cèrement favoriser  les  progrès  du  syndicalisme,  puis- 
que le  syndicat  est  un  groupement  de  forces  posi- 
tives, une  organisation,  et  que  les  forces  positives, 
l'organisation,  combattent  et  excluent  le  parasitisme. 
Les  politiciens  le  reconnaissent  eux-mêmes  quand 
ils  proclament  que  leur  régime  ne  saurait  supporter 
aucun  État  dans  l'État,  ce  qui  veut  dire,  si  Ton  s'en- 
tend, aucune  action  positive  d'ordre  contre  les  puis- 
sances de  corruption. 

La  grande  Révolution  bourgeoise,  purement  néga- 
tive, a  libéré  les  riches  de  tous  leurs  devoirs  et  retiré 
aux  prolétaires  toutes  leurs  garanties.  Depuis,  il  n'y 
a  plus  de  lien,  et  donc  plus  de  société.  L'or  a  toutes 
licences,  —  et  il  en  use.  Le  prolétaire  n'a  aucun  re- 
cours contre  la  plus  exécrable  des  tyrannies.  Son 
bulletin  de  vote  est  une  énorme  mystification,  puis- 
qu'il ne  saurait  lui  servir  qu'à  consacrer  sa  misère  et 
à  l'accroître.  Le  prolétaire  n'est  une  force  que  pour 
l'organisation,  car,  producteur,  il  ne  peut  être  qu'une 
puissance  d'ordre.  Et  voilà  pourquoi  la  Révolution  a 
interdit  les  corporations  et  les  coalitions  ouvrières. 


248      DEUXIÈME   PARTIE   —   LA  CRISE   POLITIQUE 

Depuis,  tous  les  gouvernements  du  siècle,  —  et 
même  les  rois,  —  ont  tenu  bon  pour  maintenir  le 
prolétariat  dispersé  et,  conséquemment,  hors  la  Cité. 
Et  si,  en  1884,  on  a  pourtant  reconnu  Texistence 
légale  des  syndicats,  c'est  que  ceux-ci,  par  l'action 
directe,  l'audace  du  fait,  avaient  déjà  imposé  leur 
existence  réelle.  Waldeck-Rousseau,  en  paraissant 
prendre  la  tête  du  mouvement,  se  proposait  de  le 
canaliser  et  de  le  faire  dériver  vers  le  réceptacle 
sans  fond  de  la  place  Beauvau.  M.  Barberet  Taida 
avec  toute  la  prudence  d'un  fonctionnaire.  Pour  ha- 
bile que  fût  ce  coup,  et  si  bien  conduit,  il  échoua 
piteusement.  Le  bon  sens  prolétarien  déjoua  ces  sub- 
tiles combinaisons.  Il  en  déjoua  d'autres.  Maintenant, 
on  va  peut-être  employer  la  poigne,  ultima  ratio,,. 

Nous  ne  croyons  donc  pas  que  le  syndicat,  non 
plus  qu'aucune  autre  organisation  sociale,  puisse 
coexister  avec  le  parlementarisme.  Il  faut  que  l'un 
des  deux  principes,  celui  d'organisation  ou  de  disso- 
lution, absorbe  l'autre.  Tant  qu'il  sera  possible  qu'un 
Briand  devienne  ministre  par  les  procédés  qu'on 
sait,  la  démagogie  surgira  toujours  spontanément 
des  organisations  ouvrières,  pour  les  détourner  de 
leurs  fins,  de  leurs  fonctions  essentielles,  et  par  là 
ks  désagréger. 

Cependant,  entre  la  révolution  sociale  et  le  roi, 
l'anarchie  et  la  monarchie,  nous  entrevoyons  d'au- 
tres solutions,  —  ne  serait-ce  que  celle  de  la  Répu- 
blique positiviste.  Les  événements  prononceront  en 
dernier  ressort.  Pour  nous,  nous  ne  pouvons  accep- 
ter de  limiter  les  possibilités  de  salut. 


CHAPITRE   IV   —   LA   DICTATURE   POSITIVE        249 

Les  républiques  ouvrières  reconnaîtront  qu'elles 
ont  avantage  à  constituer  une  dictature  qui  les  reliera, 
I  qui  fera  converger  toutes  les  énergies  de  la  nation 
et  fera  rendre  gorge  aux  politiciens  et  aux  finan- 
ciers.  Mais  ce  dictateur  sera-t-il  le  roi  ?  Gela  dépend 
beaucoup  plus  du  prétendant  lui-même  et  des  con- 
jonctures que  de  nos  désirs. 

Républicain  positiviste,  socialiste  organique,  per- 
sonnellement, nous  n'avons  aucune  prévention  contre 
le  roi,  président  traditionnel  de  toutes  les  républi- 
ques françaises.  —  Nous  n'en  pouvons  avoir  que 
contre  les  émigrés  qu'il  ramènerait  à  sa  suite  et  qui, 
n'ayant  rien  appris  ni  rien  oublié,  nous  rappelleraient 
trop  l'ineffable  racaille  politicienne  que  nous  au- 
rions chassée.  On  a  vu  ça,  de  1815  à  1830. 

Sous  une  dictature  d'ordre,  royale  ou  républi- 
caine, établie  par  transmission  de  sang  comme  le 
veulent  les  royalistes,  ou  par  transmission  sociocra- 
tique  comme  le  proposait  Auguste  Comte,  le  peuple 
reconstituerait  peu  à  peu  tous  les  organes  essentiels 
d'une  société  humaine.  D'abord  la  famille,  cellule 
initiale  ;  puis  les  organes  économiques  :  corpora- 
tions, coopérations,  mutualités,  etc.  ;  enfin  les  or- 
ganes politiques  subordonnés,  les  communes,  les 
provinces.  Toutes  les  activités  s'organiseraient  ;  la 
vie  se  répandrait  partout,  et  les  libertés,  les  justices 
s'épanouiraient,  non  plus  dans  les  discours,  mais 
dans  les  faits.  Les  universités  provinciales,  les  uni- 
versités populaires  feraient  rayonner  et  pénétrer  Fart 
et  l'intelligence  dans  tout  le  pays  et  à  tous  les  étages 
sociaux.  N'est-ce  point  la  vraie  démocratie  ?  Chacun 


250      DEUXIÈME   PARTIE    —   LA    CRISE   POLITIQUE 

vit  pleinement,  et  au  grand  jour.  Chaque  volonté 
concourt  dans  sa  mesure  et  chaque  faculté  a  son 
meilleur  emploi.  Le  prolétariat  est  enfin  incorporé  à 
la  société. 

Auguste  Comte  nous  invite  à  «  remplacer  les  vains 
débats  sur  la  possession  du  pouvoir  par  l'examen 
des  règles  relatives  à  son  sage  exercice  ».  Nous  ne 
rechercherons  donc  pas  le  plus  légitime  ou  le  plus 
digne  gouvernant,  mais  le  plus  efficace  gouverne- 
ment. 

Et  d'abord  un  gouvernement,  parce  que  nous 
tenons  aux  libertés  déjà  acquises  et  à  celles  que 
nous  pouvons  conquérir. 

Le  primitif,  jouet  de  toutes  les  fatalités,  n'a  pas 
besoin  de  gouvernement;  mais  dès  qu'il  y  a  société, 
c'est-à-dire  des  libertés,  cet  organe  s'impose.  Et  plus 
les  relations  se  multiplient  et  deviennent  complexes, 
plus  la  modificabilité  apparaît,  plus  les  libertés  s'af- 
firment et  se  constituent,  —  plus  le  gouvernement 
doit  être  énergique  et  concentré. 

Il  ne  peut  y  avoir  de  libertés  positives  étendues 
que  sous  une  forte  autorité. 

Le  gouvernement,  c'est  la  réaction  de  l'ensemble 
sur  les  parties.  «  La  fonction  du  gouvernement  est, 
en  effet,  nous  dit  Pierre  Laffitte,  de  déterminer  le 
concours  des  individus  et  des  familles,  en  respec- 
tant convenablement  leur  indépendance,  conditions 
de  tout  progrès,  de  telle  sorte  que  l'indépendance 
croît  avec  le  concours,  sous  certaines  conditions 
données,  ce  qui  montre  bien  l'action  croissante  du 
gouvernement.  Cette  fonction  fondamentale  du  gou- 


CHAPITRE    IV    —    LA    DICTATURE    POSITIVE        251 

vernement  peut  se  décomposer  en  trois  opérations 
connexes  quoique  distinctes  :  prévoir^  pousser  et  re- 
tenir,  » 

Par  trois  opérations  de  direction,  de  répression  et 
de  sécurité,  au  moyen  de  l'administration,  de  la  po- 
lice et  de  la  justice,  de  l'action  militaire  et  diploma- 
tique, il  faut  qu'un  gouvernement  normal  obtienne 
le  concours  en  garantissant  Tindépendance. 

Le  système  parlementaire  est  inapte  à  cette  fonc- 
tion essentielle  d'ordre  et  de  progrès.  Il  ne  peut  pré- 
voir, pousser  et  retenir.  Non  plus  qu'il  n'obtient  la 
coopération,  il  n'assure  les  libertés.  11  est  vexatoire 
et  anarchique  à  la  fois.  Au  surplus,  il  manque  de 
consécration.  «  Tout  pouvoir,  en  effet,  dit  Pierre 
Laftitte,  n'a  de  valeur  qu'autant  que,  dans  une 
grande  mesure,  il  est  indépendant  de  ceux  sur  qui 
il  s'exerce  ;  et  la  constatation  d'une  telle  indépen- 
dance constitue  précisément  la  consécration  du  pou- 
voir. Or,  il  est  évident  que  l'électorat  semble  créer 
absolument  les  pouvoirs  qu'il  choisit,  ce  qui,  si  cela 
était  absolument  vrai,  rendrait  le  gouvernement  im- 
possible ». 

Une  autre  conséquence  du  parlementarisme,  aussi 
nuisible  à  Tétat  statique  qu'à  l'état  cinématique,, 
c'est  la  séparation  du  pouvoir  législatif  de  l'exécutif, 
vicieuse  extension  du  principe  organique  de  la  sépa- 
ration des  deux  pouvoirs  temporel  et  spirituel.  Nous 
citerons  encore,  à  ce  propos,  cette  réflexion  de  P. 
Laffitte  :  «  Dans  notre  situation,  si  dangereusement 
instable,  le  pouvoir  législatif  semble  avoir  théori- 
quement le  droit  de  tout  changer,  et  cela  à  chaque 


252      DEUXIÈME   PARTIE   —   LA   CRISE    POLITIQUE 

instant,  ce  à  quoi  dispose  trop  la  maladie  révolu- 
tionnaire, et  ce  que  facilite  la  situation  des  députés 
toujours  irresponsables  et  trop  souvent  incapables. 
Le  gouvernement,  au  contraire,  en  face  d'un  appa- 
reil construit  par  le  passé  et  de  nécessités  effectives 
qui  déterminent  une  responsabilité  précise,  est  tou- 
jours disposé  à  tenir  compte  d'un  ordre  fondamental 
que  méconnaît  Farrogante  futilité  de  nos  législa- 
teurs ». 

Pour  une  société  de  civilisation  avancée  et  de  liber- 
tés nombreuses,  il  n'y  a  de  gouvernement  normal, 
stable,  obtenant  le  concours  en  garantissant  Tindé- 
pendance,  que  d'un  organe  individuel,  dictateur  ou^| 
roi,  réunissant  le  pouvoir  législatif  à  l'exécutif,  et 
ainsi  nous  préservant  de  la  tyrannie  et  de  Tincohé- 
rence  législatives.  C'est  le  meilleur  remède  à  la  légi- 
fération  à  outrance.  Une  dictature  positiviste  n'édic- 
terait  que  les  lois  essentielles,  puisqu'elle  aurait  la  ,i 
charge  de  les  appliquer.  Ces  lois  pourraient  être  l 
préparées  par  le  corps  compétent  du  Conseil  d'État 
dont  il  conviendrait,  cependant,  de  modifier  la  com- 
position. 

Que  la  République  positiviste  soit  une  «  pure 
idée  »,  une  «  utopie  »,  comme  nous  l'a  dit  M.  Georges 
Valois,  et  la  royauté  «  un  fait  historique,  une  expé- 
rience qui  a  duré  plusieurs  siècles  »,  il  n'importe. 
Le  seigneur  féodal  aussi  a  été  une  réalité  et  la  puis- 
sance énorme  d'un  chef  industriel,  d'un  meneur  de 
trust,  une  utopie.  Un  germe  a  plus  de  possibilité  de 
lever  que  la  poussière  de  reprendre  forme.  En  tout 
<îas,  ce  qui  a  été,  quand  il  y  a  eu  rupture  complète, 


CHAPITRE   IV   —   LA   DICTATURE   POSITIVE       25^ 

ce  qui,  à  un  moment,  n'a  pu  subsister  de  soi-même^ 
n'a  pas  plus  raison  de  reparaître  que  d'être  ce  qui 
n'a  pas  été  encore. 

La  tradition  est  ce  qui  se  continue.  Si  elle  était 
tout  ce  qui  fut,  sans  tri,  en  bloc,  nous  ne  serions  que 
des  ombres.  Or  il  y  a  ce  qui  passe  et  ce  qui  dure.  Il 
y  a  le  fait  contingent  et  il  y  a  la  loi  nécessaire.  Cela 
est  le  roi  et  ceci  est  la  monarchie,  c'est-à-dire  une 
direction  politique  unique,  continue  et  responsable. 

Voyons  donc  si  une  dictature  positiviste,  à  trans- 
mission sociocratique,  vaut  une  royauté  héréditaire. 

M.  Georges  Valois  nous  dit  :  «  Un  dictateur  re- 
présentera toujours  un  parti,  celui  qui  l'a  imposé.  Et 
ce  sera  un  parti  qui  le  renversera.  Nous  aurons  en- 
core la  curée,  le  spolia  victoribiis,  avec  Tinstabilité, 
l'agitation  générale,  la  fièvre  politicienne...  » 

C'est,  précisément,  ce  qu'il  y  a  lieu  de  reprocher 
aux  royalistes. 

Ils  sont  un  parti  de  violence,  avec  des  amitiés  ex- 
cessives et  des  haines  exaltées,  parfois  jusqu'à  l'aveu- 
glement. 

Ils  ne  voient  la  France  que  d'un  côté,  ils  ne  l'ai- 
ment que  dans  ce  qu'ils  en  acceptent. 

Qui  ne  voit  que  le  prétendant  est  déjà  prisonnier 
de  ce  parti  et  qu'il  est  lié  par  des  solidarités  de  par- 
tisans? 

Ils  n'évitent  même  point  les  divergences,  car  il  y 
a  plusieurs  directions  dans  leur  parti  ;  ni  les  compé- 
titions, car  il  n'y  a  pas  qu'un  prétendant. 

Prétendant,  avons-nous  dit?  C'est  plutôt  d'un  can- 
didat qu'il  s'agit,  s'il  faut  en  croire  certaines  décla- 


254       DEUXIÈME    PARTIE   —    LA   CRISE   POLITIQUE  j 

rations  du  duc  d'Orléans,  —  et  un  candidat  habile  j 
déjà  à  flatter  les  préjugés  de  la  foule,  et  les  pires  :  ! 
suffrage  universel  et  parlementarisme  !  La  possession  | 
du  pouvoir  intéresse  beaucoup  plus  ce  prétendant,  | 
semble-t-il,  et  la  grande  majorité  de  ses  partisans, 
que  les  règles  relatives  au  sage  exercice  du  pouvoir. 
C'est  pourquoi  ils  sont  un  parti. 

Quoi  qu'on  en  ait  dit,  il  en  va  tout  autrement 
d'une  dictature  positiviste.  Ici,  pas  de  candidats,  pas 
de  partisans.  On  ne  s'en  tient  qu'aux  principes  et  à 
les  répandre,  à  grouper  les  forces  qui  les  mettront 
en  jeu  au  moment  voulu.  Les  circonstances  feront 
surgir  l'homme,  qui  ne  sera  pas,  alors,  l'instrument 
d'un  syndicat  d'intérêts  ou  de  haines.  Et  ce  sera 
Paris,  sans  doute,  dans  un  grand  mouvement  de 
réaction  vitale,  comme  son  génie  lui  en  a  souvent 
inspiré,  qui  accomplira  cette  première  opération,  la 
plus  délicate.  Après,  chaque  dictateur  désignera  lui- 
même  son  successeur,  sous  la  sanction  de  l'autorité 
spirituelle  appuyée  sur  l'opinion  publique  organisée. 
Ainsi,  ce  président  de  France,  comme  l'appelle  ex- 
cellemment M.  Pierre  Félix,  aura  autant  d'indépen- 
dance que  le  Roi,  et  la  continuité  sera  aussi  bien 
assurée. 

L'hérédité  ne  laisse  point  d'avoir  ses  inconvé- 
nients. Dans  les  lignées  royales,  les  fous,  les  imbé- 
ciles et  les  criminels  ne  sont  pas  rares.  Dans  toutes 
les  familles  régnantes,  on  peut  même  soutenir  que 
la  dégénérescence  est  de  loi.  Si  la  royauté  a  fait  ce 
chef-d'œuvre  social  d'ordre,  de  beauté  et  de  force 
humaine  qu'est  la  France,  malgré  les  Charles  VI  et 


CHAPITRE   IV   —   LA   DICTATURE   POSITIVE        255 

i  les  Louis  XV,  c'est  qu'elle  s'inspirait  des  meilleurs 
principes  politiques.  Nous  retiendrons  ces  principes; 
limais,  pour  le  reste,  nous  tâcherons  d'éviter  les  ris- 
ques d'accidents.  Et  il  est  évident  que  l'hérédité 
1  sociocratique,  le  choix  du  successeur  par  le  déten- 
]  teur  même  du  pouvoir,  y  réussit  autant  qu'il  est  pos- 
sible. Il  a,  d'ailleurs,  de  belles  expériences  pour  lui, 
comme  l'indiquaient  Auguste  Comte  et  Pierre  Laf- 
fitte  :  «  La  série  des  Antonins,  celle  des  papes  qui  ont 
suivi  et  précédé  Grégoire  VII  ;  et,  en  France,  la 
succession  des  trois  grands  ministres  :  Richelieu, 
Mazarin  et  Colbert  ». 

Un  homme,  fût-il  de  génie,  n'y  suffit  point;  il  est 
vrai.  Il  y  faut,  comme  pour  la  royauté,  d'ailleurs,  un 
minimum  d'organisation. 

Répétons-nous  : 

«  Oui,  une  dictature,  inébranlablement  établie, 
pour  sa  fonction  statique  propre  de  maintenir 
l'ordre  ;  mais  contrôlée,  contenue,  sanctionnée  par 
une  opinion  publique  éclairée  par  les  philosophes, 
disciplinée  par  le  sentiment  féminin,  agissante  par 
l'énergie  prolétarienne. 

«  Oui,  une  dictature  fortement  constituée,  pour  sa 
fonction  cinématique  propre  de  direction  politique  ; 
mais  ayant  pour  contrepoids  les  libertés  puissam- 
ment organisées,  d'après  les  mêmes  principes  orga- 
niques, de  toutes  les  grandes  activités  économiques, 
politiques  et  sociales.  » 

Nous  ne  nous  opposons  point,  au  reste,  à  ce  que 
ce  premier  dictateur,  dans  ces  conditions,  soit  Mgr 
le  duc  d'Orléans  si,  par  zèle  inconsidéré  de  candidat, 


256      DEUXIÈME   PARTIE   —   LA  CRISE   POLITIQUE 

il  ne  se  commet  pas  trop  avec  les  plus  dangereux 
fauteurs  d'anarchie  et  les  pires  exploiteurs  de  la  na- 
tion. A  défaut  d'un  prolétaire  éminent,  nous  accep- 
terions même  plus  volontiers  pour  chef  cet  exilé  qu( 
tout  autre  personnage  non  désigné  par  un  génie  po- 
litique éclatant  ou  des  vertus  civiques  extraordi- 
naires. Mais  nous  accepterons  aussi  celui,  quel  qu'ij 
soit,  que  les  événements  feront  surgir  :  un  autre^ 
prince  prétendant,  un  général  d'aventures,  voire 
Doumer,  Déroulède,  Millerand,  Combes,  Jaurès  ou 
Clemenceau.  N'étant  pas  d'un  parti,  nous  ne  voulons 
pas  limiter  les  possibilités  de  salut. 

Ce  n'est  pas  la  personnalité  du  chef  qui  importe  le 
plus,  c'est  d'abord  qu'il  y  en  ait  un,  et  ensuite  qu'il 
connaisse  et  puisse  appliquer  les  principes  d'ordre 
public  sans  lequel  aucun  progrès  n'est  viable. 

Suivant  de  Bonald,  «  les  bonnes  institutions  ren- 
dent les  hommes  meilleurs  »,  et  c'est  même  à  leur 
puissance  éducatrice,  bien  plus  qu'aux  intentionsï 
qu'elles  manifestent,  à  leur  logique,  ou  mêmeàleursj 
résultats  apparents,  qu'on  reconnaît  qu'elles  sonij 
bonnes. 

Prenons  tel  ministre,  —  hier  Clemenceau,  —  pa: 
exemple,  si  incohérent,  si  néfaste,  parce  qu'il  S( 
meut  dans  un  système  chaotique  et  nocif. 

Présentement,  il  est  prisonnier  de  sa  classe  dont  il 
a  l'esprit.  S'il  ne  se  fait  aucune  illusion  sur  le  régime 
actuel,  il  ne  veut  pas  en  changer,  à  aucun  prix^ 
contre  sa  classe.  11  en  tire  donc,  pour  son  plaisir 
d'orgueil,  tout  ce  qu'il  peut.  Il  ne  va  pas  plus  loin». 
Il  ne  peut  :  c'est  un  dilettante  bien  plus  qu'un 


CHAPITRE   IV   —   LA   DICTATURE   POSITIVE        257 

homme  d'État.  D'ailleurs,  dans  sa  situation,  un 
homme  d'État  ne  ferait  pas  mieux.  La  bourgeoisie, 
qui  n'a  plus  la  volonté  des  grands  devoirs  que  lui 
imposerait  un  ordre  organisé,  ne  peut  tenir  qu'à 
l'anarchie  parlementaire  qui  favorise  son  exploitation 
•économique  et  permet  ses  basses  jouissances. 

Mais  supposons  ce  ministre  débarrassé  des  injonc- 
tions de  la  piraterie  financière,  des  chantages  de  la 
presse,  des  pressions  de  la  politique  d'aifaires  et  des 
sollicitations  d'électeurs  et  des  électeurs  d'électeurs. 
Il  est  indépendant  et  responsable,  il  est  dictateur  à 
vie  et  il  a  désigné  son  successeur.  Il  est,  d'ailleurs, 
conseillé  et  jugé  par  le  pouvoir  spirituel  des  philo- 
sophes qui  dirige  l'opinion  publique  et  il  a  pour  con- 
trepoids le  prolétariat  formidablement  organisé  pour 
le  travail.  Quel  mal  pourrait-il  ou  voudrait-il  faire  ? 

N'est-il  pas  plus  simple  et  plus  sympathique  de 
penser  qu'il  s'efforcerait  plutôt  de  laisser  à  la  posté- 
irité  le  souvenir  de  sa  bonne  volonté  et  de  son  intel- 
Iligente  fermeté? 

Mais,  va-t-on  nous  objecter,  l'organisation  dont 
s'anime  une  politique  positive,  n'existe  pas.  Aucun 
I pouvoir  spirituel,  sauf  l'ombre  attristée  que  projette 
[encore  l'Église,  n'est  constituée,  ni  en  voie  de  con- 
istitution.  On  n'en  aperçoit  même  pas  les  éléments. 
[Comme  savants,  il  n'y  a  que  des  spécialistes,  comme 
philosophes,  il  n'y  a  que  des  universitaires  et  des 
dilettantes,  sans  désintéressement,  sans  caractère  et 
sans  doctrine.  L'opinion  publique,  décérébrée,  dé- 
moralisée, n'échappe  à  sa  torpeur  abrutie  que  par 
iï-rises  d'hystérie.  Le  prolétariat  est  dispersé,  hors  la 

17 


258      DEUXIÈME    PARTIE   —   LA   CRISE   POLITIQUE 

Cité,  sans  croyance  qui  le  relie  et  sans  organisation 
positive  qui  le  rallie. 

Tout  cela  est  vrai.  Nous  le  savons.  Nous  le  disons. 
Mais  ces  conditions  de  vie  sociale  sont  aussi  nécessaires- 
à  un  roi  qu'à  un  dictateur.  Et  les  royalistes  le  recon- 
naissent eux-mêmes  pour  excuser  l'impuissance  de 
Louis  XVIII  et  de  Charles  X.  Si  parfait  qu'il  soit,  aucun 
mécanisme  ne  se  peut  passer  de  force  motrice,  si  par- 
fait qu'on  l'imagine,  aucun  arrangement  social  ne  se 
peut  passer  de  la  vie.  Certes,  Auguste  Comte  a  pu  se 
tromper.  Il  s'est  trompé  surtout  dans  l'appréciation 
des  faits  et  dans  ses  espérances.  C'est  à  nous  de  le 
rectifier  là-dessus.  Mais  sa  méthode  subsiste,  malgré- 
tout,  et  c'est  sa  méthode  que  nous  utilisons. 

Nous  ne  voyons  pas  en  quoi  un  dictateur  qui  re-^ 
présenterait  la  France  serait  inférieur  militairement 
à  un  roi. 

Un  dictateur  positiviste  a  toujours  son  successeur 
qu'il  a  désigné  prêt  à  continuer  sa  tâche,  dans  le 
même  esprit.  Il  a  aussi,  pour  support,  toutes  les- 
forces  sociales  organisées. 

Une  famille  royale,  même  quand  elle  n'est  pas  di- 
visée par  les  intrigues,  pour  la  continuité  comme 
pour  la  compétence,  nous  offre  moins  de  garanties 
qu'un  pouvoir  spirituel  dont  les  agents  sont  les 
hommes  les  plus  qualifiés,  au  point  de  vue  moral  et 
intellectuel,  qui  ont  renoncé  à  la  richesse  et  à  l'au- 
torité temporelle  pour  se  consacrer  au  service 
social. 

«  Avant  de  réorganiser  le  pays,  il  faut  en  assurer 
la  conservation  »,  nous  dit  M.  Antoine  Baumann. 


CHAPITRE    IV    —   LA   DICTATURE   POSITIVE        259 

Oui  ;  mais  on  ne  le  conservera  pas  si  on  ne  le  réor- 
ganise. 

C'est  pourquoi,  tout  en  faisant  la  critique  sévère 
du  parlementarisme,  nous  proposons  avant  tout,  aux 
hommes  de  cœur  et. d'intelligence,  de  s'unir,  en  de- 
hors des  partis  qui  opposent,  pour  une  œuvre  posi- 
tive d'éducation  et  d'organisation. 

Voici  donc,  au  demeurant,  ce  qui  nous  sépare  des 
royalistes  :  ce  sont  des  hommes  de  parti.  Comme 
tous  les  partisans,  ils  ont  un  beau  programme,  mais 
ils  remettent,  pour  l'appliquer,  d'être  vainqueurs. 
Leur  monarchie  est  belle  sous  la  République,  comme 
la  République  paraissait  belle  sous  la  monarchie. 
Nous  en  avons  assez.  Nous  exigeons  une  action  posi- 
tive, —  et  qui  engage,  et  qui  compromet. 

Ce  n'est  pas  le  roi  qui  nous  inquiète,  avons-nous 
dit,  ce  n'est  pas,  non  plus,  la  phalange  ardente,  dé- 
sintéressée et  intelligente  de  l'Action  française.  Un 
Charles  Maurras,  pour  ne  citer  que  la  tête  et  le  cœur, 
n'a  pas  de  mobiles  suspects.  Un  homme  de  cette 
trempe  est  le  meilleur  argument  vivant  d'un  parti. 
Ce  n'est  pas  le  roi,  ni  les  royalistes  d'aujourd'hui 
que  nous  redoutons,  ce  sont  les  émigrés,  les  roya- 
i||  listes  profiteurs  de  demain. 

A  un  roi,  il  faut  une  cour.  A  une  cour,  il  faut  une 
noblesse.  Mais  cette  noblesse,  désormais,  n'a  plus  de 
sens.  Dans  une  société  industrielle,  ils  ne  peuvent 
être  que  des  parasites. 

Nous  avons  à  apprendre  d'eux,  nous  affirme  M. 
Georges  Valois. 

Et  quoi  donc?  La  manière  matrimoniale  de  redorer 


260      DEUXIÈME    PARTIE   —   LA   CRISE   POLITIQUE 

les  blasons  avec  de  la  boue  et  d'anoblir  les  millions 
criminels  de  la  haute  finance  et  des  accapareurs 
américains?  Mais  cette  noblesse  n'est  plus  française 
ni  sociale  !...  Elle  est  alliée  et  asservie  aux  tripoteurs 
internationaux  que,  pour  donner  une  juste  satisfac- 
tion au  prolétariat,  un  dictateur  énergique  dépossé- 
dera et  expropriera  pour  cause   d'utilité  publique. 

Une  société  organique  est  hiérarchisée  ;  mais  la 
hiérarchie  que  les  royalistes  se  proposent  de  rétablir 
est  périmée,  ce  n'est  pas  celle  qui  convient  à  la 
France  moderne.  Des  parchemins  ne  suffisent  point 
pour  fonder  une  aristocratie. 

Nous  voulons  un  chef  de  France  :  ce  roi  n'est 
qu'un  chef  de  parti.  Gomme  un  vulgaire  ministre 
radical,  il  a  une  clientèle  à  pourvoir  et  il  s'appuie 
sur  une  classe  vaniteuse  et  insuffisante  pour  ne  pas 
dire  méprisée.  Ainsi,  il  est  appelé  à  commettre  les 
mêmes  fautes  que  Louis  XVIII  et  Charles  X,  et 
contre  le  prolétariat. 

M.  Georges  Valois  nous  a  dit  qu'en  1815,  on  sor- 
tait de  la  Révolution.  On  n'en  sortait  pas,  on  y  en- 
ti^ait.  Si,  en  1815,  la  France  était  «  désossée  »,  si 
elle  était  un  corps  dont  la  a  charpente  était  brisée  et 
les  muscles  atrophiés  »,  il  n'est  rien  depuis  qui  ait 
pu  lui  restituer  ses  os  et  ses  muscles.  La  Révolution 
s'est  aggravée.  Elle  a  tout  pénétré.  En  1815,  le  pro- 
létariat n'avait  pas  oublié  encore  ses  corporations. 
Le  compagnonnage  était  prospère,  et  le  roi,  pour 
complaire  à  la  ploutocratie  naissante,  était  hostile 
aux  compagnons.  La  famille,  en  tout  cas,  restait 
forte. 


CHAPITRE   IV    —   LA   DICTATURE   POSITIVE        261 

Eh  bien  !  la  Restauration  a  été  impaissante.  Si 
elle  n'a  pu  que  continuer  la  désorganisation  natio- 
nale, en  admettant  seulement  à  en  profiter  les  famé- 
liques émigrés,  pourquoi  Philippe  VIII,  dans  des^ 
conditions  plus  défavorables  encore,  dans  une  anar- 
chie beaucoup  plus  accentuée,  ferait-il  mieux? 

Charles  Maurras  nous  dit  aussi  :  «  Nous  ne^ 
sommes  pas,  nous  n'avons  jamais  été  pour  T  «  oc^ 
troi  »  des  libertés.  Les  libertés  ne  s'octroient  pas.. 
Elles  se  prennent.  Elles  ne  viennent  pas  d'en  haut,, 
mais  d'en  bas.  L'autorité  supérieure  les  garantit,  les 
consacre  ;  elle  est  tout  à  fait  incapable  de  les 
donner.  Elles  sont.  On  les  a  ».  M.  G.  Valois  ajoute  : 
«  Nous  n'attendons  pas  du  roi  notre  pain  quotidien, 
c'est-à-dire  notre  organisation  ».  C'est  donc  qu'il 
faut  s'occuper  d'abord,  en  toutes  conjonctures,  de 
rassembler  les  éléments  vivifiants  des  libertés  et  de 
mettre  en  lumière  les  principes  supérieurs  de  toute 
organisation,  par  la  pensée,  par  l'amour  ou  par  l'ac- 
tion positive. 

Nous  voulons  donc  une  dictature  ;  mais  limitée  à 
sa  fonction  politique  propre.  Nous  voulons  aussi  de 
forte's  libertés,  dans  tout  le  pays,  à  tous  les  étages 
sociaux.  C'est  par  goût  des  libertés  positives  que 
nous  haïssons  la  basse  tyrannie  parlementaire,  non 
par  prédilection  morbide  pour  le  despotisme.  C'est 
en  cela  que  nous  ne  pouvons  être  royaliste.  Toute- 
fois, s'il  ne  se  présente  qu'un  prétendant  pour  assu- 
mer cette  dictature  d'ordre  indispensable,  et  faire 
énergiquement  la  besogne  de  voirie  politique  et 
sociale  qui  nous  affranchira  des  politiciens  et  des 


262      DEUXIÈME    PARTIE   —   LA    CRISE    POLITIQUE 

financiers  qui  rongent  la  France,  nous  acclamerons 
cet  homme  de  police,  ce  héros.  Cependant,  pour 
qu'il  n'aille  pas  plus  loin,  un  pouvoir  spirituel  puis- 
sant s'impose. 

En  France,  le  héros  a  toujours  surgi  au  moment 
opportun.  C'est  donc  surtout  à  susciter  ce  pouvoir 
spirituel  que  nous  devons  nous  employer. 

Si  Auguste  Comte  est  le  philosophe  génial  qu'on 
veut  bien  reconnaître  (parce  que  l'adhésion  intellec- 
tuelle est  sans  exigence),  il  ne  saurait  être  le  mé- 
diocre sociologue  qu'on  laisse  entendre  (parce  que 
là  il  faut  s'engager)  ;  car  toute  sa  philosophie  aboutit 
à  sa  sociologie. 

Sans  doute,  il  s'est  trompé  plus  souvent  en  socio- 
logie, où  presque  tout  était  à  créer,  qu'en  philoso- 
phie. Néanmoins,  Tœuvre  de  la  politique  positive  est 
beaucoup  plus  féconde  que  celle  de  la  philosophie 
positive.  Les  vérités  de  celle-ci  servent  moins  l'Hu- 
manité que  les  erreurs  de  celle-là. 

M.  Wyroubofif  nous  a  dit  que  les  sectes  les  plus 
diverses  trouvent  des  arguments  dans  les  quatre 
volumes  touffus  du  Système  de  politique  positive. 
Qu'est-ce  à  dire  ?  Ce  ne  sont  pas  des  arguments  pour 
de  chétives  idéologies  de  rhéteurs  que  nous  avons  à 
puiser  dans  cette  œuvre  puissante  ;  mais  des  prin- 
cipes directeurs,  propulseurs  et  régulateurs.  Il  n'est 
pas  un  principe  que  nous  n'ayons  à  retenir  et*  à 
appliquer;  il  n'est  pas  une  des  lois  découvertes  et 
formulées  par  Comte  que  l'expérience  ne  confirme. 
Après  cela,  on  peut  passer  sur  la  monnaie  sphérique. 

M.  Wyrouboff  nous  a  parlé  de  l'aristocratie  de 


CHAPITRE   IV   —   LA   DICTATURE   POSITIVE       263 

rintelligence  que  prétendrait  instaurer  le  positivisme. 
Cet  intellectualisme  contestable  se  dégage  plutôt  du 
Cours  de  philosophie  positive.  M.  Wyrouboff  n'ignore 
point  qu'après  avoir  subi  la  pure  et  bienfaisante  in- 
fluence de  Clotilde  de  Vaux,  qu'il  immortalisa  en  lui 
dédiant  son  œuvre  capitale,  Comte  a  rendu  au  sen- 
timent, convenablement  réglé,  la  prééminence  qu'il 
doit  avoir.  Loin  de  susciter  une  prétentieuse  aristo- 
cratie intellectuelle,  le  positivisme  nous  enseigne  que 
l'esprit  ne  doit  être  que  le  ministre  du  cœur. 

M.  Wyrouboff,  que  l'anarchie  intellectuelle  et  mo- 
rale présente,  la  tyrannie  de  la  presse  et  de  la  déma- 
gogie plus  ou  moins  électorale  ne  paraissent  pas 
émouvoir,  s'élève  contre  l'institution  d'un  pouvoir 
spirituel. 

Ce  qu'il  en  dit  peut  être  repris  contre  le  pouvoir 
temporel.  Les  institutions  humaines  ne  sont  jamais 
parfaites.  L'autorité  a  toujours  provoqué  des  abus; 
mais  c'est  une  condition  de  vie  sociale.  Il  y  a  eu, 
parfois,  des  savants  et  des  penseurs  persécutés  par  le 
pouvoir  spirituel.  Soit.  Mais  on  oublie  tout  le  génie 
que  ce  pouvoir,  par  ailleurs,  a  fait  surgir  et  a  exalté, 
—  et  celui-là  même  qu'il  persécutait.  On  oublie 
aussi  que  ces  persécutions  eurent  souvent  leur  rai- 
son d'être,  pour  défendre  la  vérité  traditionnelle 
qui  était  le  pain  des  foules  ou  ménager  les  transi- 
tions nécessaires.  M.  Wyrouboff  définit  ainsi  le  ja- 
cobinisme :  <(  Imposer  par  la  persuasion  et  au  besoin 
par  la  force  des  idées  qu'on  croit  justes  ».  Nous  ne 
le  chicanerons  pas  là-dessus,  encore  que  nous  sa- 
chions bien  que  nos  jacobins  actuels  se  soucient  fort 


264      DEUXIEME   PARTIE    —    LA    CRISE   POLITIQUE 

peu  des  idées.  Ils  se  contentent  des  mots  sous  les- 
quels ils  recherchent  des  profits.  C'est  pourquoi  la 
franc-maçonnerie,  par  exemple,  qui  est  aujourd'hui 
la  grande  puissance  jacobine,  se  compose  de  conser- 
vateurs très  bourgeois  jusqu'à  des  anarchistes  très> 
dynamitards. 

Mais  pour  traiter  A.  Comte  de  jacobin,  M.  Wyrou- 
boff'  tient  à  sa  définition.  Eh  bien  !  même  ainsi,  le 
positivisme  n'a  rien  de  jacobin.  Il  ne  veut  nullement 
s'imposer,  puisque,  au  contraire  de  tous  les  partis 
et  de  toutes  les  doctrines,  il  réclame  la  suppression 
de  tout  budget  théorique,  afin  que,  dans  la  période 
de  transition,  la  concurrence  des  doctrines  soit  assu- 
rée par  la  liberté  spirituelle.  A  Tétat  organique,  il 
constitue  un  pouvoir  spirituel  qui  s'appuie  sur  le 
sentiment  féminin  et  Ténergie  prolétarienne  pour 
organiser  Topinion  publique  et  enseigner,  conseiller, 
juger  et  régler  ;  mais  ce  pouvoir,  ne  Toublions  pas, 
ne  dispose  d'aucune  puissance  temporelle,  il  est 
humble  et  pauvre,  —  comme  le  moine  qui  faisait 
s'incliner  l'orgueil  des  empereurs;  il  n'agit,  en 
somme,  qu'à  la  façon  d'un  corps  sanitaire  de  savants 
spécialistes  qui  élaborent  des  prescriptions  hygiéni- 
ques, en  s'inspirant  toujours  d'un  sage  et  conciliant 
relativisme.  C'est  ce  qui  le  distingue  des  anciens 
pouvoirs  spirituels  dont  la  plupart  s'appuyaient  sur 
le  pouvoir  temporel  quand  ils  ne  l'absorbaient  point 
et  qui  s'inspiraient  tous  de  l'absolutisme  théologique. 
Au  soi-disant  jacobinisme  de  Comte,  M.  Wyrou- 
boff  oppose  son  fédéralisme.  Mais  Comte  aussi  était 
fédéraliste,   qui  prévoyait  dix-sept  intendances  ou 


CHAPITRE   IV    —   LA    DICTATURE   POSITIVE        265* 

républiques  provinciales,  en  indiquant  que  Paris,  la 
métropole  occidentale,  devra  «  diminuer  sa  domina- 
tion matérielle  sur  les  provinces  françaises,  mainte- 
nant opprimées  par  un  excès  de  centralisation  ». 
Nous  sommes  donc  fédéralistes,  comme  M.  Wyrou- 
boff,  et  même  mieux  que  lui,  puisque  nous  recon- 
naissons la  condition  de  tout  fédéralisme  organique 
durable  :  une  monocratie. 

Mais  on  imagine  toujours  une  dictature  de  cir- 
constances, pour  punir  les  méchants,  récompenser 
les  bons,  une  façon  de  croquemitaine.  Il  est  donc 
naturel  qu'on  y  répugne.  Une  dictature  provisoire, 
c'est  la  toute-puissance  d'un  homme,  sans  l'indé- 
pendance, la  continuité,  la  responsabilité,  —  le  pire 
des  régimes,  certes. 

Si,  dans  une  société  aussi  complexe  que  la  nôtre^ 
pour  déterminer  un  concours  de  mieux  en  mieux, 
réglé  avec  une  liberté  de  plus  en  plus  large,  il  im- 
porte que  le  gouvernement  réunisse  dans  un  organe 
individuel  le  pouvoir  législatif  et  le  pouvoir  exécutif, 
il  n'importe  pas  moins  que  cette  dictature  soit  indé- 
pendante par  la  perpétuité  et  une  transmission  nor- 
male qui  découragent  nettement,  à  jamais,  toute 
ambition  discordante,  toute  intrigue  et  toute  agita- 
tion politicienne  ;  qu'elle  soit  assurée  de  Tefficacité 
de  son  effort  et  prenne  conscience  de  sa  responsabi- 
lité morale  par  la  continuité. 

Ainsi,  nous  n'avons  pas  à  disputer  sur  la  person- 
nalité du  dictateur.  Nous  nous  en  tenons  aux  prin- 
cipes qui  apaisent.  Nous  savons  que  le  plus  mauvais 
des  dictateurs  sera  toujours  préférable  au  meilleur 


266      DEUXIÈME   PARTIE   —    LA    CRISE    POLITIQUE 

des  parlements.  Il  est  dans  un  ordre  et,  soi-même, 
il  ne  se  peut  désorbiter.  C'est  seulement  quand  il 
n'y  a  pas  de  responsabilité,  ni  d'indépendance, 
comme  dans  notre  anarchie  parlementaire,  même 
quand  elle  suscite  les  dictatures  éphémères  d'un 
Combes  ou  d'un  Clemenceau,  que  l'arbitraire  et  le 
caprice  sans  frein  régnent  avec  l'incohérence.  Pour 
avoir  une  idée  de  l'absurdité  d'un  tel  système,  il 
suffit  de  le  transposer  dans  l'industrie.  Avec  des 
chefs  d'industrie  provisoires,  ou  élus  au  suffrage,  que 
deviendraient  l'industrie  et  le  capital  industriel?    - 

Toute  liberté  positive  est  une  force  qui  se  mani- 
feste. Précisément,  parce  qu'il  est  extrêmement  faible, 
le  gouvernement  parlementaire,  même  avec  une  dic- 
tature provisoire,  ne  peut  supporter  aucune  liberté. 

Mais  cela  ne  va  pas  sans  perturbation.  La  com- 
pression de  la  force  n'est  pas  de  Tordre.  L'ordre 
social  est  vivant.  Une  société  ne  s'ordonne  que  par 
l'action. 

L'agitation  syndicaliste  n'est  qu'une  déviation  de 
Taction  corporative.  Ne  pouvant  s'organiser,  le  pro- 
létariat s'insurge. 

Les  soldats  et  la  prison  ne  sont  que  les  expédients 
de  l'anarchie  parlementaire.  Ne  pouvant  permettre, 
on  fusille. 

«  Énergumènes  »,  «  assassin  »  est  bientôt  dit.  Et 
la  presse,  de  droite  et  de  gauche,  ne  trouve  pas 
autre  chose. 

Si  les  syndicalistes  pouvaient  agir  positivement, 
ils  ne  s'agiteraient  point.  Les  forces  qu'on  veut  com- 
primer trop  éclatent. 


CHAPITRE   IV   —   LA   DICTATURE    POSITIVE        267 

Si  une  volonté  comme  Clemenceau  avait  pu  s'exer- 
cer dans  la  ligne  droite,  dans  Tordre,  elle  ne  se'fût 
point  opposée  aux  libertés. 

Revenons  au  dictateur  de  demain.  «  Omnipotent  », 
•dit-on.  Gros  mot.  Un  député  touche-à-tout,  parce 
<}ue  propre  à  rien,  est  bien  plus  omnipotent,  ce 
semble,  qu'un  vrai  chef  d'État  dont  la  fonction  stric- 
tement politique  est  nettement  délimitée  et  réglée. 

Une  monocratie  est  fédéraliste,  nécessairement. 

Elle  l'est  complètement,  pour  les  groupes  régionaux 

comme  pour  les  groupes  économiques.  Elle  seule 

j  peut  l'être,  parce  que,  indépendante,  elle  n'a  rien  à 

redouter,  au  contraire,  des  citoyens  éclairés  et  des 

[forces  sociales  organisées. 

Un  positiviste  est  donc  fédéraliste.  Mais  ce  n'est 
pas  jusqu'à  confondre  ce  qui  doit  rester  distinct. 
C'est  retourner  à  l'anarchie  que  d'introduire  la  re- 
présentation provinciale  dans  la  direction  nationale. 
Autonomie  d'action  des  provinces  pour  tout  ce  qui 
concerne  la  vie  régionale  ;  autonomie  d'action  des 
associations  pour  tout  ce  qui  concerne  la  vie  sociale  ; 
mais  aussi,  autonomie  d'action  de  l'État  pour  tout  ce 
qui  touche  à  la  politique  nationale.  La  solidarité 
française  ne  peut  qu'être  resserrée  par  ces  différen- 
ciations et  ces  spécialisations  organiques,  alors  qu'un 
parlementarisme  ou  représentativisme  provincial 
tendrait  au  séparatisme. 

D'ailleurs,  c'est  un  principe  aussi  certain  en  poli- 
tique qu'en  mécanique,  que  toute  direction  ou  toute 
impulsion  ne  se  peut  exercer  que  du  dehors. 

La  dictature  n'est  pas  un  expédient  provisoire. 


268      DEUXIÈME   PARTIE    —    LA   CRISE   POLITIQUE 

C'est  un  régime  définitif,  —  celui  que  nous  indiqut; 
la  science  politique. 

Le  mot  fait  peur.  Il  faut  voir  la  chose.  La  dicta' 
ture  définitive,  c'est  Tordre  définitif,  c'est-à-din 
toutes  les  possibilités  de  la  liberté  et  du  progrès. 

On  y  viendra. 

Sera-ce  une  régression  ?  Des  évolutionnistes  trèj 
simplistes  seuls  le  peuvent  penser. 

De  tous  temps,  les  efforts  des  gouvernés  ont  aussiS 
bien  tendu  à  exalter  qu'à  modérer  le  pouvoir  absolu, 
suivant  les  circonstances  sociologiques  et  les  cou- 
rants psychologiques.  Au  fond,  le  peuple,  guidé  pai'l 
un  sûr  instinct  organique,  n'a  jamais  eu  de  répu- 
gnance spontanée  et  tenace  pour  le  vrai  despotisme. 
C'est  toujours  la  plèbe,  faisant  taire  les  bavards,  qui 
acclame  Thomme  d'action.  César,  celui  qui,  d'après 
Carlyle  {Les  Héros)  est  appelé  Rex^  Régulateur,  Roi,, 
King,  Koning,  homme  capable,  celui  qui  sait,  dit! 
Carlyle,  «  voir  et  oser,  et  décider;  être  une  colonne) 
fixe  dans  le  bouillonnement  de  l'incertitude  ». 

Substituer  chez  les  gouvernants  le  souci  de  l'in- 
térêt public  à  celui  des  intérêts  personnels  enl 
subordonnant  la  politique  à  la  morale,  c'est  bien  ;, 
mais  il  est  plus  sûr  pour  le  pays  que  l'intérêt  public 
n'exige  point  de  trop  lourds  et  constants  sacrifices 
à  l'intérêt  personnel  du  gouvernant,  et  c'est  dans 
le  pouvoir  positif,  semble-t-il,  c'est-à-dire  continu 
et  responsable,  que  ces  deux  intérêts  s'opposent  le 
moins. 

On  nous  a  fait  observer  la  complication  et  la  divi- 
sion croissante  des  fonctions  gouvernementales,  pri- 


CHAPITRE   IV    —   LA   DICTATURE   POSITIVE        269 

initivement  concentrées  dans  les  mains  d'un  seul  (i). 
Là  aussi  il  y  a  confusion.  C'est  ignorer,  par  exemple, 
les  nombreux  ministres^et  naba  à  qui  commande  le 
moro-naba  du  Mossi,  bien  qu'il  n'y  ait  là  aucun  ser- 
vice public.  Chez  les  roitelets  du  Sénégal,  bours, 
damels,  et  autres  il  y  avait,  proportionnellement, 
plus  de  fonctionnaires  qu'en  France.  C'est  donc  divi- 
sion croissante  des  fonctions  sociales  qu'il  faut  dire. 
Celle  de  la  direction  politique  se  définit  ainsi  de  plus 
en  plus  et  peut  plus  aisément  se  concentrer  dans  les 
mains  d'un  seul  chef,  dignement  secondé  par  toutes 
les  compétences,  et  assez  puissant  pour  pouvoir  s'ap- 
puyer, sans  avoir  rien  à  en  redouter,  sur  la  liberté 
positive  de  toutes  les  autres  fonctions  sociales. 

Somme  toute,  il  n'y  a  pas  de  formation  sociale  qui 
soit  au  «  profit  exclusif  »  d'un  seul,  même  sous  le 
régime  parlementaire  qui  est  le  plus  propre  à  favo- 
riser l'exploitation  d'un  pays.  D'autre  part,  ce  n'est 
pas  la  monarchie  la  plus  absolue  qui  existe  chez  les 
sauvages  que  l'on  connaît.  Ceux  que  nous  avons  vus 
dans  le  centre  africain  étaient  très  palabreurs,  c'est- 
à-dire  parlementaires.  Les  coups  de  violence  d'une 
anarchie,  ce  n'est  pas  du  despotisme. 

Mais  ne  médisons  point  des  anciens  espoirs  qui 
nous  ont  exaltés.  A  tout  le  moins,  ils  nous  ont  élevés 
au-dessus  de  nous-mêmes.  Si  les  déceptions  sont 
amères,  elles  nous  instruisent. 

Nous  avons  aimé  la  liberté  comme  des  enfants  pas- 
sionnés :  ne  la  haïssons  point  de  l'avoir  mal  servie. 


{i)  Emilk  Corra.  —  La  Morale  politique. 


270      DEUXIÈME   PARTIE   —    LA   CRISE    POLITIQUE 

Ce  que  nous  voulions  hier,  dans  Tenthousiasme^ 
nous  avons  de  plus  solides  raisons,  aujourd'hui^ 
après  Texpérience,  de  le  vouloir  encore.  Mais  mieux^ 
d'une  énergie  plus  sûre,  d'une  intelligence  plus 
claire.  Ce  n'est  point  diminuer  Tidéal  que  de  le  pré- 
ciser. Nous  ne  renoncerons  point. 

Nous  n'opposerons  donc  pas  Tordre  à  la  liberté. 
Sachant  seulement,  comme  nous  récrivions  à  la  pre- 
mière page  de  La  Démocratie  vivante,  que  «  la  liberté 
n'est  qu'une  condition  de  vie  plus  intense,  tandis 
que  l'ordre  est  une  condition  de  vie  essentielle  », 
nous  aurons  d'abord,  dans  la  crise  dangereuse  que 
nous  traversons  et  qui  s'aggravera  jusqu'à  la  cata- 
strophe définitive,  le  souci  de  l'ordre.  Mais  nous  n'ou- 
blierons jamais  que  c'est  pour  donner  des  assises 
inébranlables  à  nos  libertés. 

Nous  ne  renierons  point  la  démocratie,  encore  que 
cela  devienne  à  la  mode.  Mais  nous  la  définirons. 
Nous  ne  la  solidariserons  pas  avec  les  exploiteurs  de 
la  démocratie.  Nous  distinguerons  avec  soin  la  dé- 
mocratie qui  se  réalise  vraiment,  par  nos  efforts 
patients,  de  celle  des  mots  sonores  ;  celle  des  forces 
vives  de  celle  du  nombre  amorphe. 

On  s'en  tient,  nous  le  savons,  à  celle  des  mots. 
C'est  se  donner  trop  beau  jeu  pour  s'en  servir  ou 
pour  la  dénigrer.  Pourquoi  ne  pas  la  considérer 
dans  l'action  de  ses  énergies,  dans  les  faits  qui  la 
prouvent  ? 

Certes,  si  la  démocratie  n'était  que  le  nombre 
inorganique,  ce  serait  la  superstition  la  plus  imbé- 
cile qui  ait  pu  hébéter  un  peuple,  et  pour  le  perdre 


CHAPITRE   IV    —   LA   DICTATURE   POSITIVE        271 

sans  recours.  Car  le  nombre  peut  s'agiter  au  nom  de 
vagues  abstractions  :  il  ne  peut  rien  fonder,  ni  même 
rien  maintenir.  Il  n'est  favorable  qu'aux  tribuns  re- 
dondants derrière  lesquels  manœuvre  la  plouto- 
cratie. Ce  n'est  donc,  en  définitive,  qu'une  plouto- 
cratie déguisée.  Ainsi,  la  participation  de  tous  les 
citoyens  à  la  seule  fonction  de  la  direction  politique 
est  une  duperie.  Et  cela  ne  peut  aboutir  qu'à  une 
formidable  démagogie. 

La  démocratie  vivante,  au  contraire,  c'est  la  parti- 
cipation de  toutes  les  forces  sociales  organisées  : 
familles,  régions,  associations,  syndicats,  univer- 
sités, etc.,  au  progrès  de  la  société  tout  entière, 
c'est-à-dire  au  développement  de  l'ordre. 

Reconnaissons-le  enfin,  la  démocratie  ne  dispose 
point  du  miracle.  Elle  ne  peut  être  que  ce  que  nous 
l'a  faisons,  elle  est  soumise  aux  conditions  d'existence 
de  toute  société  humaine. 

Il  n'y  a  pas  de  liberté  sans  société,  puisque  la  li- 
berté positive  n'est  que  le  développement  des  forces 
sociales,  et  il  n'y  a  pas  de  société  sans  gouverne- 
ment. C'est  là  donc  la  condition  fondamentale. 

Plus  la  société  est  complexe,  plus  le  gouvernement 
doit  être  spécialisé  et  perfectionné.  La  démocratie, 
par  le  jeu  des  libertés  dont  elle  vit,  est  une  société 
extrêmement  complexe.  Elle  exige  donc,  comme  tous 
les  systèmes  très  complexes,  une  direction  politique 
unique,  continue,  indépendante  et  responsable,  limi- 
tée strictement  à  sa  fonction  propre.  La  démocratie 
vivante  est  incompatible  avec  le  parlementarisme 
confus,  h  la  fois  tyrannique  et  anarchique.  Elle  s'ac- 


272      DEUXIÈME   PARTIE   —   LA    CRISE   POLITIQUE 

commoderait  mieux,  surtout  dans  la  décomposition  I 
présente,  d'une  dictature.  Ce  mot  effraye  :  il  n'y  a 
plus  que  les  mots  qui  nous  émeuvent.  La  chose  s'im- 
pose. On  y  viendra.  Nous  ne  reconstituerons  nos 
libertés,  qui  sont  toute  la  démocratie  de  fait,  que 
dans  Tordre. 

Pas  d'autre  issue,  d'ailleurs,  à  la  situation  inquié- 
tante que  le  parlementarisme  nous  a  faite  et  qu'il 
empire  chaque  jour.  Des  médecins,  il  est  vrai,  se 
proposent  :  M.  Charles  Benoist,  entre  autres,  est  un 
habile  praticien.  Hélas  !  on  ne  réforme  pas  une  ma- 
ladie, on  n'enjolive  point  un  ulcère.  Quant  à  une 
insurrection  quelle  qu'elle  soit,  et  quels  que  soient 
les  vainqueurs,  elle  ne  résoudra  rien.  Après  les  tue- 
ries et  les  destructions,  on  se  trouvera  en  face  du 
même  problème  angoissant. 

Ou  dictature  républicaine,  ou  réaction  monar- 
chiste :  tout  le  reste  est  impasse.  Il  nous  faudra  tou- 
jours en  revenir  là.  Si  nous  repoussons  Cromwell, 
nous  aurons  Monk.  La  société  française  ne  se  peut 
laisser  périr. 

Avant  tout,  il  nous  faut  dépolitiquer  le  pays.  C'est 
là  l'opération  la  plus  urgente.  Nous  le  répétons,  ce 
fut  l'erreur  monstrueuse  de  la  démocratie  naissante 
s'ignorant,  de  prétendre  faire  contribuer  également 
tous  les  électeurs  au  travail  législatif  et  exécutif,  à 
tout  le  moins  par  leurs  délégués.  Sans  parler  du  fer- 
ment de  dissolution  qu'est  un  principe  qui  subor- 
donne les  supérieurs  aux  inférieurs,  il  en  est  résulté 
naturellement  que  toutes  les  activités  sociales  ont  été 
délaissées  pour  celle-là,  —  par  quoi  on  obtenait  tout 


CHAPITRE    IV    —   LA    DICTATURE   POSITIVE        273 

sans  effort.  C'est  ainsi  que  la  politiquerie  a  tout  pé- 
nétré, dissociant  et  corrompant,  et  d'abord  au  détri- 
ment de  la  fonction  politique  utile. 

Ce  fut,  on  Tentend  bien,  contre  la  démocratie  vi- 
vante. Car  une  légifération  à  outrance,  voulant  tout 
réglementer,  mécaniser,  ne  laisse  plus  rien  à  l'ini- 
tiative et  à  la  liberté  des  citoyens.  On  a  été  jusqu'à 
ruiner  cette  liberté  fondamentale,  ce  premier  support 
de  la  démocratie  qu'est  la  famille. 

Il  semble  que  la  démocratie,  reculant  devant  les 
devoirs  nouveaux  que  lui  imposait  une  puissance 
croissante,  se  soit  appliquée  surtout,  dès  qu'elle  l'a 
pu,  à  s'affaiblir  et  à  se  dénaturer.  Cela  se  dissimula, 
d'ailleurs,  sous  d'éloquentes  proclamations  de 
«  droits  »  plus  ou  moins  métaphysiques,  aussi  pom- 
peux que  vides  de  sens.  11  est  plus  aisé,  plus  glo- 
rieux, plus  profitable  aussi,  de  faire  des  discours  que 
d'organiser  des  mutualités,  des  coopératives,  des 
syndicats,  des  universités  populaires.  Mais  on  ne  vit 
pas  de  phrases.  C'est  aussi  d'un  abus  d'éloquence 
que  souffre  la  démocratie. 

On  a  pu  croire  que  nous  réclamions  un  sabre  pu- 
rificateur. 

Dans  la  Revue  hebdomadaire,  M.  Jean  Lionnet, 
critique  sincère  et  averti  pourtant,  nous  dit  :  «  Mais, 
centralisateur  et  autoritaire  comme  tous  ses  pareils, 
votre  despote  sera  Tennemi  naturel  de  ces  associa- 
tions puissantes  que  vous  rêvez  !  Un  despote  gardien 
des  «  libertés  essentielles  »,  quel  paradoxe  !  » 

Ce  serait  un  paradoxe,  en  effet,  si  ce  dictateur  de- 
vait être  une  sorte  de  maître  dans  l'anarchie,  une 

18 


2/4      DEUXIEME   PARTIE    —    LA.   GRISE   POLITIQUE 

force  isolée  dans  Tuniverselle  impuissance  du  dé- 
sordre, s'il  n'y  avait  devant  sa  volonté  et  ses  caprices 
qu'une  poussière  sociale.  Certes,  ce  ne  serait  pas 
pire  que  le  parlementarisme  ;  mais  ce  ne  serait  guère 
mieux.  Encore  une  fois,  ce  n'est  pas  le  dictateur,  le 
sabre,  l'homme,  «  l'homme  au  fouet  »  dont  parle 
M.  Georges  Valois,  à  qui  on  fait  appel,  ce  sont  les 
conditions  de  l'ordre  social,  de  la  puissance  politique 
qu'on  envisage.  Et  ces  conditions  s'expriment  ainsi 
pour  la  fonction  politique  :  une  dictature,  c'est-à- 
dire  une  direction  unique,  continue,  indépendante 
et  responsable.  En  annonçant  que  cette  forte  auto- 
rite  sera  gardienne  des  libertés,  on  présuppose  ces 
libertés  constituées  ou  en  voie  de  constitution.  Or, 
les  libertés,  ce  sont  des  forces  sociales  organisées. 
Une  force  n'est  limitée  que  par  une  autre  force. 

Loin  d'être  contraire  aux  libertés  qui,  seules,  vivi- 
fient la  démocratie,  la  dictature  leur  est  indispen- 
sable. On  conviendra  qu'il  y  a  loin  de  cette  concep- 
tion organique  de  la  démocratie  au  grossier  expé- 
dient, auquel  des  bourgeois  apeurés  auraient  volon- 
tiers recours  aujourd'hui,  pour  se  préserver  de  Tim- 
pôt  sur  le  revenu  ou  mater  le  syndicalisme.  D'autre 
part,  les  libertés  qui  prendront  un  vigoureux  essor 
dans  l'ordre  rétabli,  —  dont  le  syndicalisme,  —  sau- 
ront bien  empêcher  «  la  dictature  empirique  », 
comme  disait  Auguste  Comte,  par  laquelle  nous 
passerions,  de  dégénérer  «  en  tyrannie  rétrograde». 

Non  seulement  la  dictature  doit  être  limitée,  — 
par  toutes  les  activités  sociales  réorganisées,  —  à  la 
fonction  politique  qui  lui  est  propre  ;  mais  encore 


i 


CHAPITRE   IV    —   LA   DICTATURE   POSITIVE        275 

tout  pouvoir  temporel  quelconque  doit  être  con- 
seillé, consacré  et  réglé  par  le  pouvoir  spirituel,  en- 
tendons la  réaction  normale  de  l'intelligence  et  du 
sentiment  sur  la  force.  «  Il  n'y  a  de  gouverné  tem- 
porellement,  dit  A.  Comte,  que  ce  qui  ne  peut  Têtre 
spirituellement,  c'est-à-dire  qu'on  ne  régit  par  la 
force  que  ce  qui  ne  peut  l'être  suffisamment  par 
l'opinion  ».  La  dictature  que  réclament  les  positi- 
vistes n'est  donc  point  l'accroissement  de  l'autorité 
matérielle,  mais  sa  nette  détermination.  Le  parle- 
mentarisme confus  ne  dispose  réellement  d'aucune 
énergie  positive;  mais  comme  il  dissout  les  libertés 
auxquelles  il  ne  saurait  résister,  il  les  veut  suppléer, 
et  il  absorbe  tout,  il  intervient  dans  tout.  C'est  la  lé- 
gifération  à  outrance,  l'étatisation  forcenée.  Il  en  ré- 
sulte une  tyrannie  tracassière  et  basse  que  nous  sup- 
portons avec  plus  de  résignation  que  de  dignité. 

Le  problème  est  complexe.  Il  n'y  a  pas  qu'une 
solution  politique  et  économique.  La  solution 
morale  n'importe  pas  moins. 

Et  là  aussi  un  gouvernement  est  nécessaire. 
L'inertie  et  la  mort  seules  se  dispensent  d'être  diri- 
gées. Quand  l'autorité  spirituelle  n'est  représentée 
par  aucun  organe  distinct  approprié,  ou  elle  est 
exercée  par  le  pouvoir  temporel,  ce  qui  est  le  pire 
despotisme,  ou  elle  est  usurpée  par  les  charlatans  et 
les  démagogues.  Nous  avons  de  ceci  et  de  cela  en  ce 
moment.  C'est  la  confusion,  c'est  l'anarchie  ;  mais  ce 
n'est  pas  la  liberté  comme  on  le  croit.  Celle-ci  ne 
peut  être  là  que  l'action  des  forces  morales  conver- 
gentes-. 


270      DEUXIÈME    PARTIE   —    LA    GRISE    POLITIQUE 

C'est  parce  que  celle  Iriple  fonclion  sociale  de 
conseiller,  consacrer  el  régler  est  «  suspendue  depuis 
la  fin  du  moyen  âge  »  que  Tanarchie  a  pu  prendre 
rimmense  développement  qui  a  désorganisé  toutes 
nos  libertés  et  troublé,  —  sinon  desséché,  —  jus- 
qu'aux sources  vives  de  toute  association  humaine. 
L'opinion  publique  organisée  refrène  les  abus  des 
puissants  el  des  riches,  elle  exalte  le  dévouement  et 
l'héroïsme.  Mais  n'étant  plus  éclairée  et  guidée,  elle 
est  devenue  un  mouvement  de  foules  sans  cohésion 
et  sans  but,  qui  se  produit  pour  les  idées  les  plus 
généreuses,  les  plus  nobles  sentiments,  un  jour, 
comme  pour  les  passions  les  plus  viles.  Une  presse 
au  service  de  qui  la  paye  et  des  politiciens  de  rapine 
déclenchent,  entraînent  ou  arrêtent  ce  mouvement 
comme  il  leur  est  agréable  ou  profitable.  Il  en  est  de 
l'opinion  publique  aujourd'hui,  ainsi  que  de  l'hysté- 
rique chez  qui  le  médecin  provoque  ou  met  fin  aux 
crises  par  certaines  pressions. 

Le  désarroi  mental  et  moral  est  à  son  comble. 
Chacun  se  fait  une  conception  sur  toutes  choses, 
quelle  que  soit  son  incompétence,  el  suivant  ses  in- 
térêts immédiats  les  plus  étroits,  ses  préjugés,  ses 
humeurs,  à  moins  qu'il  ne  laisse  libre  cours  au  dé- 
vergondage d'une  imagination  que  rien  ne  contient 
plus,  —  pas  même  l'humilité.  C'est  ce  qu'il  est  con- 
venu d'appeler  la  libre-pensée.  Le  sophisme  est  par- 
tout. L'instruction  d'État  l'a  mis  à  la  portée  de  tous. 
Par  là,  elle  a  surtout  contribué  à  l'abrutissement 
populaire. 

On  voit  assez,  ce  semble,  tout  ce  qu'aurait  à  faire 


CHAPITRE   IV    —   LA   DICTATURE   POSITIVE        277 

un  pouvoir  spirituel,  sage,  éducateur  et  ferme  direc- 
teur de  l'opinion  publique  ;  et  l'on  voit  aussi  com- 
bien cette  formidable  puissance  sociale  d'approba- 
tion et  de  réprobation,  voire  d'excommunication 
sociale,  serait  efficace  pour  maintenir  la  dictature 
dans  sa  fonction  limitée. 

Au  moyen  âge,  pour  refréner  les  abus  du  pouvoir 
et  de  la  richesse,  il  y  avait  l'excommunication.  Rien 
ne  Ta  remplacée.  C'est  pourquoi  le  pouvoir  et  la  ri- 
chesse sont  instinctivement  suspectés  et  même  haïs. 
Le  boycottage  d'abord,  la  grève  générale  ensuite 
pourraient,  ce  semble,  remplir  le  même  office  :  la 
société  excluant  celui  qui  s'en  détache  de  lui-même 
en  ne  se  reconnaissant  aucun  devoir  envers  elle. 
Gomme  l'excommunication,  on  l'appliquerait  rare- 
ment. La  menace  suffirait.  L'opinion  publique  réor- 
ganisée, sagement  dirigée,  disposerait  là  d'une  sanc- 
tion efficace.  Dès  lors,  rien  ne  s'opposerait  à  la  con- 
centration de  la  richesse  indispensable  à  une  admi- 
nistration féconde,  c'est-à-dire  au  développement  de 
la  production  générale,  non  plus  qu'à  une  direction 
politique  législative  et  executive  unique  et  continue. 
Toutes  les  libertés  seraient  garanties  ainsi,  par  une 
ferme  autorité,  dans  une  prospérité  croissante,  dans 
l'ordre,  sans  que  la  République  ait  à  craindre,  dé- 
sormais, les  excès  de  la  ploutocratie  et  de  l'autocra- 
tie. Remplacés,  le  suffrage  universel  et  le  parlemen- 
tarisme seraient  définitivement  abolis. 

Le  pouvoir  spirituel  sera  intellectuel  et  moral.  Les 
philosophes  exerceront  le  premier  par  la  raison  ;  et 
les  femmes,  le  second  par  Tafifection.  Il  va  sans  dire 


278      DEUXIÈME    PARTIE   —   LA   CRISE   POLITIQUE 

que  le  pouvoir  spirituel  sera  nettement  séparé  de  tout 
pouvoir  temporel,  c'est-à-dire  de  toute  participation 
au  commandement  et  à  la  richesse.  Les  philosophes 
ne  devront  que  persuader,  et  les  femmes  qu'aimer. 
D'ailleurs,  ils  s'appuieront  sur  Ténergie  proléta- 
rienne qui  leur  fournira  la  sanction  nécessaire.  Ainsi 
le  pratique  s'inspirera  du  théorique  sans  le  vicier, 
et  le  théorique  éclairera  le  pratique  sans  l'énerver. 

La  dictature,  en  assurant  l'ordre,  permettra  d'a- 
bord la  liberté  spirituelle,  qui  seule  peut  mettre  fin 
à  l'anarchie  intellectuelle  et  morale.  «  Quelque  abu- 
sive que  doive  devenir  la  libre  discussion  dans  un 
milieu  dépourvu  de  convictions  quelconques,  dit 
A.  Comte,  il  faut  toujours  la  respecter  comme  néces- 
saire à  l'avènement  de  la  discipline  intellectuelle  et 
morale  qui  réglera  son  cours  ultérieur  ». 

Le  pouvoir  spirituel  permettra  à  la  dictature  de 
s'imposer,  malgré  l'ambition,  comme  à  la  richesse  de 
se  concentrer,  malgré  l'envie,  sans  que  l'ensemble 
social  n'ait  plus  rien  à  redouter  de  leurs  excès. 

Ainsi  sera  reconstituée  la  société  française  sur  une 
triple  base  inébranlable  :  une  féconde  administration 
des  biens  ;  un  énergique  gouvernement  ;  une  apai- 
sante religion,  par  laquelle  les  cœurs  retrouveront 
un  objet,  les  intelligences  une  heureuse  harmonie. 


TROISIEME  PARTIE 

LA   CRISE   MORALE 


CHAPITRE  PREMIER 
La  Femme  et  le  Positivisme 


«  L'amélioration  du  sort  des  femmes 
et  Textension  graduelle  de  leur  influence 
fournissent  la  meilleure  mesure  de  notre 
progression,  à  la  fois  négative  et  posi- 
tive, vers  la  vraie  perfection.  » 
Auguste  Comte. 
[Système  de  politique  positive.) 

((  J'ai  compris  mieux  que  personne  la 
faiblesse  de  notre  nature  quand  elle  n'est 
pas  dirigée  vers  un  but  élevé  et  inacces- 
sible aux  passions.  )) 

Clotilde  de  Vaux, 
[Lettre  à  A.  Comte.) 

Diderot  nous  avertit  :  «  Quand  on  écrit  des  fem- 
mes, il  faut  tremper  sa  plume  dans  Tarc-en-ciel,  et 
jeter  sur  sa  ligne  la  poussière  des  ailes  de  pa- 
pillon ». 

A  défaut  de  cette  élégance  raffinée,  on  y  peut 


280        TROISIEME   PARTIE   —   LA   CRISE   MORALE 

metlre  du  cœur.  Ou  peut  aussi  éviter  les  sottises  que 
font  dire  les  questions  mal  posées,  où  le  sophisme 
se  heurte  au  paradoxe  et  la  suffisance  à  la  vanité. 

La  femme  est-elle  Tégale  de  Thomme?  Question 
oiseuse.  Elle  n'est  pas  identique  à  Thomme,  ni  dans 
son  corps,  ni  dans  son  âme,  et  cela  suffit.  Avec  Jouf- 
froy,  nous  reconnaîtrons  que  «  tout  être  a  une  fin 
conforme  à  son  organisation  ». 

Nous  ne  rechercherons  pas,  non  plus,  si  la  femme 
est  apte  à  exercer,  avec  quelque  dressage,  les  mé- 
tiers masculins.  Nous  savons  que  la  civilisation  ne 
va  qu'avec  la  division  du  travail  social.  Son  premier 
pas  fut  la  différenciation  sociale  des  fonctions 
sexuelles.  Le  progrès  ne  consiste  point  à  unifor- 
miser pour  dissocier  ;  mais,  au  contraire,  à  spécia- 
liser pour  solidariser. 

Le  féminisme  nous  apparaît  ainsi,  avec  le  socia- 
lisme démagogique,  comme  une  des  formes  les  plus 
pernicieuses  de  Tindividualisme. 

Niveler,  c'est  tout  confondre.  Et  confondre,  c'est 
annihiler  les  valeurs,  qui  sont  toujours  des  diffé- 
rences. C'est  ainsi  que  l'individualisme,  en  ruinant 
la  société,  appauvrit  l'individu  d'autant. 

Le  féminisme  ne  grandit  pas  la  femme,  il  l'avilit. 
En  lui  dispensant  tous  les  «  droits  »  et  les  licences, 
il  lui  retire  sa  réelle,  sa  profonde  influence  sociale, 
ei  toute  chance  de  bonheur. 

Les  prolétaires  l'ont  éprouvé.  Depuis  qu'ils  ont 
tous  les  «  droits  »,  ils  n'ont  plus  aucune  liberté. 

Pour  le  crime,  dit-on,  il  faut  chercher  la  femme. 
Pour  les  vertus,  qui  font  les  sociétés  prospères,  non 


CHAPITRE   I    —   LA   FEMME   ET    LE    POSITIVISME     281 

moins.  Si  les  femmes  font  les  mœurs,  elles  les  défont 
:aussi.  On  ne  le  voit  que  trop,  présentement. 

Avec  leurs  «  droits  »,  elles  n'ont  pu  s'opposer  au 
divorce  qui  leur  a  fait  perdre  toute  garantie  de  di- 
gnité et  de  sécurité.  Dans  la  famille,  leur  situation 
«st  devenue  aussi  précaire  que  celle  de  l'ouvrier  dans 
la  Cité.  Elles  sont  désormais  à  la  merci  de  la  luxure 
du  mâle  comme  le  prolétaire  est  h  la  merci  de  la 
cupidité  du  riche.  Et  elles  ne  peuvent  même  plus 
réagir.  Elles  laissent  le  divorce  se  généraliser  dans 
ia  pratique.  Elles  le  laisseront  s'élargir  légalement 
jusqu'à  l'union  libre.  Peut-être  même,  affolées,  par 
une  dernière  aberration,  y  pousseront-elles. 

C'est  qu'elles  ne  peuvent  plus  rien  contre  les  bes- 
tialités déchaînées.  Leur  charme  et  leur  puissance 
étaient  dans  l'accomplissement  de  leurs  doux  devoirs. 
A  mesure  qu'elles  s'y  refusent,  pour  conquérir  «  l'in- 
dépendance »,  elles  vont,  en  réalité,  à  l'esclavage. 
Femelles  de  luxe  ou  bêtes  de  somme,  elles  ne  valent 
plus,  dès  lors,  que  pour  la  volupté  et  l'exploitation. 

Elles  commencent  à  s'en  apercevoir.  Les  satisfac- 
tions de  la  vanité  ou  de  l'ambition,  l'étourdissement 
dans  le  tourbillon  des  fêtes,  l'orgie  crapuleuse,  l'a- 
brutissement par  la  morphine,  l'opium  ou  l'alcool, 
le  spasme  des  étreintes  adultères,  des  stupres  gro- 
tesques ou  immondes...,  tout  cela  laisse  le  cœur  en- 
core plus  vide  et  l'âme  plus  désemparée,  en  face  de 
la  honte,  du  remords  et  de  la  misère.  Déjà,  elles  sont 
recrues,  leurs  nerfs  sont  usés.  Les  névropathies,  les 
psychoses  se  multiplient  et  s'aggravent.  D'âme,  elles 
sont  plus  lasses  encore.  La  fanfare  des  orchestres,  le 


282        TROISIÈME    PARTIE   —   LA   CRISE   MORALE 

bruit  de  la  rue  et  le  mugissement  des  machines  ne 
les  arrachent  point  assez  à  elles-mêmes.  Elles  s'en- 
nuient mortellement.  Leurs  folies  et  leurs  vices,  c'est 
de  Tennui  qui  s'exaspère. 

O.rtes,  il  ne  faut  pas  trop  généraliser.  Toutes  les 
femmes  ne  sont  pas  encore  a  dans  le  train  »  des  ca- 
tastrophes. Il  y  a  les  jeunes  filles  qui  ont  de  vagues  . 
aspirations  vers  une  meilleure  destinée,  aspirations^ 
qui  s'égareront,  qui  se  perdront  si  on  ne  les  éclaire 
point.  Il  y  a  les  femmes  de  foyer  quand  même.  Ce 
sont  les  plus  nombreuses,  d'ailleurs  ;  mais  elles, 
vivent  en  retrait,  et  ce  sont  les  autres  qu'on  voit,, 
qu'on  entend  et  qu'on  applaudit.  Sans  savoir  pour- 
quoi, avec  même  la  crainte  parfois  d'être  un  peu  ridi- 
cules, les  femmes  de  foyer  continuent  à  faire  ce 
qu'ont  fait  leurs  mères.  Ce  sont  elles,  d'abord,  qu'il 
nous  faut  fortifier  dans  leur  bon  sens. 

Balzac  affirme  que  a  les  êtres  sensibles  ne  sont  pas 
les  êtres  sensés  ».  C'est  faux.  Ou  plutôt  ce  n'est  exact 
que  lorsque  cette  sensibilité  est  déréglée.  Diderot, 
avant  l'explosion  du  romantisme  à  laquelle  assistait 
Balzac,  a  mieux  dit  :  «  Tandis  que  nous  lisons  dans 
les  livres,  les  femmes  lisent  dans  le  grand  livre  du 
monde.  Aussi  bien  leur  ignorance  les  dispose-t-elle 
à  recevoir  promptement  la  vérité,  quand  on  la  leur 
montre.  Aucune  autorité  ne  les  a  subjuguées.  Au  lieu 
que  la  vérité  trouve  à  l'entrée  de  nos  crânes  un 
Platon,  un  Aristote,  un  Épicure,  un  Zenon,  en  sen- 
tinelles, et  armés  de  piques  pour  la  repousser.  Elles 
sont  rarement  systématiques,  toujours  à  la  dictée  dui 
moment  ». 


CHAPITRE   I    —    LA   FEMME   ET   LE    POSITIVISME     283 

C'est  sur  ce  bon  sens  de  la  femme  et  sur  les  inspi- 
rations de  son  cœuf  que  nous  avons  à  compter. 

On  ne  reconstituera  point  la  société  française  sans 
l'efficace  coopération  de  la  femme.  Son  bonheur  est 
nécessaire  à  l'ordre.  Son  influence,  au  progrès.  C'est 
son  amour  qui  rend  les  libertés  possibles  et  les 
crée. 

En  France,  près  de  sept  millions  de  femmes  tra- 
vaillent, c'est-à-dire  sont  détournées  de  leur  véri- 
table destination.  Cela  représente  plus  du  tiers  de  la 
population  active  et  de  la  population  féminine.  La 
France  occupe  là  le  troisième  rang,  après  l'Autriche 
et  l'Italie.  Le  parlementarisme  aidant,  elle  passera 
bientôt  au  premier.  C'est  dans  la  décomposition  so- 
ciale, maintenant,  dans  les  pires  régressions,  qu'elle 
prend  la  tête  des  nations. 

«  L'ouvrière!  s'écrie  Michelet,  mot  impie,  sordide, 
qu'aucune  langue  n'eut  jamais,  qu'aucun  temps 
n'aurait  compris  avant  cet  âge  de  fer,  et  qui  balan- 
cerait à  lui  seul  tous  nos  prétendus  progrès  ». 

Voici  ((  l'indépendance  »  qu'on  invoque  :  45  mé- 
tiers féminins  rapportent  390  francs  par  an.  Notons 
encore  ceci  :  le  nombre  des  ouvrières  s'accroît  plus 
vite  que  celui  des  ouvriers,  et  la  proportion  des 
femmes  mariées  grossit. 

On  parle  de  préserver  la  femme  de  la  prostitution 
par  le  travail.  La  vérité,  c'est  que  l'atelier  féminin 
se  déverse  sur  le  trottoir,  —  par  la  corruption  de  la 
promiscuité,  les  nécessités  du  chômage  ou  pour  com- 
pléter un  salaire  d'appoint  insuffisant.  C'est  en  étant 
filles  de  peine   que  tant  de  malheureuses  se  pré- 


1284        TROISIÈME   PARTIE   —    LA    CRISE   MORALE 

parent  à  être  filles  de  joie.  La  destruction  du  foyer 
qui  en  résulte  active  aussi  la  propagation  de  la  dé- 
bauche, par  rhomme  et  la  femme. 

Le  travail  des  femmes  est  plus  démoralisant  que 
la  prostitution.  Il  pousse  les  filles  au  lupanar,  tandis 
que  la  prostitution  ne  les  pousse  point  à  Tusine.  La 
prostitution  se  peut  circonscrire,  le  travail  des 
femmes  a  une  propension  incoercible  à  se  géné- 
raliser. 

11  y  a  des  ligues  morales  contre  l'alcoolisme,  la 
pornographie,  la  débauche,  etc.  Elles  font  des  confé- 
rences, elles  publient  des  brochures,  elles  réclament 
des  lois  répressives,  elles  en  appellent  aux  juges,  — 
elles  ne  vont  pas  aux  racines.  Ces  philanthropes  et 
ces  moralistes  qui  s'agitent  avec  intempérance  pour 
dessaler  la  mer,  ils  feraient  mieux  d*appuyer  les 
syndicats  ouvriers  qui  s'efforcent  d'éliminer  la 
femme  de  Tatelier.  Voilà  une  belle  œuvre  moralisa- 
trice !  Pour  nous  ramener  à  Tordre,  il  faut  toujours 
en  revenir  aux  libertés.  Mais  peut-être  ne  tiennent- 
ils  point  tant  que  cela  à  réaliser  un  état  social  où  Ton 
se  passerait  de  moralistes  et  de  philanthropes  ! 

Bonaparte  ne  demandait  à  la  femme  que  de  faire 
des  enfants  pour  ses  armées.  L'empereur  d'Alle- 
magne, à  peine  plus  galant,  l'enferme  dans  le  cercle 
restreint  et  matériel  des  trois  K  :  Kinder,  Kûche, 
Kirche  (enfants,  cuisine,  église).  Le  positivisme  lui 
ouvre  un  champ  à  la  mesure  de  son  cœur. 

Le  polythéisme  entretenait  la  sensualité,  ce  qui 
favorisait  la  tendresse.  Le  catholicisme  cultivait  la 
pureté,  mais  parfois  au  détriment  de  l'amour.  Le  po- 


CHAPITRE   I   —   LA   FEMME    ET   LE   POSITIVISME     285 

sitivisme,  pour  qui  «  Tamour  ne  saurait  être  pro- 
fond s'il  n'est  pas  pur  »,  exalte  à  la  fois  la  pureté  et 
la  tendresse.  La  femme  qui  n'est  pas  chaste  ni  ai- 
mante, celle  que  nous  font  l'atelier,  la  rue  et  le 
((  monde  »,  est  une  monstruosité  sociale. 

C'est  dans  la  famille  que  toutes  les  vertus  de  la 
femme  s'épanouissent.  C'est  là  que  sa  bonté  rayonne. 
Le  foyer  est  son  royaume.  Là  sont  ses  puissances,  et 
donc  ses  vraies  libertés,  il  nous  faut  concevoir  la 
famille  comme  le  principal  moyen  d'assurer  l'action 
bienfaisante  de  la  femme  sur  l'homme. 

Reine,  mais  reine  d'amour,  comme  le  philosophe 
est  roi  d'intelligence,  et  le  prolétaire  roi  d'énergie, 
la  femme  n'a  que  la  mission  d'aimer.  Toutes  ses  fonc- 
tions s'y  rapportent.  C'est  par  là  qu'elle  est  supé- 
rieure à  l'homme,  comme  le  dit  A.  Comte,  «  quant  à 
l'attribut  fondamental  de  l'espèce  humaine,  la  ten- 
dance à  faire  prévaloir  la  sociabilité  sur  la  person- 
nalité ». 

Sans  doute,  puisqu'il  faut  aussi  agir  et  penser,  et 
non  pas  seulement  aimer,  le  commandement  restera 
dévolu  à  l'homme,  malgré  son  infériorité  morale  ; 
mais  la  femme,  d'autant  mieux  et  plus  efficacement, 
éclairera  et  dirigera  par  la  douceur  et  la  sympathie. 
La  femme  la  plus  respectée  n'est  pas  celle  qui  pour- 
voit aux  besoins  du  ménage.  Ce  n'est  pas  non  plus, 
sous  les  Cléopâtre  et  les  Catherine  que  l'influence 
féminine  a  prévalu. 

En  subordonnant  l'intelligence  et  l'énergie  au  sen- 
timent, le  positivisme  peut  seul  préparer  le  complet 
retour  de  la  femme  à  sa  destination  naturelle,  quand 


286        TROISIÈME   PARTIE   —    LA   GRISE   MORALE 

raffaiblissement  de  la  saine  croyance  catholique  l'en 
a  détournée.  «  Le  sentiment,  dit  Comte,  quand  il  est 
pur  et  profond,  rectifie  de  lui-même  ses  abus  natu- 
rels, parce  qu'ils  nuisent  nécessairement  au  bien 
qu'il  poursuit  toujours.  Mais,  au  contraire,  les  abus 
de  la  raison  et  ceux  de  Tactivité  ne  peuvent  être  si- 
gnalés, et  surtout  corrigés  que  par  Tamour,  qui  seul 
en  souffre  directement». 

Ainsi,  la  principale  conception  positiviste,  c'est 
«  rhomme  pensant  sous  l'inspiration  de  la  femme, 
pour  faire  toujours  concourir  la  synthèse  et  la  sym- 
pathie, afin  de  régulariser  la  synergie  ». 

La  famille  est  une  liberté  puisqu'elle  est  une  force 
sociale.  Il  s'y  peut  accomplir  une  action  libre  dont 
les  conséquences  politiques  et  sociales  sont  considé- 
rables. C'est  là  notre  liberté  fondamentale,  et  la 
source  vive  de  toutes  les  libertés  possibles.  A  mesure 
que  cette  source  se  tarit,  que  la  famille  se  dissout, 
la  légifération  intervient,  les  libertés  disparaissent. 
Et  tout  se  détraque,  car  on  ne  supplée  point  la 
vie.' 

Le  positivisme  réagit  vigoureusement  contre  les 
absurdités  révolutionnaires  et  métaphysiques  qui 
nous  entraînent  à  un  véritable  suicide  social.  11  fait 
mieux  que  de  nous  restituer  nos  libertés,  il  les 
élargit  et  il  les  accroît. 

Ainsi,  pour  la  famille,  il  la  veut  plus  forte  qu'elle 
n'a  jamais  été,  même  au  moyen  âge.  Comme  il  réin- 
corpore le  prolétaire  à  la  Cité,  il  fait  rentrer  la  femme 
au  foyer. 

On  sait  que  Comte  prescrit  le  mariage  à  la  fois 


CHAPITRE   I   —   LA   FEMME   ET   LE    POSITIVISME     287 

■exclusif  et  indissoluble.  Tout  en  rappelant  que 
«  Tesprit  relatif  du  positivisme  est  seul  apte  à  appré- 
eier  les  exceptions  sans  énerver  les  règles  »,  il  pousse 
plus  loin  que  le  catholicisme  cette  condition  essen- 
tielle du  véritable  mariage  monogame  en  conseillant, 
^près  les  longues  fiançailles  et  les  chastes  prélimi- 
naires, le  veuvage  éternel  et  la  communauté  du  cer- 
eueil.  «  L'absence  actuelle  de  tous  les  principes  mo- 
raux et  sociaux,  dit-il,  permet  seule  de  comprendre 
qu'on  ait  osé  ériger  doctoralement  l'inconstance  et 
la  frivolité  des  affections  en  garanties  essentielles  du 
bonheur  humain.  Aucune  intimité  ne  peut  être  pro- 
fonde sans  concentration  et  sans  perpétuité  ;  car  la 
seule  idée  du  changement  y  provoque.  Entre  deux 
êtres  aussi  divers  que  l'homme  et  la  femme,  est-ce 
trop  de  notre  courte  vie  pour  se  bien  connaître  et 
s'aimer  dignement?  » 

Voici  donc  les  caractères  propres  de  la  famille  po- 
sitiviste :  ((  Veuvage  éternel,  surintendance  mater- 
nelle de  Téducation,  alimentation  de  la  femme  par 
rhomme,  libre  suppression  des  dots  et  successions 
féminines,  faculté  de  tester  et  d'adopter.  Chacune 
de  ces  conditions  devient  indispensable  pour  que 
l'homme  puisse  dignement  subir  l'influence  continue 
de  la  femme,  sous  l'impulsion  simultanée  de  la  mère, 
de  l'épouse  et  de  la  fille,  également  assistées  ou  di- 
versement suppléées  par  la  sœur.  Sans  cette  sextuple 
garantie,  l'existence  domestique  ne  pourrait  assez 
préparer  et  seconder  l'activité  physique  ni  le  dévoue- 
ment religieux  ». 

On  voit  la  place  glorieuse  que  le  positivisme  fait  à 


288        TROISIÈME   PARTIE   —   LA   CRISE    MORALE 

la  femme,  en  la  libérant  des  servitudes  économiques^ 
et  quelle  mission  sublime  il  l'invite  à  remplir. 

D'abord  l'éducation.  <(  Surintendance  maternelle^ 
de  réducation  »,  dit  le  Maître.  Il  ajoute  :  «  Toute  la 
morale  spontanée,  c'est-à-dire  l'éducation  des  senti- 
ments, celle  qui  au  fond  affecte  le  plus  l'ensemble  de- 
là vie,  doit  dépendre  essentiellement  des  mères.  » 

L'ambiance  familiale  est  indispensable  à  la  for- 
mation des  sentiments  comme  à  leur  saine  direction. 
La  vie  commune,  le  contact  journalier,  aussi  l'amitié, 
plus  vive  d'un  sexe  à  l'autre,  nous  découvrent  seuls 
le  fonds  sympathique  de  la  nature  humaine,  et  en  y 
ajoutant.  On  ne  comprend  bien  que  ce  qu'on  aime. 
Ce  n'est  pas  chez  les  cuistres  et  en  latin,  c'est  dans 
la  famille  et  par  l'affection  qu'on  fait  le  mieux  ses 
«  humanités  ».  Et  sans  cette  connaissance  primor- 
diale, cette  éducation  initiale,  le  cœur  restera  tou- 
jours sec,  et  donc  l'esprit  tronqué  et  faux.  Mais  ce 
n'est  pas  seulement  sur  les  siens  que  la  femme  peut 
exercer  sa  douce  influence. 

Auguste  Comte  préconisait  le  salon.  On  entend 
bien  qu'il  ne  s'agit  pas  là  du  salon  mondain  où  Ton 
bostonne,  où  l'on  intrigue,  où  l'on  flirte,  où  Foiî 
médit,  où  l'on  étale  sa  richesse,  ses  infamies  et  ses 
stupidités.  Le  salon  et  le  club,  qui  devraient  être, 
d'après  Comte,  des  laboratoires  d'opinion  publique 
et  des  écoles  de  sociabilité,  c'est  à  peu  près  l'Uni- 
versité populaire,  comme  son  fondateur  l'avait 
conçue.  La  femme  y  eût  présidé  moralement.  Son 
influence  eût  été  précieuse  si  elle  avait  pu  y  pénétrer 
suffisamment.  «  Tendant  partout  à  faire  justement 


CHAPITRE   I    —   LA    FEMME    ET   LE    POSITIVISME     289 

prévaloir  rinfluence  morale,  dit  Comte,  le  sexe 
■affectif  réprouve  spécialement  les  brutalités  collec- 
tives :  il  supporte  encore  moins  le  joug  du  nombre 
-que  celui  de  la  richesse  ».  Elle  eût  donc  empêché  la 
déviation  et  Téchec,  qu'on  ne  peut  attribuer  qu'à 
rignoble  joug  du  nombre  et  de  l'argent,  d'une  œuvre 
utile  et  belle. 

Salon,  club  ou  université  populaire,  «  c'est  là  sur- 
tout, lit-on  encore  dans  le  Système  de  politique  posi- 
tive, que  les  femmes  feront  librement  prévaloir  leur 
douce  discipline  morale,  pour  réprimer,  à  l'état  nais- 
sant, toutes  les  impulsions  vicieuses  ou  abusives.  Un 
avis  indirect,  mais  opportun  et  affectueux,  y  dé- 
tournera souvent  le  philosophe  d'une  ambition  four- 
voyée ou  d'une  orgueilleuse  divagation.  Les  cœurs 
prolétaires  s'y  purifieront  habituellement  des  germes 
renaissants  de  violence  ou  d'envie,  sous  une  irrésis- 
tible sollicitude  dont  ils  apprécieront  la  sainteté.  Il 
y  a  peu  d'exemples  jusqu'ici  de  philosophes  détour- 
nés d'argumenter  quand  il  faut  sentir...  L'orgueil 
doctoral  sera  toujours  moins  disposé  que  la  violence 
populaire  à  l'efficacité  du  correctif  féminin  ;  car  le 
prolétaire  est  mieux  animé  que  le  philosophe  par  le 
principe  affectif,  dont  l'invocation  directe  constitue  la 
seule  arme  des  femmes.  Un  sophisme  leur  offre  beau- 
coup plus  d'obstacles  qu'une  passion.  L'influence 
féminine  dignement  subie  par  l'instinct  prolétaire, 
constitue  réellement  notre  principale  garantie  contre 
les  immenses  perturbations  sociales  que  semble 
devoir  susciter  l'anarchie  actuelle  des  intelligences. 
Quoique  l'esprit  ne  puisse  rectifier  des  sophismes 

19 


290        TROISIÈME    PARTIE    —    LA   CRISE   MORALE 

subversifs,  le  cœur  sait  nous  préserver  des  désordres- 
qu'ils  provoquent  ». 

Toute  éducation,  c'est-à-dire  le  perfectionnement, 
moral,  vient  de  la  femme.  C'est  pourquoi  les  acti- 
vités comme  les  pensées,  qui  sont  de  l'homme^ 
doivent  toujours  être  dominées  par  les  sentimentSy. 
qui  sont  de  la  femme. 
Laissons  Auguste  Comte  se  résumer  : 
«  Comme  mère  d'abord,  et  bientôt  comme  sœur^. 
puis  comme  épouse  surtout,  et  enfin  comme  fille,, 
accessoirement  comme  domestique,  sous  chacun  de 
ces  quatre  aspects  naturels,  la  femme  est  destinée  à 
préserver  Thomme  de  la  corruption  inhérente  à  son 
existence  pratique  et  théorique.  Sa  supériorité  affec- 
tive lui  confère  spontanément  cet  office  fondamental, 
que  l'économie  sociale  développe  de  plus  en  plus  en 
dégageant  le  sexe  aimant  de  toute  sollicitude  per- 
turbatrice, active  ou  spéculative.  Tel  est  le  but  es- 
sentiel de  Texistence  domestique  et  le  caractère  gé- 
néral de  ses  perfectionnements  successifs...  Nous 
sommes  à  tous  égards,  et  même  physiquement,  beau- 
coup plus  les  fils  de  nos  mères  que  de  nos  pères. 
Pareillement,  le  meilleur  des  frères,  c'est  assurément 
une  digne  sœur  ;  la  tendresse  de  l'épouse  surpasse 
ordinairement  celle  de  l'époux.  Le  dévouement  de  la 
fille  l'emporte  sur  celui  du  fils.  Il  serait  d'ailleurs 
superflu  d'expliquer  la  supériorité  habituelle  de  la 
domesticité  féminine.  La  femme  constitue  donc, 
sous  un  aspect  quelconque,  le  centre  moral  de  la 
famille...  Ainsi,  la  théorie  positive  de  la  famille  hu- 
maine se  réduit  enfin  à  systématiser  l'influence  spon- 


CHAPITRE   I    —    LA   FEMME   ET   LE   POSITIVISME     291 

tanée  du  sentiment  féminin  sur  Taclivité  mascu- 
line ». 

Non  seulement  la  femme  doit  être  universellement 
affranchie  de  tout  travail  salarié  ;  mais  il  la  faut  pré- 
server encore^  comme  les  philosophes,  de  tout  souci 
de  richesse  et  d'ambition.  Elle  devra  donc  librement 
renoncer  aux  dots,  dons  et  successions.  «  Car  les 
préoccupations  ambitieuses,  dit  A.  Comte,  nuisent 
davantage  aux  femmes  que  les  sollicitudes  maté- 
rielles. Prêtresses  domestiques  de  l'Humanité,  nées 
pour  modifier,  par  Taffection,  le  règne  nécessaire  de 
la  force,  elles  doivent  fuir,  comme  radicalement  dé- 
gradante, toute  participation  au  commandement  ». 

De  même  pour  le  philosophe.  Car  les  situations 
sont  analogues.  Ici,  la  constitution  politique  déter- 
mine Faction  du  pouvoir  spirituel  sur  Tautorité  tem- 
porelle nécessaire  ;  là,  la  constitution  domestique 
systématise  la  prééminence  du  pouvoir  moral.  La 
femme  et  le  philosophe,  c'est-à-dire  le  cœur  et  l'es- 
prit, concourent  à  contenir  et  moraliser  l'autorité 
matérielle.  «  La  femme  et  le  prêtre  constituent  les 
deux  éléments  essentiels  du  véritable  pouvoir  modé- 
rateur, à  la  fois  domestique  et  civique  ». 

Voilà  réalisée,  pour  la  première  fois  sur  notre 
planète,  la  parfaite  harmonie  de  l'activité,  de  l'in- 
telligence et  du  sentiment  qui  relie  la  population 
objective,  présente,  de  l'Humanité  aux  deux  popula- 
tions subjectives,  du  passé  et  de  l'avenir.  «La femme 
nous  pousse  vers  l'avenir,  tandis  que  le  sacerdoce 
nous  subordonne  au  passé,  la  masse  active  ayant 
pour  domaine  le  présent  ». 


292        TROISIÈME    PARTIE    —    LA    CRISE   MORALE 

Jamais  la  femme  n'a  été  promue  si  haut,  parce  que 
jamais  sa  véritable  nature  ne  nous  fut  si  complète- 
ment définie.  La  Vierge  Marie,  si  touchante  à  tant 
d'égards,  n'est  qu'une  grande  partie  de  la  nature  fé- 
minine idéalisée.  Le  positivisme  nous  révèle  toute 
l'adorable  intermédiaire  de  l'Humanité  qu'est  la 
femme.  C'est  par  elle  que  nous  pouvons  seulement 
concevoir  ce  Grand  Être.  «  Telle  est  leur  sublime 
destination,  dit  Comte,  aux  yeux  de  la  religion  dé- 
montrée. Le  Grand  Être  leur  confie  spécialement  sa 
providence  morale,  pour  entretenir  la  culture  di- 
recte et  continue  de  l'affection  universelle,  au  milieu 
des  tendances,  théoriques  et  pratiques,  qui  nous 
détournent  sans  cesse  ». 

Dans  la  religion  de  l'Humanité,  la  femme  est  donc 
glorifiée  successivement  comme  mère,  épouse,  fille 
et  sœur,  voire  comme  domestique.  Quatre  dimanches 
par  an  sont  consacrés  à  ce  culte.  De  plus,  à  la  fin  de 
chaque  année  bissextile,  on  célèbre  la  fête  collective 
des  femmes,  personnellement  sanctifiées. 

Les  femmes  sont  les  plus  douloureuses  victimes 
d'une  anarchie  qui  réveille  les  bestialités  primitives. 
Dans  ce  chaos  de  violences,  les  hommes  peuvent 
encore  s'anesthésier  d'orgueil.  A  tout  le  moins,  ils 
satisfont  leurs  grossiers  appétits.  Mais  avec  leurs 
pauvres  vanités  de  poupées  parées  et  empanachées, 
leurs  triomphes  d'alcôve,  les  femmes  ne  se  peuvent 
soustraire  longtemps  à  l'angoisse  du  néant  qui  les 
oppresse.  Elles  souffrent  de  n'avoir  plus  à  aimer 
qu'elles-mêmes  et  leurs  chiffons.  Est-ce  qu'elles  ne 
crient  point  leur  désespoir  jusque  dans  les  toilettes 


CHAPITRE   I    —   LA   FEMME   ET    LE   POSITIVISME     293 

extravagantes,  scandaleuses,  laides,  hystériques 
qu'elles  osent  porter  aujourd'hui?  Dans  le  peuple,  si 
elles  évitent  le  ruisseau,  elles  vont  à  l'alcool,  et  h  celui 
qui  affole  le  mieux,  l'absinthe. 

La  ménagère  et  la  mère  de  famille  qui,  malgré 
tout,  s'en  tiennent  à  leurs  devoirs,  en  arrivent  à  se 
demander  si  elles  ne  sont  pas  dupes,  s'il  n'y  a  pas 
mieux.  De  tous  côtés,  elles  entendent  justifier  les 
turpitudes  et  raisonner  les  insanités.  Elles  ne  font 
qu'hésiter,  certes  ;  mais  leurs  filles  sont  témoins  de 
leurs  hésitations.  Trop  souvent,  d'ailleurs,  elles  ont 
à  subir  les  brutalités  et  les  ignominies  d'un  mari  ou 
d'un  père  indigne.  S'il  n'y  a  pas  d'association  hu- 
maine sans  direction  unique  et  continue,  il  faut 
aussi  à  tout  gouvernement,  pour  qu'il  ne  soit  pas 
une  tyrannie  de  caprices  incohérents,  tracassière  et 
insupportable,  une  religion  pour  consacrer  et  régler 
aussi  bien  le  commandement  que  l'obéissance.  Nous 
retrouvons  l'anarchie  intellectuelle  au  principe  de 
tous  nos  désordres  et  de  nos  maux.  Tout  se  tient.  La 
société  française  est  à  reconstituer  de  fond  en 
comble. 

Le  positivisme  seul,  on  ne  saurait  trop  le  redire, 
parce  qu'il  embrasse  THumanité  tout  entière,  dans 
le  temps  et  l'espace,  peut  ordonner  cette  reconsti- 
tution. 

Mais  il  a  été  jusqu'ici  mal  entendu  de  nos  intellec- 
tuels, infatués  de  leur  érudition  et  de  leur  misérable 
logique.  Ils  ne  savent  que  savoir.  Pour  comprendre 
le  positivisme,  il  faut  avant  tout  savoir  agir  et  savoir 
aimer. 


294        TROISIÈME    PARTIE    —    LA    CRISE   MORALE 

Ce  sont  les  prolétaires  et  les  femmes  qui  souffrent 
le  plus  du  désordre  mortel  qui  les  a  exclus  du  foyer 
et  de  la  Cité.  Le  cœur  prolétarien  et  le  cœur  féminin, 
c'est-à-dire  Ténergie  et  Tamour,  nous  sauveront  et 
nous  régénéreront,  —  si  nous  pouvons  Têtre  encore. 


CHAPITRE  II 
La  Décomposition  morale 


Les  spirituels  chroniqueurs  et  les  aimables  philo- 
sophes, dont  l'essentielle  fonction  est  de  nous  amu- 
ser d'un  mot  et  de  nous  endormir  d'un  sophisme,  ont 
beau  jeu  contre  les  prophètes  de  malheur.  N'ont-ils 
pas  pour  eux,  d'abord,  l'innombrable  légion  de  ceux 
qui  ne  veulent  rien  voir  ni  savoir,  tout  l'énorme 
poids  mort  social  de  la  paresse  et  du  parasitisme. 
Jouir  du  moment,  jouir  quand  même,  amasser  de 
l'or  :  cela  durera  bien  autantqueleur  spasme.  Après, 
disent-ils,  on  se  débrouillera,  c'est-à-dire  nos  fils  se 
débrouilleront.  On  en  a  vu  bien  d'autres  :  la  guerre, 
la  Commune...  Amusons-nous. 

Depuis  que  les  esprits  chagrins  nous  annoncent  la 
fin  de  tout  dans  la  désolation  de  la  désolation,  on  va 
tout  de  même,  —  et  gaiement.  On  n'a  jamais  été 
aussi  gai.  A  Paris  seulement,  il  n'y  a  pas  moins  de 
deux  cent  mille  filles  de  joie  préposées  à  nos  nobles 
plaisirs,  —  sans  compter  les  hommes  de  lettres. 

Sous  la  Restauration,  on  dénonçait  déjà  la  plaie 


CHAPITRE   II   —    LA   DÉCOMPOSITION    MORALE      295 

-du  fonctionnarisme.  Les  Teste  et  Gubières  du  roi- 
citoyen,  pour  ne  pas  remonter  aux  Fouquet  du  roi- 
Soleil,  ont  précédé  les  politiciens  de  la  troisième 
République.  Il  y  a  un  siècle,  J.  de  Maistre  signalait 
un  cas  de  prostitution  infantile,  et  Ton  peut  lire  dans 
le  Journal  des  Concourt  (année  1863)  :  «  Aubriey  me 
contait  que  dans  la  rue,  hier,  une  petite  fille  de  sept 
ou  huit  ans  lui  avait  proposé  sa  sœur,  une  fillette  de 
quatorze  ans,  en  lui  offrant  de  faire,  avec  son  haleine, 
de  la  buée  sur  les  carreaux  de  la  voiture  où  ils  mon- 
teraient, de  manière  que  les  agents  de  police  ne 
voient  rien  ». 

Ce  qui  semble  donner  raison  aux  esprits  superfi- 
•ciels  et  faciles  qui  se  satisfont  d'un  calembour  et  des 
apparences,  c'est  que  l'agonie  est  lente,  beaucoup 
plus  lente  que  ne  l'avaient  pu  supposer  les  moralistes 
et  les  sociologues.  L'énergie  de  vivre  de  tout  orga- 
nisme social  est  considérable. 

Néanmoins,  lorsque  l'infection  est  généralisée, 
c'est  la  dissolution,  la  déliquescence,  et  Tissue  tra- 
gique est  fatale,  à  bref  délai. 

.  Pessimisme,  dira-t-on.  Non  pas.  Nous  ne  signa- 
lons qu'un  mal  trop  réel,  et  pour  qu'on  y  fasse  atten- 
tion avant  qu'il  soit  trop  tard  ;  nous  ne  désespérons 
que  des  principes  morbides  qui  décomposent  la  so- 
ciété, et  pour  qu'on  en  revienne  aux  principes  qui 
la  vivifieraient.  Est-ce  là  du  pessimisme? 

Mais  les  principes  que  nous  dénonçons,  —  suf- 
frage universel,  parlementarisme,  irresponsabilité, 
etc.,  —  sont-ils  aussi  nocifs  que  nous  le  prétendons, 
et  le  mal  aussi  grave  que  nous  le  disons  ? 


296        TROISIÈME   PARTIE   —   LA    CRISE   MORALE 

Des  principes  se  peuvent  discuter.  La  pourri- 
ture et  rincohérence  parlementaires  se  manifestent 
assez  par  notre  impuissance  au  Maroc,  les  affaires 
politico-financières,  liquidations,  Chartreuse,  Ro^ 
chette,  Marix,  fournitures  militaires  et  autres,  la 
révolte  des  fonctionnaires,  etc.,  pour  qu'il  soit  né- 
cessaire d'y  insister.  Nous  n'en  avons  pas  fini  avec 
les  scandales,  les  hontes  et  les  désastres  de  ce  ré- 
gime (1). 

Le  mal  ne  se  peut  contester.  Les  faits  sont  là.  Nous- 
citerons  les  plus  graves  :  la  criminalité  qui  s'étend 
jusqu'à  provoquer  la  désagrégation  sociale,  le  di- 
vorce qui  dissout  la  famille,  la  dépopulation  qui 
livre  la  nation. 

Dans  la  Revue  des  Deux-Mondes,  M.  Henri  Joly 
écrivait  dernièrement  : 

((  La  statistique  qui  vient  de  paraître  et  qui  donne 
une  récapitulation  des  années  allant  de  1901  à  1905, 


(1)  Le  Temps,  qui  est  obstinément  ministériel,  et  donc  aussi 
optimiste  qu'un  haut  fonctionnaire,  en  arrive  à  dire,  au  sujet 
des  boucheries  militaires  : 

((  Commerce  local,  presse  locale,  intérêts  locaux  :  c'est  tou- 
jours le  même  adjectif  qui  revient  dans  cette  histoire  véri- 
dique.  Ajoutez-y  les  représentants  locaux,  qui  interviennent 
auprès  des  pouvoirs  publics  en  faveur  de  la  viande  malsaine, 
et  vous  avez  tous  les  éléments  d'un  diagnostic  complet,  vous 
connaissez  le  mal  dont  nous  souffrons  :  c'est  la  ligue  des  inté- 
rêts particuliers  contre  l'intérêt  général.  Ah  !  l'on  disserte  sur 
la  crise  du  parlementarisme  ;  et  nous  avons  publié,  l'autre 
jour,  une  consultation  de  M.  Poincaré  sur  ce  sujet.  Mais  le  mal 
est  plus  profond  qu'on  ne  croit,  et  les  remèdes  que  l'on  propose 
sont  bien  anodins.  Le  mal,  c'est  l'impunité  ou  la  protection  de 
la  fraude;  c'est  le  gaspillage  des  ressources  de  la  nation.  C'est 
le  triomphe  du  braconnier  sous  toutes  ses  formes.  C'est  1© 


CHAPITRE   II   —   LA   DECOMPOSITION   MORALE      29T 

nous  montre  la  reprise  de  Taggravation  du  nombre 
des  crimes  et  une  reprise  qui  promet  d'être  forte- 
ment soutenue. 

«  ...Dans  les  dernières  années,  nous  voyons  les 
crimes  contre  les  personnes  aller  successivement  de 
1,037  à  1,103  et  à  1,216.  Si  nous  décomposons  ce 
total,  nous  voyons  monter  les  assassinats  de  140  k 
169  ;  les  meurtres,  de  163  à  186,  à  222,  à  230,  à  274  ; 
les  parricides,  de  9  à  12  ;  les  coups  et  blessures 
ayant  entraîné  la  mort,  de  145  à  171  ;  les  viols  sur 
les  adultes,  de  58  à  62. 

u  Les  crimes  contre  les  propriétés  déférés  au  jury 
étaient,  en  1902,  au  nombre  de  787.  Ils  sont,  en  1905, 
au  nombre  de  1,020.  Les  vols  et  abus  de  confiance 
qualifiés  ont  progressé  de  640*  à  654,  à  659,  à  690. 
Les  incendies  ont  été  de  120  à  141.  L'esprit  d'asso- 
ciation de  ces  malfaiteurs  est  venu  encore  aggraver 


budget  dévasté  par  le  bouiUeur  de  cru.  C'est  partout,  dans 
chaque  compartiment  de  nos  finances,  une  fissure  ouverte.  C'est 
la  dispersion  de  nos  eiïorts  et,  par  suite,  l'incapacité  de  rien 
faire  de  grand.  C'est  cette  coalition  des  routines  qui  fait,  par 
exemple,  que  la  France  veut  rester  à  tout  prix  le  Conservatoire 
de  la  marine  à  voiles,  parce  qu'il  y  a  des  primes  à  distribuer  : 
grosse  monnaie  électorale. 

a  Nous  pourrions  avoir  le  plus  bel  outillage  économique, 
puisque  nous  avons  tant  d'argent.  Nous  pourrions  aménager 
deux  ou  trois  ports  qui  laisseraient  très  loin  Anvers, Rotterdam, 
Hambourg.  Mais  nous  préférons  distribuer  nos  ressources  entre 
vingt  ou  trente  ports  qui  ont  des  députés  exigeants.  C'est  ainsi 
qu'un  énorme  budget  se  vaporise.  Il  se  répand  comme  una 
poussière  d'eau,  qui  mouille  la  terre  et  ne  la  féconde  pas.  En 
présence  d'un  tel  cas,  on  prône  des  systèmes  de  guérisoQ  : 
scrutin  de  liste,  renouvellement  partiel,  etc.  Ce  sont  des  re- 
cettes de  bonne  femme  ». 


298        TROISIÈME   PARTIE   —    LA    CRISE   MORALE 

le  péril.  Si,  en  1900,  on  comptait,  pour  100  affaires, 
126  accusés,  en  1905,  on  en  compte  147  )>. 

De  plus,  cette  augmentation  de  la  criminalité  va 
avec  Ténervement  croissant  de  la  répression  et  Tin- 
suffisance  croissante  de  la  police.  La  Cour  d'assises 
de  la  Seine,  sur  215- prévenus  qu'elle  avait  à  juger 
du  l^""  janvier  au  15  mars  1908,  a  prononcé  89  ac- 
quittements et  20  condamnations  avec  sursis,  soit 
plus  de  50  0/0  de  mises  en  liberté  immédiate.  Évi- 
demment, les  travailleurs  honnêtes  risquent  plus  que 
les  apaches. 

FauL-il  croire  que  les  jurés  de  la  Seine  sont  des 
philosophes  de  bonté  qui  pardonnent  tout  parce 
qu'ils  comprennent  tout?  Non  pas.  Ils  acquittent  par 
indifférence,  parce  qu'ils  ne  distinguent  plus  Tacte 
bon  socialement  de  Tacte  mauvais,  parce  qu'il  n'y  a 
plus  en  fait  de  société.  L'anarchie  intellectuelle  et 
morale  s'étend.  Une  société  qui  en  est  à  se  demander 
si  elle  se  peut  défendre  est  déjà  condamnée. 

En  1890,  la  proportion  des  affaires  «  classées  », 
c'est-à-dire  celles  dont  on  renonce  à  découvrir  les 
auteurs,  était  de  63  0/0  ;  actuellement,  elle  atteint 
71  0/0.  On  peut  donc  dire  que  15  0/0  seulement  des 
infractions,  délits  et  crimes  sont  punis. 

Le  plus  inquiétant,  c'est  l'accroissement  de  la  cri- 
minalité juvénile  qui  a  été  de  450  0/0  en  75  ans.  Elle 
est  plus  considérable  pour  les  crimes  que  pour  les 
délits,  et  surtout  pour  les  meurtres  et  assassinats. 
En  1830,  on  comptait  6,979  mineurs  délinquants  de 
16  à  21  ans;  en  1850,  13,910  ;  en  1880,  23,319  ;  en 
1890,  27,309;  en  1900,  30,485;  en  1905,  31,441. 


CHAPITRE   II   —   LA   DECOMPOSITION    MORALE      299 

-  Le  chiffre  des  suicides  qui  atteignait  8,1^0  en  1869, 
^'est  élevé  à  9,945  en  1907  ;  par  rapport  au  nombre 
des  décès,  il  a  doublé,  passant  de  59  à  125  pour 
10,000  décès.  C'est  ce  qui  juge  nos  progrès,  nos  lu- 
mières, et  toutes  les  grandiloquences  officielles. 

1      Pour  la  famille,  «  révolution  »  est  aussi  inquié- 

j  tante.  En  1885-1886,  il  y  avait  eu  14  divorces  pour 
1,000  mariages  célébrés  ;  en  1888,  il  y  en  eut  20  ;  en 

j;  .d889-1890,  23;  en  1896-1900,  27;  enfin,  en  1901- 
1905,  33  pour  1^,000  mariages. 
Les  sociologues  savent  bien  que  le  divorce  est  un 

I  de  ces  dangereux  remèdes  dont  il  faut  toujours  aug- 
menter la  dose  jusqu'à  l'intoxication  totale.  11  y  a 
•quelques  années,  nous  écrivions  :  «  Ayant  établi  le 
divorce,  nous  sommes  dans  l'obligation  de  l'élai^ir. 
Et  l'élargissant  aujourd'hui  jusqu'au  divorce  par 
•consentement  mutuel,  nous  devrons  l'élargir  demain 
jusqu'au  divorce  par  la  demande  d'un  seul,  —  et 
après  jusqu'à  l'union  libre.  C'est  fatal  ». 

Les  chiffres  mettent  en  lumière,  pour  tous,  ces 
considératioïis  générales.  On  sait  maintenant  que  le 
divorce  est  un  remède  qui  atténue  provisoirement 
quelques  inconvénients  du  mariage,  mais  qui  géné- 
ralise une  infection  mortelle.  C'est  de  l'homéopathie 
à  rebours. 

Enfin,  voici  qui  est  plus  grave  encore,  puisque 
cela  nous  avertit  non  seulement  de  notre  abaisse- 
ment moral,  de  notre  anarchie,  mais  encore  de  la 
dégénérescence  de  la  race.  Marquons-le  bien  :  en 
1907,  il  y  a  eu  793,000  décès  et  seulement  773,000 
naissances,  —  soit  un  déficit  de  20,000  Français. 


A  Boucicaut 

A  TenoM 

7,8  p.  100 
17,7      — 

5  p.  loa 

15       — 

300        TROISIÈME    PARTIE    —    LA   CRISE    MORALE 

L'année  précédente,  il  y  avait  encore  eu  806,000  nais- 
sances :  la  natalité  a  donc  diminué  de  33,000  d'une 
année  à  l'autre,  et  c'est  à  fléchir  encore  qu'elle  in- 
cline. 

Le  docteur  Boissard,  médecin  de  Thôpital  Tenon^ 
nous  dit  : 

«  La  fréquence  des  avortements  criminels  est  au- 
jourd'hui  si  considérable  que  cette  question  est  en- 
trée dans  le  domaine  de  la  clinique.  Veut-on  des 
preuves  ?  Voici  les  chiffres  qui  démontrent  que  sa 
progression  est  manifeste  et  partout  la  même  : 

«  Pourcentage  des  avortements  : 

A  Saint-Antoine 
1898..    .    .       6,8  p.  100 
1904..    .    .     18,5      — 

«  Ainsi,  partout,  la  progression  est  constante  et 
identique  :  en  1904,  on  observait  trois  fois  plus  d'a- 
vortements  qu'en  1898,  et  je  suis  sûr  que,  depuis^ 
cette  progression  est  allée  encore  en  augmentant 
sans  que  je  puisse  donner  des  chiffres  qui  seront 
toujours  incomplets  parce  que,  d'une  part,  un  cer- 
tain nombre  d'avortements  sont  soignés  dans  les  dif- 
férents services  de  médecine  et  de  chirurgie,  et  que^ 
d'une  autre  part,  nous  ne  voyons  pas  les  avortements 
qui  <(  marchent  bien  »,  c'est-à-dire  ceux  qui  évoluent 
sans  accidents. 

ce  Pour  ma  part,  j'estime  que  les  deux  tiers  des 
avortements,  si  on  élimine  les  avortements  des  syphi- 
litiques oudesalbuminuriques,  sont  des  avortements 
provoqués  criminels  ». 

D'autre  part,  le  professeur  Lacassagne  nous  dit^ 


CHAPITRE    II    —   LA   DÉCOMPOSITION    MORALE      301 

dans  son  livre,  Peine  de  mort  et  criminalité  :  «  Pajot 
estimait  qu'il  y  avait  plus  d'avortements  que  d'accou- 
-chenients...  Il  y  a  150  sages-femines  à  Lyon.  Une 
sage-femme  nous  raconte  qu'elle  voit  à  peu  près  trois 
avortements  par  semaine,  ce  qui  fait  environ  150  par 
an.  Prenons  une  moyenne.  Nous  pouvons  admettre 
que,  sur  150  sages-femmes,  il  y  en  a  100  qui  obser- 
vent 100  avortements  par  an,  soit  10,000.  Nous  sa- 
vons, d'autre  part,  qu'il  y  a  à  Lyon  de  8,000  à  9,000 
naissances  par  an.  Donc,  il  y  a  plus  d'avortements 
que  de  naissances». 

On  peut  s'en  tenir  là.  Cette  fois,  c'est  bien  la  fin 
de  tout.  Allons-nous  l'accepter? 

La  pourriture  sociale  s'étend  et  pénètre  chaque 
Jour  davantage.  On  ne  peut  plus  se  refuser  à  la  voir 
sous  tous  ses  aspects  :  la  prostitution,  le  proxénétisme, 
le  jeu,  Talcoolisme,  les  multiples  formes  de  la  dé- 
bauche, grossière  et  élégante,  la  pornographie,  etc. 
Les  esprits  les  plus  obstinément  optimistes  s'in- 
quiètent. 

Des  hommes  de  bien  s'élèvent  aujourd'hui  parti- 
culièrement contre  la  pornographie.  Associons-nous 
à  leur  vertueuse  protestation.  Il  y  a  l'enfance  à  pré- 
server, d'abord,  la  pudeur  féminine  à  défendre,  la 
dignité  française  à  soutenir.  Il  y  a  la  vilenie,  la  niai- 
serie, la  bestialité  à  contenir. 

Dans  un  congrès  qui  a  tenu  ses  séances  à  Paris, 
€n  1908,  on  a  vigoureusement  dénoncé  l'audace  des 
exploiteurs  de  la  pourriture  sociale. 

Rien  de  mieux,  certes. 

Les  philanthropes  et  les  moralistes  sont  de  bonnes 


302        TROISIÈME    PARTIE   —   LA   CRISE    MORALE 

gens,  qui  ne  manquent  pas  de  courage.  Là  surtout, 
il  fcuit  être  avec  eux  et  braver  résolument  le  ridicule, 
de  s'avouer  sain  et  propre.  C'est,  à  tout  le  moins, 
manifester  que  Tinfection  n'a  pas  tout  gagné. 

Est-ce  à  dire  qu'on  va  guérir  le  mal? 

Hélas  !  les  philanthropes  et  les  moralistes  affec- 
tionnent trop  les  tâches  faciles  et  glorieuses,  ils  ré- 
pugnent trop  à  la  pénible  et  vulgaire  besogne  de 
fouiller  le  social  pour  atteindre  les  racines  qui  y  sont 
enfoncées  profondément.  Ils  sont  généreux  et  élo- 
quents. On  souhaiterait  qu'ils  fussent  désintéressés 
et  ardents.  Leur  charité  ne  peut  rien  contre  la 
misère,  non  plus  que  leurs  ligues  contre  le  vice.  Il 
semble,  vraiment,  après  tant  d'expériences  décisives, 
qu'ils  négligent  de  s'en  prendre  décidément  au  mal 
même,  pour  avoir  toujours  à  exercer  leur  bienfai- 
sance sur  les  effets. 

Ils  assistent  aux  fêtes  de  charité  où  il  est  de  bon 
ton  de  se  montrer,  à  tous  les  congrès  que  préside  un 
membre  de  l'Institut,  ils  souscrivent  aux  Sociétés  et 
Ligues  où  l'on  décore  ;  mais  ils  ne  participent  jamais 
à  une  œuvre  forte,  positive,  d'éducation,  d'organisa- 
tion ou  de  reconstitution  sociale. 

Si  Ton  exhibe  des  filles  nues  sur  la  scène  d'un 
théâtre,  si  l'on  expose  d'ordurières  images  aux  de- 
vantures des  kiosques,  si  la  rue  est  envahie  par  une 
librairie  immonde,  c'est  qu'il  y  a  un  public  avide  de 
toutes  ces  saletés,  —  et  non  pas  seulement,  comme 
on  rinsinue  hypocritement,  les  désœuvrés  étrangers 
et  les  rastas  de  passage. 

Réprimons,  soit  :  peut-être  intimiderons-nous  un 


CHAPITRE   II   —   LA   DÉCOMPOSITION   MORALE      303^ 

temps  l'audace  de  cette  licence,  arrêterons-nous  un 
jour  la  propagation  de  cette  lubricité  ;  mais,  sachons- 
le,  ce  sera  pour  déplacer  ou  déguiser  la  dépravation, 
non  pour  la  supprimer,  ni  même  la  restreindre.  La 
répression,  en  cette  matière,  si  vigoureuse  qu'elle 
soit,  ne  saurait  aller  cautériser  les  profondeurs  cor- 
rompues où  les  sanies  s'élaborent. 

Au  congrès  international  contre  la  pornographie, 
on  a  préconisé  surtout  l'action  policière  et  judiciaire. 
Quelques  vœux  en  ce  sens,  voilà  tout  ce  qu'on  peut 
demander  à  des  congressistes.  C'est  moins  facile  à 
appliquer  qu'à  voter. 

On  en  a  à  la  pornographie.  C'est  bel  et  bien.  Mais 
qu'est-ce  que  la  pornographie?  Comme  on  ne  veut 
pas  voir  qu'elle  a  des  racines  profondes  avec  des  ra- 
mifications complexes,  comme  on  veut  la  traiter  par 
une  action  spécialisée,  il  la  faut  définir.  C'est  là  que 
les  difficultés  commencent.  La  pornographie  est  bien 
plus  subjective  qu'objective.  Toute  définition  ne  peut 
être  que  vague  ou  ridicule.  Les  chevaliers  de  la  pu- 
deur ne  redoutent  point  le  ridicule,  nous  le  savons, 
et  c'est  parfois  du  courage  quand  il  ne  s'agit  que  de 
soi-même;  mais  c'est  aussi,  le  plus  souvent,  de  la 
sottise  quand  on  prétend  exercer  un  office  social. 

Résumant  les  définitions  juridiques  des  tribunaux 
de  Limoges  et  de  la  Seine,  M.  Pourésy,  dans  son 
livre  La  Gangrène  pornographique^  déclare  :  «  Est 
obscène  tout  ce  qui  tend  publiquement  et  intention- 
nellement au  rapprochement  des  sexes  ».  Intention- 
nellement? Comment  le  reconnaîtra-t-on  ?  Et  puis, 
comment  ne  voit-on  pas  que  ce  qui  tend,  même  pu- 


304        TROISIÈME    PARTIE   —    LA   CRISE   MORALE 

bliquemont,  au  rapprochement  des  sexes,  est  encore 
€e  qu'il  y  a  de  plus  sain,  et  donc  de  moins  immoral? 

La  définition  de  M.  l'abbé  Sertillange  serait  meil- 
leure :  ((  La  pornographie  est  tout  ce  qui  trouble  la 
chair  ».  Mais  à  qui  ?  Il  y  a  des  maniaques  que  les 
gravures  de  modes  excitent  beaucoup  plus  qu'une 
eau-forte  de  Rops. 

Nous  aimons  mieux  celle  de  M.  Bérenger  :  «  La 
pornographie,  c'est  tout  ce  qui  peut  corrompre  l'en- 
fant »,  c'est-à-dire  toutes  les  saletés  qui  sont  expo- 
sées dans  la  rue  et  mises  sous  les  yeux  des  enfants. 
On  s'y  peut  tenir  pratiquement.  Mais  là  M.  Pourésy 
proteste  :  <(  Si  cette  thèse  était  admise  en  droit  cor- 
rectionnel, dit-il,  il  y  aurait  bien  peu  de  pornogra- 
phie publique  à  condamner,  car  la  plupart  des  pro- 
ductions obscènes  sont  heureusement  incomprises  de 
la  plus  grande  majorité  des  enfants  ».  Il  ne  s'agit  pas 
de  minorité  ni  de  majorité,  mais  de  possibilité.  Il  ne 
s'agit  pas,  noli  plus,  de  tracasser  et  de  condamner, 
mais  défaire  œuvre  d'assainissement  utile. 

M.  Pourésy  nous  cite  cet  exemple  bizarre  :  «  Il  y  a 
quelques  mois  seulement,  un  homme  d'une  cinquan- 
taine d'années,  me  disait  :  «  On  fait  bien  de  défendre 
les  enfants  contre  les  pornographes,  mais  nous, 
hommes,  nous  avons  besoin  que  l'on  nous  défende 
aussi.  Nous  avons  trop  d'occasions  de  nous  cor- 
rompre :  les  tentations,  les  excitations  à  la  sensua- 
lité sont  trop  puissantes  et  trop  nombreuses  dans 
notre  vie  privée.  Il  faut  qu'on  supprime  aussi  pour 
nous  ces  appels  aux  passions  sexuelles  que  la  porno- 
graphie impose  à  nos  regards  dans  les  rues  ».  N'en 


CHAPITRE   II   —   LA   DECOMPOSITION   MORALE      305 

déplaise  à  M.  Pourésy,  ce  monsieur  est  simplemeni 
un  aboulique  impulsif,  et  cela  ne  se  soigne  point  en 
écartant  toutes  les  occasions  que  le  malade  peut 
avoir  d'exercer  sa  volonté  et  sa  nolonté,aucontrairey 
mais  en  essayant  de  ranimer  cette  volonté  et  cette 
nolonté,  et  d'abord  par  Texercice.  Si  Ton  n'y  réussit 
pas,  il  n'y  a  qu'à  enfermer  le  bonhomme  ;  car  s'il  ne 
peut  résister  aux  suggestions  des  images  licencieuses^ 
il  ne  pourra,  non  plus,  résister  aux  invitations  às'en- 
ivrer  devant  les  portes  des  cabarets,  ni  aux  provo- 
cations à  tuer  que  lui  sera  une  arme  quelconque^ 
voire  un  simple  canif  de  poche. 

M.  Pourésy  est  bien  documenté.  Il  nous  dépeint 
la  pornographie  sous  tous  ses  aspects,  photogra-* 
phies,  cartes  postales,  journaux,  cafés-concerts^ 
théâtres,  livres,  moyens  anticonceptionnels,  etc.  Le 
mal  est  grand.  Nous  le  savons.  Mais  peut-être  n'est- 
il  pas  là  seulement.  Comme  tous  ceux  qui  s'absorbent 
dans  une  action  trop  spécialisée,  M.  Pourésy  y  rap- 
porte tout. 

Quoi  qu'il  en  dise,  ce  n'est  pas  la  pornographie 
qui  a  poussé  Soleilland  au  crime  et  l'enseigne  Ullma 
à  la  trahison.  «  Ullmo,  dit  M.  Pourésy,  ne  serait  pa& 
aujourd'hui  où  il  en  est  si  la  pornographie  ne  s'était 
mêlée  à  sa  vie.  Les  photographies  galantes,  les  soi- 
rées passées  dans  les  music-halls  de  T.  que  nous  con- 
naissons un  peu  l'ont  poussé  à  l'abîme  ».  Une  action 
sociale  qui  s'inspire  de  vues  aussi  simplistes  ne  sau- 
rait être  efficace. 

Il  faudrait  donc,  d'abord,  définir  la  pornographie. 
Première  difficulté.  L'ai%   la  science,  par  exemple^ 

20 


306        TROISlÈiME   PARTIE   —    LA   CRISE   MORALE 

seront  toujours  d'excellents  prétextes.  Si  on  les 
écarte  délibérément,  comme  le  proposent  de  farou- 
ches pudeurs,  on  risque  de  tomber  dans  le  grotesque 
ou  Todieux,  ainsi  qu'il  est  advenu  parfois,  —  et  non 
sans  dommage  pour  l'action  moralisatrice. 

Déjà,  au  congrès  même,  M.  Georges  Lecomte,  au 
nom  de  la  Société  des  gens  de  lettres,  a  prononcé  : 
((  Nous  avons  le  plus  grand  souci  des  libertés  légi- 
times de  Tart  ».  Et  ailleurs,  M.  Doumergue,  ministre 
de  l'Instruction  publique,  a  dit,  le  lendemain  du 
congrès  et  à  son  propos  :  a  Les  conditions  expresses 
d'une  réglementation  nouvelle  seraient  qu'elle  respec- 
tât tous  les  droits  de  la  pensée,  toutes  les  formes  de . 
l'art — pourvu  qu'elles  soient  vraiment  artistiques  — 
et  ne  laissât  nulle  place  à  l'arbitraire  ».  Les  indu- 
striels malpropres  que  nous  visons  peuvent  être  tran- 
quilles :  avec  de  telles  formules,  tout  peut  passer. 

L'art,  la  pensée,  la  beauté  î  Ce  qui  est  immoral  et 
malsain  n'est  pas  nécessairement  stupide  et  laid. 

S'il  en  est  ainsi,  le  plus  souvent,  c'est  que  la  boue 
n'a  pas  encore  atteint  toutes  les  parties  hautes.  Mais 
il  est  visible  qu'elle  monte... 

Jusqu'ici,  les  artistes  et  les  écrivains  de  grand  ta- 
lent ont  eu  d'autres  débouchés,  et  ils  avaient  quelque 
idéal.  Mais  la  concurrence  entre  les  talents  se  fait 
toujours  plus  âpre,  la  soif  d'  «  arriver  »  toujours  plus 
intense,  qui  ne  sauraient  supporter  les  désuets  scru- 
pules sur  les  moyens.  D'autre  part,  la  clientèle  por- 
nographique grossit  constamment  et  offre  ainsi  une 
prime  de  plus  en  plus  forte  à  la  production  spéciale 
qui  fait  sa  triste  joie. 


CHAPITRE   lï   —   LA   DÉCOMPOSITION   MORALE      307 

Les  marchands  de  vin  et  les  tenanciers  de  tripots 
sont  des  puissances  électorales  ou  parlementaires  : 
un  jour  viendra,  qui  est  proche,  où  les  mercantis  de 
la  pornographie,  par  leur  nombre,  leur  richesse, 
leur  influence  sociale,  n'auront  rien  à  leur  envier. 

De  Tart,  on  nous  en  donnera,  si  l'on  y  mette  prix. 
En  se  raffinant,  en  se  faisant  plus  intellectuelle,  plus 
artistique,  la  pornographie  élargira  son  champ  d'é- 
pandage.  Il  y  en  aura  pour  tous  les  goûts,  —  et  pour 
tous  les  dégoûts.  M.  Pierre  Louys  et  les  esthètes  se 
peuvent  réjouir  :  on  crèvera  en  beauté. 

Si  les  expédients  coercitifs  peuvent  atteindre  un 
mode  de  pornographie,  on  peut  être  assuré  d'avance 
que  ce  sera  pour  en  favoriser  et  même  en  susciter 
d'autres,  aussi  nocifs.  Tous  ces  abcès  sont  des  exu- 
toires.  Il  est  vain  de  chercher  à  les  soigner  les  uns 
après  les  autres,  et  il  est  peut-être  dangereux  de  les 
fermer  artificiellement. 

Aucune  loi  ne  saurait  avoir  la  souplesse  vivante 
qu'il  faut  pour  suppléer  une  âme.  Si,  à  la  rigueur, 
elle  peut  fixer  la  longueur  et  l'épaisseur  des  chemises 
des  acteuses,  elle  ne  peut  régler  les  mouvements 
lascifs,  les  sous-entendus  égrillards,  ni  les  imagina- 
tions, plus  ou  moins  morbides,  des  spectateurs.  Elle 
ne  peut  empêcher  l'obscénité  qui  se  trace  sur  les 
murs,  ni  surprendre  celle  qui  s'accomplit  dans  les 
bouges  bien  clos. 

La  police  ne  peut  rien  sur  l'imagination,  et  c'est 
l'imagination  qui  fait  surtout  l'obscénité  d'un  dessin 
ou  d'un  écrit.  Pour  les  cœurs  chastes,  tout  est  pur. 
Au  moyen  âge,  les  sculptures  des  cathédrales  étaient 


308        TROISIÈME   PARTIE    —    LA   CRISE   MORALE 

pures.  En  reproduisant  les  pires  lubricités  des  dam- 
nés, les  naïfs  artistes  médiévaux  voulaient  en  in- 
spirer rhorreur  et  non  le  désir.  Ils  y  réussissaient 
pleinement.  Aujourd'hui,  même  les  statues  grecques 
sont  obscènes.  Nous  en  avons  fait  Texpérience  dans 
un  milieu  ouvrier,  où  nous  avons  pu  observer  des 
enfants,  des  jeunes  femmes  et  des  jeunes  hommes 
défilant  devant  un  moulage  du  Discobole.  Pour  un 
voyou  des  faubourgs,  la  Bible  et  même  les  Évangiles 
sont  équivoques. 

Les  circonstances,  Tépoque,  le  milieu,  l'âge,  peu- 
vent modifier  le  caractère  moral  d'une  œuvre,  et 
pour  une  même  personne.  Ainsi,  pour  quelques-uns, 
Nana  était  un  roman  pornographique,  il  y  a  vingt- 
cinq  ans,  qui  est  une  «  étude  de  mœurs  »  aujourd'hui. 

L'obscénité,  au  fond,  elle  est  au  dedans  de 
rhomme.  Et  ce  n'est  pas  la  pornographie  qui  l'éveille. 
La  pornographie  vient  après  pour  la  satisfaire  à  bon 
compte,  et  commodément. 

Le  besoin  s'étant  fait  sentir,  des  professionnels  se 
sont  révélés  pour  le  satisfaire.  C'est  normal,  et  tout 
à  fait  dans  les  principes  de  l'économie  politique  et 
morale  de  notre  temps. 

Au  nom  de  quoi  veut-on  empêcher  que  les  uns 
poursuivent  les  plus  gros  profits  de  leur  labeur  ou  de 
leur  commerce  et  que  les  autres  recherchent  les 
meilleurs  plaisirs  qui  conviennent  à  l'âme  que  leur 
a  faite  ce  siècle  ?  L'argent  et  les  jouissances,  ce  sont 
les  seuls  ressorts  qui  subsistent.  Ils  jouent  comme 
ils  peuvent. 

Tout  est  épars.  Tout  ce  qui  pouvait  relier  est 


CHAPITRE  II   —   LA    DÉGOMPOSlTIOxN    MORALE      309 

rompu.  Tout  ce  qui  pouvait  rallier  est  conspué.  On 
proclame  que  les  individus  sont  libres,  qu'ils  n'ont 
plus  que  des  droits  et  qu'il  n'y  a  qu'une  autorité, 
celle  du  nombre.  Ou  il  faut  accepter  franchement  ces 
principes  dissolvants  jusqu'à  la  fin  de  tout,  ou,  si 
Ton  veut  vivre,  il  faut  réagir  et  reconstituer  la  so- 
ciété dissoute. 

On  n'a  pas  —  sauf  quelques  exceptions  tératolo- 
giques  —  la  vocation  de  la  pornographie  ;  on  ne  se 
résout  à  un  tel  métier  que  par  la  faim  et  par  le  lucre. 
C'est  la  demande  qui,  d'abord,  provoque  Toffre. 
Voilà  une  précieuse  indication  :  examinez  l'étalage 
des  libraires,  et  concluez.  Le  nombre  est  évidem- 

\  ment  pour  la  pornographie.  Respectez  donc  la  loi 

jque  vous  vous  êtes  donnée,  ou  coalisez-vous,  dès 
lors,  pour  la  chambarder.  La  politique  du  suffrage 
universel  a  pour  corollaire  Part  et  la  littérature  du 

I  suffrage  universel.  Ploutocratie  implique  pornocratie. 
Si  vous  réprouvez  celle-ci,  ô  bons  philanthropes  et 

;  moralistes  !  il  vous  faut,  avec  nous,  condamner 
celle-là,  —  combien  plus  pourrissante. 

La  corporation,  en  organisant  le  travail,  donnait 
l'orgueil  de  l'œuvre  produite.  Elle  avait  institué  une 

I  morale    professionnelle.  On   ne  travaille  plus  que 

1  pour  l'argent.  Les  économistes  ont  enseigné  qu'il  n'y 
avait  qu'un  devoir  :  gagner  le  plus  d'argent  possible. 
Pour  de  telles  leçons,  on  est  toujours  sûr  d'avoir  de 

I  brillants  élèves  qui  dépassent  leurs  maîtres.  Nous  en 
sommes  au  sabotage  :  le  plus  mauvais  travail  pour 
le  plus  fort  salaire.  Il  n'y  a  plus  que  des  saboteurs, 

\  en  haut  et  en  bas,  partout. 


310        TROISIÈME   PARTIE    —    LA    CRISE   MORALE 

La  pornographie  n'est  qu'une  manière  du  sabotage 
de  Tart,  —  et  donc  une  conséquence  de  l'anarchie 
économique.  Laissez  faire,  laissez  passer,  —  laissez 
empoisonner,  pourrir,  laissez  saboter. 

Est-ce  donc  la  moralité  publique  qu'il  faut  re- 
dresser? Gomment  ?  Vos  prêches,  il  faudrait  y  croire- 
vous-mêmes,  et  à  tout  le  moins  jusqu'à  vous  astrein- 
dre à  l'attitude  de  les  vivre. 

On  n'a  plus  d'autre  objet  que  de  jouir  quand  on 
n'a  plus  de  devoirs.  Et  Ton  n'a  plus  réellement  de 
devoirs,  —  ni  envers  soi-même,  puisque  l'individu 
isolé  n'est  plus  qu'un  accident  d'un  moment  ;  ni  en- 
vers son  métier,  puisqu'on  n'œuvre  plus  que  pour  le* 
gain  ;  ni  envers  la  famille,  puisque  le  divorce  et  le 
féminisme  spontané  l'ont  dissoute  ;  ni  envers  l'État, 
puisque  le  parlementarisme  l'a  désagrégé  ;  ni  envers 
la  société  même,  puisqu'il  n'y  a  plus  de  vie  sociale. 

Dans  cette  anarchie,  toute  jouissance  est  légitime, 
celle  que  donne  la  pornographie  comme  les  autres. 
On  ne  dose  pas  une  avalanche. 

C'est  l'abrutissement  de  l'individu,  dit-on,  c'est  la 
fin  de  la  race.  Qu'est-ce  que  cela  peut  fairô  à  qui 
n'a  pas  de  motif  de  vivre? 

Un  des  plus  actifs  ferments  de  décomposition, 
c'est  l'ennui.  Et  Ton  s'ennuie  parce  que  l'on  ne  se 
dépasse  pas,  parce  que,  limité  à  soi-même,  on  a 
vite  fait  de  connaître  tout  ce  qui  se  rapporte  à  soi. 
L'âme  s'épuise  et  languit  dans  la  prison  d'un 
égoïsme.  Quand  il  n'a  plus  d'autre  objet  que  les  plai- 
sirs de  son  corps,  l'homme  en  a  tôt  fait  le  tour,  mal- 
gré toutes  les  vilaines  folies  qu'il  peut  inventer,  — 


CHAPfTRE   II   —   LA    DÉCOMPOSITION   MORALE      311 

et  alors  il  n'a  j3lus  qu'à  se  brûler  la  cervelle.  C'est 
ce  qu'il  fait,  parfois,  et  de  plus  en  plus,  comme  on^ 
Ta  vu. 

Et  c'est  là  un  énorme  progrès,  paraît-il,  puisque 
des  fonctionnaires  universitaires  peuvent  écrire,  à 
Theure  présente  :  «  Les  maîtres  d'école  »,  les  «  ré- 
gents »  de  l'ancien  temps  ne  manquaient  ni  de  dé- 
vouement ni  d'adresse,  et  ils  sont  arrivés  à  des  ré- 
sultats bien  inférieurs  à  ceux  qu'obtient  de  nos  jours 
l'instituteur  du  moindre  hameau  ». 

Nous  applaudissons,  néanmoins,  à  la  campagne 
contre  la  pornographie.  Elle  ne  pourra  rien  contre 
la  pourriture  sociale,  sans  doute  ;  mais  elle  préser- 
vera peut-être  quelques  enfants  du  peuple  d'un  ap- 
prentissage trop  précoce  du  vice,  elle  gardera  un 
peu  notre  dignité  à  l'extérieur. 

Il  y  a  plus.  On  fait  appel  à  l'opinion  publique  : 
cola  fera  mieux  sentir  combien  il  importe  de  la  réor- 
ganiser en  lui  donnant  une  sage  direction.  Les  Ligues 
des  philanthropes  et  moralistes  ne  sont  que  les  dé- 
bris impuissants  du  pouvoir  spirituel.  Peut-être  s'en 
apercevra-t-on  un  jour. 

Il  y  a  mieux  encore.  Si  ceux  qui  ont  entrepris 
cette  campagne  sont  sincères  et  intelligents,  comme 
on  le  doit  supposer,  ils  seront  entraînés,  par  la  lo- 
gique môme  de  leur  activité,  à  commencer  une  réac- 
tion heureuse  contre  les  principes  dissolvants  qui 
ont  déterminé  la  pourriture  sociale  dont  la  porno- 
graphie n'est  qu'une  des  purulences. 

Certes,  la  vie  n'a  jamais  été  plus  facile,  le  calme 
apparent  plus  complet,  et  toutes  les  licences  moins 


312        TROISIÈME   PARTIE    —    LA   CRISE   MORALE 

contenues,  pour  qui  s'en  tient  à  sa  propre  manière 
et  se  satisfait  de  passer. 

Mais  la  vie  d'un  homme  social  est  faite  d'autre 
chose.  Suivant  Auguste  Comte,  Thumanité  est  Ten- 
semble  continu  de  tous  les  êtres  convergents.  Un 
homme  est  donc  un  être  social,  continu  et  conver- 
gent. Il  n'est  rien  autre  qu'une  brute  mauvaise  aux 
autres  et  à  lui-même  s'il  ne  continue  ses  ascendants, 
s'il  ne  se  relie  à  ses  contemporains  et  s'il  ne  laisse 
rien  de  lui  à  ses  descendants  pour  que  ceux-ci  le 
continuent  à  leur  tour. 

On  a  dit  qu'on  pouvait  user  du  téléphone  et  être 
un  barbare  ;  il  est  aussi  vrai  qu'un  boulevardier  qui 
use  et  abuse  de  toutes  les  jouissances  raffinées  de  la 
civilisation,  un  politique  qui  savoure  toutes  les  vo- 
luptés du  pouvoir,  aussi  la  mondaine  qui  se  pare  de 
riches  joyaux  pour  être  admirée  et  le  prolétaire  ivro- 
gne ne  sont  souvent  que  des  malheureux. 

La  prospérité,  la  paix  et  la  liberté  sont  de  formi- 
dables dissolvants,  quand  il  n'y  a  plus  d'âme.  Et  il 
n'y  a  plus  d'âme,  quand  il  n'y  a  plus  d'ordre. 

AJors,  la  prospérité  est  faite  surtout  du  gaspillage 
insensé  du  capital  humain  hérité  des  ancêtres  et  que 
nous  avions  à  transmettre,  accru  de  notre  apport,  à 
la  postérité,  aussi  de  l'oubli  des  devoirs  impérieux 
que  nous  avons  envers  nous-mêmes,  envers  les 
autres,  et  tout  particulièrement  envers  ceux  qui  con- 
tribuent à  produire  cette  prospérité.  Alors,  la  paix 
n'est  pas  le  résultat  d'un  équilibre  de  forces,  mais 
•d'une  langueur  commune,  d'un  renoncement  décou- 
ragé. Alors,  la  liberté  n'est  pas  l'organisation  de 


CHAPITRE   II   —   LA   DECOMPOSITION   MORALE      313 

toutes  les  forces  positives,  pour  développer  toujours 
•plus  les  possibilités  de  la  liberté  ;  mais  le  lâcher  de 
toutes  les  instincts  destructeurs,  et  d'abord  de  la  li- 
berté elle-même. 

Toutes  les  civilisations  mortes  ont  connu  cette  vo- 
lupté de  l'agonie.  Prenons  y  garde.  En  s'endormant 
sur  la  vase,  on  s'y  enfonce. 

Voyez  où  nous  en  sommes  avec  notre  scepticisme. 
Rien  ne  nous  fait  plus  réagir.  Les  pires  scandales 
font  sourire.  Si  Wilson  avait  eu  de  la  patience,  il 
serait  ministre  aujourd'hui,  comme  les  autres.  Plus 
l'exploitation  politicienne  du  pays  s'intensifie,  plus 
les  électeurs  votent  pour  les  exploiteurs.  Les  mou- 
vements d'opinion  ne  sont  plus  qu'une  affaire  de  pu- 
blicité. Les  idées  profondes  et  les  sentiments  vrais 
n'agitent  plus  les  foules;  les  sophismes  livresques 
ont  dénaturé  les  intelligences  comme  la  grandilo- 
quence électorale  a  anesthésié  les  cœurs. 

Il  n'y  a  donc  pas  à  compter  sur  une  réaction  géné- 
rale spontanée  des  idées  et  des  sentiments,  non  plus 
qu'à  la  provoquer.  On  n'attire  plus  l'attention  dis- 
traite des  Français  que  par  des  procédés  grossiers 
qui  vont  à  l'encontre  même  du  but  qu'on  se  propo- 
serait. Il  n'y  a  que  les  partis  qui  se  peuvent  faire  en- 
tendre aujourd'hui.  Or  il  n'est  pas  un  parti  qui  ne 
préfère  ses  propres  succès  à  l'établissement  de  l'ordre 
national.  Sous  cet  aspect,  tous  les  partis  se  valent  qui 
ruinent  la  France  en  la  divisant. 

A  l'heure  présente,  il  n'y  a  pas  à  faire  autre  chose 
que  de  montrer  à  une  élite  où  nous  conduisent  nos 
erreurs,  rappeler  les  principes  vitaux  de  toute  so- 


314        TROISIÈME   PAPfTlE   —   LA   CRISE   MORALE 

ciété,  rallier  les  bonnes  volontés,  et  les  préparer  et 
libérer  l'opinion  publique  de  la  presse  vénale  qui 
Ténerve,  pour  l'organiser  et  la  diriger  sagement. 

Et  c'est  insuffisant  sans  doute.  Que  peuvent  quel- 
ques hommes  de  cœur  devant  l'énorme  chaos  de  rêve 
où  divague  la  société  française  hallucinée  ? 

Pour  la  tirer  de  sa  torpeur,  il  ne  faut  rien  moins 
que  la  diane  stridente  du  malheur.  Il  faut  que  chaque 
Français  entrevoie  d'une  manière  concrète  la  fin  de 
sa  race,  que  les  femmes  aient  horreur  de  la  stérilité 
qui  les  détraque,  que  chacun  ressente  la  souffrance 
sociale  de  l'anarchie.  Il  faut  une  secousse  qui  ébranle 
profondément  la  société  et  lui  restitue  l'instinct  de 
vivre  et  la  saine  volonté  de  la  force  qui  en  est  la 
primordiale  manifestation. 

La  prospérité,  la  paix  et  la  liberté  présentes  sont 
effrayantes  pour  qui  sait  voir.  C'est  la  prospérité  de 
ceux  qui  ne  désirent  plus  rien  de  ce  qui  est  dési- 
rable, la  paix  de  ceux  qui  subissent  tout  pour  ne  rien 
affronter,  la  liberté  du  suicide  ou  le  suicide  de  la 
liberté. 

On  n'ose  souhaiter  le  miracle  salvateur  de  la  pau- 
vreté qui  fait  aimer  tout  ce  qui  est  grand,  beau  et 
fort,  tout  ce  qui  ne  s'achète  pas  et  tout  ce  qui  donne 
la  joie  de  vivre  ;  on  n'ose  désirer  la  guerre  qui  forge 
les  caractères,  suscite  les  héroïsmes  et  resserre  les 
solidarités  nationales  ;  on  n'ose  appeler  le  despo- 
tisme rude  qui  discipline  aux  libertés  positives... 

Et  pourtant... 

On  n'évitera  pas  l'inévitable.  Mais  notre  enseigne- 
ment peut  en  tirer  la  leçon  qui  régénère  et  notre  ac- 


CHAPITRE   II    —-    LA   DÉCOMPOSITION   MORALE      315 

tien  peut  préparer  la  reconstitution  possible.  Là  est 
la  tâche  essentielle  à  laquelle  doivent  s'employer  les 
hommes  de  cœur  et  d'intelligence. 

Et  c'est  à  ceux-ci  seulement  que  nous  nous 
adressons. 

En  dehors  des  partis,  au-dessus,  inaugurons  le 
grand  pouvoir  spirituel  qui  assume  d'organiser  et  de 
diriger  l'opinion  publique,  et  pour  cela,  d'abord, 
acceptons  franchement  les  conditions  de  désintéres- 
sement entier  que  cette  mission  impose. 

Soyons  avec  la  masse  afiective,  toujours,  même 
dans  ses  égarements,  et  pour  la  ramener.  Aidons 
sincèrement  les  prolétaires  à  s'incorporer  à  la  so- 
ciété, à  organiser,  dans  les  mutualités,  les  coopéra- 
tives, les  syndicats,  les  universités  populaires,  leurs 
libertés  politiques  et  sociales.  Ne  laissons  pas  à  la 
seule  démagogie  le  prestige  de  Tamour  social. 

De  toutes  parts,  à  l'anarchie  qui  détruit,  opposons 
l'action  positive  qui  construit.  Si  médiocres  que 
puissent  être,  sous  un  régime  de  dispersion  systé- 
matique, nos  éditlces,  ce  sont  les  seuls  qui,  solide- 
ment fondés,  ne  seront  pas  emportés  par  la  tour- 
mente prochaine. 

On  le  sait  de  reste,  ceux  qui  se  voueront  à  cette 
tâche  austère  ne  seront  jamais  nombreux,  car  il  faut 
renoncer  décidément  aux  succès  ordinaires  qui  se 
marquent  par  les  acclamations,  les  places,  les  dis- 
tinctions et  l'argent.  Il  n'importe  ;  ce  sont  quelques 
justes  seulement  qui  sauvent  les  Cités  maudites. 

Pour  être  de  ces  justes,  ou  plutôt  de  ces  sages,  il 
faut  que  notre  vie  soit  une  prière  constante,  nous 


3iÙ        TROISIÈME    PARTIE    —    LA    CRISE    MORALE 

voulons  dire  une  vie  vraie  dont  chaque  acte  résume 
simplement  tout  ce  qui  la  constitue,  tout  ce  qui  en 
fait  le  prix  pour  des  hommes  :  aimer,  penser,  agir. 


CHAPITRE  m 
L'Individualisme 


Il  n'est  pas  de  citoyen  français,  écrivain  ou  ora- 
teur, qui  ne  se  fasse,  aujourd'hui,  le  champion  de 
quelque  droit.  C'est  par  là  qu'on  attire  Tattention 
des  foules.  Les  «  chevaliers  de  la  circonstance  »  en 
découvrent  tous  les  jours  d'inédits,  et  il  n'en  est 
pas  un  qui  ne  soit  une  rupture  d'un  lien  social. 

Ces  conquêtes,  faciles  sous  un  régime  d'irrespon- 
sabilité et  de  corruption,  se  réalisent,  nécessaire- 
ment, sur  la  société  même.  Nous  sommes  une  gé- 
nération de  fils  de  famille  prodigues,  et  c'est  au  fond 
le  droit  de  gaspiller  le  capital  accumulé  par  nos  an- 
cêtres que  nous  revendiquons  si  âprement. 

Lorsque  la  victoire  de  toutes  ces  fameuses  reven- 
dications sera  complète,  c'est-à-dire  lorsque  rien 
ne  reliera  plus  les  Français  à  un  ensemble  continu, 
lorsque  l'individu  errera  dans  le  chaos  des  ruines 
amonceléeS;,  hostiles,  sans  sécurité,  sans  liberté,  sans 
amitié,  sans  espérance,  peut-être  comprendrons-nous 
alors  ce  que  valait  la  société  française,  et  mettrons- 


CHAPITRE   III    —    l'individualisme  317 

Tious  autant  d'ardeur  à  la  reconstituer  qu'aujourd'hui 
de  fureur  à  la  détruire. 

Ce  sera  d'abord  nous  reconnaître  des  devoirs. 

Si  ce  n'est  pas  s'assurer  le  succès  du  moment,  dont 
nous  n'avons  cure,  c'est  faciliter  la  tâche  de  recon- 
stitution que  de  parler  des  devoirs  plus  souvent  que 
des  droits. 

Les  devoirs  sont  positifs,  les  droits  sont  négatifs  ; 
ceux-là  sont  une  capitalisation  de  forces  sociales, 
ceux-ci  sont  une  dépense  ;  ceux-là  sont  la  coopéra- 
tion féconde,  ceux-ci  sont  le  parasitisme  mortel.  Les 
devoirs  sont  remplis  par  tous  et  sont  pour  tous,  en 
définitive  ;  les  droits  sont  pour  quelques-uns  et 
contre  d'autres,  ou  encore  —  et  c'est  bien  la  mystifia 
cation  suprême  —  s'ils  sont  exercés  par  tous,  c'est 
contre  tous.  Les  devoirs  fortifient  la  société  de  toutes 
les  forces  qui  convergent  vers  elle,  les  droits  l'affai- 
blissent de  tout  le  sang  qu'on  lui  soutire  ;  ceux-là 
disciplinent,  forgent  les  volontés  individuelles,, 
ceux-ci  dispersent,  énervent,  atrophient  les  énergies. 

Qui  ne  voit  que  si  chacun  faisait  tout  son  devoir, 
et  plus,  sans  peser,  c'est-à-dire  sans  frauder,  les 
choses  iraient  mieux,  —  en  ordre,  en  justice,  en  li- 
berté et  en  humanité?... 

Pourquoi  ne  le  fait-on  pas,  ou  rarement,  ou  en 
rechignant,  par  contrainte  ?  Est-ce  mauvaise  volonté 
ou  stupidité  ? 

Sans  doute,  si  l'école  officielle,  avec  son  manda- 
rinat, son  psittacisme,  a  développé  tératologique- 
ment  le  verbalisme,  la  vanité  de  la  singerie  d'éru- 
dition, elle  n'a  pas  su  mettre  en  valeur  le  fonds  so- 


318        TROISIÈME   PARTIE    —    LA   GRISE   MORALE 

lide  de   la  race,  rintuition  claire,  le  bon  sens  pra- 
tique, qui  sont  le  génie  et  Tintelligence  populaires, 
ni  les  caractères  au  surplus.  Mais  ce  n'est  là  qu'une 
des  manifestations  de  notre  désocialisation,  et  non  . 
la  cause. 

C'est  le  système  parlementaire  universalisé  qui 
est  la  cause  principale  du  mal  dont  nous  languissons. 
C'est  lui  qui  infecte  tout  Torganisme. 

Il  en  est  qui  accusent  plutôt  les  idées,  l'irréligion. 
C'est  ne  s'en  tenir  qu'aux  apparences.  Ce  sont  des 
obligations  morales  de  la  foi  dont  on  se  débarrasse 
bien  plus  que  de  la  foi  elle-même.  Et  ce  qu'on  cherche  j 
dans  la  démagogie  et  le  matérialisme^  ce  sont  des 
facilités  personnelles  bien  plus  que  la  justice  et  la  î 
vérité.  Les  théories  ne  viennent  qu'après  coup,  pour 
expliquer  —  et  excuser  —  les  actes.  Aujourd'hui,  on 
met  en  théorie  le  vol,  l'assassinat,  la  trahison,  la  lâ- 
cheté, la  prostitution.  C'est  le  plus  sûr  résultat  de 
l'instruction  sèche  du  livre  de  donner  cette  aptitude 
dangereuse  au  sophisme,  habile  justificateur  des  pires 
défaillances.  Attachons  moins  d'importance  aux  pa- 
radoxes qu'aux  gestes  inquiétants.  Et  ceux-ci  sont 
favorisés,  déterminés,  provoqués  même  par  la  fièvre 
politicienne  qui  exténue  le  pays. 

L'état  d'esprit  de  nos  instituteurs,  égarés  par  une 
logique  absolue,  quoique  insuffisamment  éclairée, 
surtout  insuffisamment  vivifiée  par  l'âme,  est  devenu 
un  péril  national.  A  qui  la  faute  ?  M.  George  Duruy 
nous  le  dit,  dans  son  livre  École  et  Patrie  :  «  Les 
politiciens  qui,  depuis  trente  ans,  travaillent  à  per- 
vertir et  à  corrompre  des  hommes  qui,  sans  eux, 


CHAPITRE   III    —    l'individualisme  319 

Seraient  probablement  restés  de  bons  et  utiles  servi- 
teurs du  pays,  peuvent  être  fiers  de  leur  œuvre  !  Le 
grain  qu'ils  ont  semé  lève,  et  la  moisson  promet  !  » 

-Mais  c'est  moins  encore  aux  politiciens  qu'il  faut 
s'en  prendre  qu'au  régime  néfaste  qui  les  produit 
nécessairement. 

Le  suffrage  universel  est  la  désorganisation  poli- 
tique. Étant  le  moyen  de  revendication  de  tous  les 
«  droits  »,  c'est-à-dire,  entendons-nous,  de  tous  les 
intérêts  particuliers,  il  est  l'oubli  de  tous  les  «  de- 
voirs »,  entendons  de  tous  les  intérêts  généraux. 

Il  ne  faut  pas  attendre  des  hommes  plus  qu'ils  ne 
peuvent  donner.  Si  chaque  commerçant  est  consulté 
sur  la  réglementation  de  son  commerce,  il  décidera 
la  fraude,  la  falsification  et  le  monopole  ;  si  chaque 
ouvrier  est  consulté  sur  les  conditions  du  travail,  il 
votera  pour  la  paresse  et  les  plus  hauts  salaires  ;  si 
chaque  conscrit  est  consulté  sur  le  temps  de  service 
qu'il  doit  à  la  patrie,  il  acclamera  le  désarmement, 
' —  et  s'il  est  pourvu  de  son  certificat  d'études,  s'il  a 
pris  l'habitude  des  grands  mots,  du  sophisme,  pour 
se  justifier,  il  prouvera  que  la  patrie  est  un  préjugé. 

Tout  le  mal  est  là.  Et  avec  notre  parlementarisme 
qui  ne  flatte  que  les  lâchetés^  parce  qu'il  ne  se  sou- 
tient que  par  les  lâchetés,  le  péril  ira  s'aggravant. 
«  Tenir  tête  à  quelqu'un  ou  à  quelque  chose,  dit  M. 
George  Duruy,  est-ce  que  cela  se  sait  encore  en 
.  France,  à  cette  heure  ?  Les  esclaves  ivres,  ô  déri- 
sion !  on  se  défend  contre  eux  en  leur  versant  à 
boire  !  » 

Tout  est  donc  dénaturé,  tout  est  confondu,  les 


t 


320        TROISIÈME   PARTIE    —   LA    CRISE   MORALE 

idées  et  les  hommes.  La  démocratie,  la  libre-pensée^ 
le  socialisme  nous  apparaissent,  dans  ce  gâchis^ 
comme  des  erreurs  énormes  ;  mais,  somme  toule^ 
rien  n'est  moins  certain.  Il  y  manque  l'épreuve  loyale. 
Jusqu'ici,  ils  ne  se  sont  exprimés  que  dans  des  con- 
ditions anormales.  Et  ce  n'est  pas  un  des  moindres- 
griefs  qu'on  ait  à  faire  au  régime  parlementaire  que 
de  fausser  ainsi  toutes  les  expériences  sociales. 

Le  suffrage  universel  est  à  coup  sûr,  contrairement 
à  ce  qu'espéraient  ceux  qui  Font  institué,  le  meilleur 
moyen  de  gouverner  —  exploiter  serait  plus  exact 
—  un  grand  pays  contre  la  volonté  profonde,  le  sen- 
timent continu  de  la  nation  et  d'empêcher  toute  con- 
sultation nationale  sincère. 

Soyons  assurés  que  ceux  qui  nous  pillent,  nous 
briment  et  nous  menacent  au  nom  de  la  démocratie^ 
de  la  libre-pensée  et  du  socialisme  ne  sont  pas  ceux, 
qu'on  verrait  à  l'œuvre,  à  la  peine,  si  la  démocratie 
s'organisait,  si  la  libre-pensée  s'élaborait  et  si  le  so- 
cialisme s'appliquait  vraiment  en  période  organique?*^ 

Ainsi,  c'est  être  contre  le  suffrage  universel,  con- 
grûment,  que  de  rappeler  les  devoirs  qui  nous  in- 
combent à  tous. 

Mais  lesquels?  mais  quand  ?  —  Tous,  et  toujours. 
Ce  n'est  pas  la  conscience  qui  les  peut  discerner  oii  I 
en  fixer  l'opportunité.  Ne  nous  leurrons  point.  Notre 
conscience,  c'est  nous-mêmes,  et  nous  sommes  juges  j 
trop  partiaux  pour  nous-mêmes  de  nos  propres  de- 
voirs. Au  point  de  vue  social,  notre  conscience  n'est 
guère  mieux  qu'une  insinuante  proxénète  logique, 
toujours  là  pour  servir  nos  faiblesses  et  nos  humeurs. 


I  CHAPITRE    III   —   l'individualisme  321 

I  «  Puis-je  ne  pas  voir,  disait  Gratry,  que  je  me 
préfère  à  autrui,  à  Tordre,  à  la  justice  et  à  la 
vérité,  par  conséquent  à  Dieu  ;  que  non  seulement 
je  me  préfère  à  mes  semblables,  mais  que  j'accepte, 
pour  un  peu  de  bonheur,  une  grande  souffrance 
Id'autrui?  Que  chacun  descende  en  son  cœur.  Qui 
n'a  pas  eu,  dans  sa  vie,  quelque  heure  de  féroce 
passion  où  Ton  eût  accepté  la  destruction  du  genre 
humain  pour  vivre  dans  sa  concupiscence  satisfaite  à 
ce  prix  ». 

En  toute  occurrence,  il  y  a  donc  à  obéir  d'abord, 
et,  si  Ton  y  tient,  on  cherchera  ses  motifs  ensuite. 
L'instinct  social  qui  nous  pousse  spontanément  à 
obéir  est  toujours  plus  sûr  que  la  conscience  qui,  à 
tout  le  moins,  nous  fait  hésiter. 

En  avançant  par  là,  les  principes  organiques  de 
toute  société  se  confirment  en  s'éprouvant.  C'est 
pourquoi  la  discipline  sociologique  nous  préserve 
heureusement  des  divagations  insanes  des  innom- 
brables hérauts  de  nos  «  droits  »  que  suscite  le  sys- 
tème électoral. 

Nous  savons  bien  que  les  institutions  créées  au 
-cours  des  siècles  par  le  génie  de  l'homme  et  l'impla- 
cable fatalité  des  choses  ont  leur  raison  d'être,  même 
avec  leurs  «  abus  »,  même  avec  leurs  «  mensonges  », 
même  avec  leurs  «  iniquités  »,  et  qu'il  n'y  faut  tou- 
-cher  qu'avec  précaution. 

Une  femme  d'âme  élevée,  dont  la  vie  avait  été  tra- 
versée par  un  de  ces  drames  poignants  qui  servent 
si  bien  de  prétextes  aujourd'hui  à  toutes  les  subver- 
:sions  sociales,  Glotilde  de  Vaux,  disait  dans  une 

21 


322        TROISIÈME   PARTIE   —    LA   CRISE   MORALE 

nouvelle,  Lucie  (1),  où  elle  contait  sa  tragique  aven- 
ture de  femme  mariée  à  un  homme  infâme  :  «  C'est 
en  vain  que  notre  malheur  nous  pousserait  à  nous 
élever  contre  la  société  ;  ses  institutions  sont  grandes 
et  respectables  comme  le  labeur  des  temps  ;  il  est 
indigne  des  grands  cœurs  de  répandre  le  trouble 
qu'ils  ressentent  ». 

Pour  se  rendre  compte  de  ce  que  vaut  cet  esprit 
social  averti  contre  celui  qu'on  lui  oppose,  il  suffit 
de  mettre  en  regard  la  lumineuse  lettre  de  M.  Paul 
Bourget  sur  le  divorce,  publiée  par  le  Matin^  et 
rinepte  réponse  que  lui  fit  le  lendemain  M.  H. 
Harduin. 

M.  Paul  Bourget  disait  en  substance  :  la  cellule* 
sociale  est  la  famille,  non  l'individu  ;  le  divorce  n'a- 
pas  diminué,  comme  on  eût  pu  le  croire,  il  a  accru 
considérablement  les  crimes  passionnels,  l'adultère,? 
tous  les  désordres  qu'on  attribuait  à  l'indissolubilité 
des  unions  mal  assorties  ;  le  divorce  a  multiplié  les 
mauvais  ménages,  parce  que  l'idée  du  changement 
y  provoque  ;  c'est  un  des  caractères  du  divorce  qu'il 
aille  toujours  en  augmentant  et  qu'il  faille  toujours 
l'élargir,  jusqu'à  la  chiennerie  universelle  ;  la  situa- 
tion de  l'enfant  est  pitoyable  ;  Morselli  a  établi  que, 
dans  les  pays  où  le  divorce  existe,  le  nombre  des 
criminels,  des  fous  et  des  suicidés  est  proportionnel- 
lement décuple  chez  les  divorcés  par  rapport  au  reste 
delà  population;  enfin,  le  divorce  est  proprement 
un  regrès  vers  la  promiscuité  grégaire. 

(1)  Reproduite  dans  la  préface  du  Système  de  politique  po- 
sitive  d'Auguste  Comte. 


CHAPITRE  III  —  l'individualisme  323 

Là-dessus,  voici  tout  ce  que  trouva  à  répondre  M. 
Harduin  : 

«  Dans  Targumentation  de  M.  Bourget,  cette  asser- 
tion, présentée  comme  indiscutable,  m*a  frappé  : 
((  Le  divorce,  dit  M.  Bourget,  est  mauvais  pour 
((  nous.  Français,  et  nous  devons  y  renoncer,  parce 
«  la  loi  d'évolution  est  une  des  formes  de  la  loi  de 
«,  constance  lumineusement  affirmée  par  M.  Quin- 
(c  ton  ».  Si  donc,  madame,  vous  avez  pour  mari,  un 
chenapan  odieux,  il  faut  indissolublement  rester 
liée  à  lui,  par  respect  pour  les  théories  de  M. 
Quinton.  De  même,  vous,  monsieur,  au  cas  oii  vous 
auriez  épousé  Messaline  en  personne,  dites-vous  que 
la  loi  de  constance  vous  fait  un  devoir  de  laisser 
votre  femme  traîner  votre  nom  dans  tous  les  bouges. 

«  L'un  et  l'autre,  renoncez  à  vous  créer  un  foyer. 
Pour  vous,  pas  de  famille,  pas  d'enfants  ;  vivez  iso- 
lés. Ainsi  le  veut  M.  Bourget,  flanqué  de  M.  Quinton, 
inventeur  d'un  sérum  entrant  dans  la  catégorie  de 
ces  nombreux  remèdes  dont  il  faut  se  hâter  de 
prendre  pendant  qu'ils  guérissent  ». 

Décidément,  ce  journaliste  était  mieux  instruit  des 
cours  de  la  Bourse  que  des  questions  sociales,  et  le 
malheur  est  qu'il  écrivait  précisément,  comme  la 
plupart  de  ses  confrères,  sur  ce  qu'il  ignorait  le  plus. 

Ce  serait  assez  inoffensif,  d'ailleurs,  si  la  contre- 
éducation  permanente  du  système  parlementaire  ne 
préparait  point  les  lecteurs  de  journaux  à  se  laisser 
diriger  par  les  spirituelles  bourdes  des  chroniqueurs 
à  la  mode  plutôt  que  par  les  fortes  raisons  des  pen- 
seurs. 


324        TROISIÈME   PARTIE  —   LA   CRISE   MORALE 

On  Tentend  bien,  nous  ne  recherchons  pas  ici  ce 
qu'est  le  devoir  en  lui-même,  de  qui  ou  de  quoi  il 
émane.  «  Parmi  les  vingt  théories  philosophiques 
sur  les  fondements  du  devoir,  disait  Renan,  il  n'y  en 
a  pas  une  seule  qui  supporte  l'examen  ».  Ce  sont 
des  devoirs  concrets  qu'il  s'agit,  et  de  les  remplir. 
Et  puisque  ce  sont  les  revendications  des  prétendus 
droits  qui  sapent  les  institutions,  épuisent  la  société, 
il  faut  leur  opposer  la  question  préalable,  car  la  so- 
ciété est  en  danger. 

Renan  disait  encore  :  «  L'État  ne  sait  et  ne  peut 
savoir  qu'une  seule  chose,  organiser  Tégoïsme.  Gela 
n'est  pas  indifférent  ;  car  l'égoïsme  est  le  plus  puis- 
sant et  le  plus  saisissable  des  mobiles  humains.  Mais 
cela  ne  suffit  pas.  Les  gouvernements  qui  sont  partis 
de  cette  supposition  que  l'homme  n'est  composé  que 
d'instincts  cupides  se  sont  trompés.  Le  dévouement 
est  aussi  naturel  que  l'égoïsme  à  l'homme  de  grande 
race.  L'organisation  du  dévouement,  c'est  la  religion. 
Qu'on  n'espère  donc  pas  se  passer  de  religion  ni 
d'associations  religieuses.  Chaque  progrès  des  so- 
ciétés modernes  rendra  ce  besoin-là  plus  impérieux  ». 

Or  l'État  républicain  ne  s'est  même  pas  montré 
capable  d'organiser  l'égoïsme  bien  entendu.  Pour  or- 
ganiser quoi  que  ce  soit,  il  faut  être  une  force  qui 
arrange  et  combine  d'autres  forces,  et  c'est  ce  que 
le  parlementarisme  ne  supporte  point.  Quant  à  la 
religion  et  aux  associations,  elles  ont  été  dissoutes, 
émiettées  comme  toutes  les  autres  forces  organiques. 

Nous  n'avons  plus  d'autre  lumière  que  la  tradition. 
Nous  ferons  ce  que  nos  ancêtres  ont  fait,  Pourquoi  ? 


CHAPITRE  III  —  l'individualisme  325 

Nous  ne  savons  que  ceci  :  ils  s'élevaient,  nous  dégé- 
nérons ;  ils  étaient  joyeux,  nous  sommes  misérables; 
Paris  était  la  lumière  du  monde,  le  cœur  de  l'huma- 
nité, il  n'est  plus  qu'un  mauvais  lieu  de  plaisir  ;  la 
France  était  glorieuse,  active,  elle  est  honteuse, 
tremblante  devant  toutes  les  audaces... 

Ce  sont  les  raisons  qui  nous  restent,  s'il  en  est  be- 
soin, d'accepter  les  devoirs  dont  le  sens  nous  échappe 
et  de  les  remplir  passionnément. 

On  a  dit  qu'il  est  plus  aisé  de  faire  son  devoir  que 
de  le  reconnaître.  Nous  ne  profiterons  point  de  cette 
porte  pour  nous  dérober.  Nous  ne  choisirons  pas. 
Ce  sont  tous  les  devoirs  en  bloc  qu'il  faut  assumer, 
et  ce  sont  tous  les  droits  qu'il  faut  réserver.  Ainsi  la 
logique  la  plus  spécieuse  n'aura  pas  raison  du  cœur. 

((  L'esprit  n'est  pas  destiné  à  régner,  a  dit  Auguste 
Comte,  mais  à  servir;  quand  il  croit  dominer,  il 
rentre  au  service  de  la  personnalité,  au  lieu  de  se- 
conder la  sociabilité,  sans  qu'il  puisse  nullement  se 
dispenser  d'assister  une  passion  quelconque.  En 
effet,  le  commandement  réel  exige  par  dessus  tout 
de  la  force,  et  la  raison  n'a  jamais  que  de  la  lumière  ; 
il  faut  que  l'impulsion  lui  vienne  d'ailleurs  ». 

Exaltons  l'affection. 

Il  n'est  pas  d'autre  moyen  de  salut  que  celui  du 
devoir,  du  plus  grand,  du  plus  dur. 

On  nous  invente  et  on  nous  offre  chaque  jour  des 
dispenses  nouvelles,  on  proclame  à  tous  les  carre- 
fours des  droits  nouveaux  :  il  nous  faut,  au  contraire, 
remettre  en  vigueur  tous  les  devoirs,  même  les  plus 
désuets,  —  pour  n'en  pas  omettre. 


326        TROISIÈME   PARTIE   —   LA    CRISE   MORALE 

De  même  qu'il  n'y  a  pas  de  droit  indispensable,  il 
n'y  a  pas  de  devoir  inutile. 

C'était  une  vainc  question  de  savoir  si  Ton  peut 
réduire  de  quelques  jours  les  périodes  d'exercice  des 
réservistes  et  territoriaux  ;  mais  c'a  été  une  terrible 
folie  que  de  risquer  ainsi,  d'un  coup  de  dé,  en  ré- 
duisant les  périodes,  toutes  les  possibilités  de  la  so- 
ciété française. 

Au  surplus,  cette  préoccupation  obsédante  qu'ont 
les  élus  de  réduire  les  devoirs  sociaux  de  toutes  sortes 
a  certainement  pour  effet,  —  même  quand  ces  de- 
voirs paraissent  superflus,  —  d'énerver  la  socialité, 
de  relâcher  les  liens  sociaux  et  d'accoutumer  le 
peuple  à  ne  se  reconnaître  plus  que  des  droits. 

Et  c'est  duperie,  en  définitive.  Si  tous  les  citoyens 
font  tous  leurs  devoirs,  n'est-ce  point  comme  s'ils 
obtenaient  tous  les  droits  possibles  ?  Si  personne  ne 
remplit  ses  devoirs,  si,  de  ce  fait,  il  n'y  a  plus  de  so- 
ciété, peut-il  y  avoir  d'autres  droits  à  exercer  pour 
chacun  que  ceux,  limités  à  ses  pauvres  moyens  et  à 
sa  précaire  existence,  de  la  bête  sauvage? 

Mais  la  logique  prouve  tout.  Et  les  Français  sont 
devenus  très  forts  à  cet  exercice.  Les  pires  insanités, 
plus  ou  moins  systématisées,  ont  des  adeptes  fer- 
vents. 

11  en  fut  toujours  ainsi  aux  époques  de  transition 
ou  d'anarchie  morale  et  intellectuelle.  Quand  les 
intelligences  et  les  volontés  ne  sont  plus  contenues 
et  guidées,  elles  se  désorbitent  et  se  dispersent.  Tant 
que  l'Église  ne  fut  pas  suffisamment  organisée,  jus- 
qu'au troisième  siècle,  on  vit  surgir  dans  le  christia- 


CHAPITRE  III  —  l'individualisme  327 


Tïisme  naissant  des  croyances  insensées.  Il  y  eut  alors, 
(  parmi  les  gnostiques,  des  adorateurs  de  Satan,  du 
î  Serpent,  de  Caïn,  voire  de  Judas  Iscariote. 

Nous  avons  aussi  nos  Ophites,  nos  Caïnites,  et 
.notre  évangile  de  Judas  est  propagé  avec  succès. 
f  Jusqu'ici,  Tindividualisme  avait  été  un  tempéra- 
ment inadaptable  qui  se  justifiait  comme  il  pouvait 
par  des  théories  imbéciles  et  confuses  dont  L'Unique 
et  sa  propriété  de  TAUemand  Stirner  est  resté  le  plus 
•complet  exposé. 

L'individualisme  d'actes  brutaux  est  encore  ré- 
primé parfois  par  la  société,  et  Tindividualisme  insi- 
nuant qui  pénètre  nos  institutions  pour  les  détruire 
est  justement  réprouvé  par  les  moralistes. 

Ce  fut  aussi,  limité  aux  hommes  d'affaires,  et  seu- 
lement pour  paraître  légitimer  l'exploitation  sans 
frein  d'un  prolétariat  dispersé,  l'évangile  de  la  plou- 
tocratie. 

Et  voici  qu'on  nous  en  présente  une  définition  qui, 
■dit-on,  «  est  de  nature  à  guider  et  à  coordonner  pen- 
dant de  longues  années  la  pensée  humaine,  à  mettre 
de  Tordre  et  de  la  clarté  dans  l'anarchie  des  discus- 
sions contemporaines,  où  tous  les  points  de  vue  s'en- 
<îhevêtrent,  à  relever  enfin  l'esprit  public  du  scepti- 
-cisme  et  du  dilettantisme  qui  sont  la  conséquence 
fatale  de  cette  anarchie  ». 

La  sincérité  de  l'auteur  de  cette  définition,  M. 
H.-L.  FoUin,  est  certaine,  comme  sa  bonne  volonté. 
Voyons  donc  jusqu'où  peut  aller,  sans  y  prendre 
garde,  une  intelligence  cultivée,  très  logique,  mais 
non  ralliée  à  un  point  fixe,  non  reliée  à  un  ensemble 


328        TROISIÈME    PARTIE  —  LA    CRISE  MORALE 

organique,  non  réglée  par  une  doctrine  constituée^ 
et  flottante  dans  une  ambiance  d'anarchie  générale 

Ici,  il  faut  faire  attention.  La  définition  qu'oiï(t| 
nous  présente,  pour  absurde  qu'elle  soit,  dans  sa 
lettre  et  dans  son  esprit,  n'est  pas  négligeable,  car 
elle  reflète  les  actes  incohérents  de  la  plupart  des 
Français  d'aujourd'hui.  Où  cet  intellectuel  formule  | 
une  vague  idéologie,  dont  il  tiendra  très  peu  de 
compte  dans  sa  pratique  sociale,  la  foule  sent,  veut 
et  agit.  Et  c'est  cela  qui  est  inquiétant. 

Nous  examinerons  brièvement  la  définition  de  M. 
FoUin  ;  mais  par  section. 

—  V individualisme  est  une  doctrine  philosophique 
suivant  laquelle  les  rapports  de  Vindividu  avec  l'uni- 
vers sensible  conditionné  sont  le  commun  dernier  terme 
possible  de  toute  conscience,  de  toute  connaissance  et 
de  toute  conduite  humaine. 

Il  y  a  une  société,  il  y  a  une  espèce,  —  il  n'y  a 
pas  un  individu.  11  y  a  des  individus  :  noirs,  jaunes, 
blancs,  fétichistes,  théologistes,  positivistes,  fous, 
criminels,  sages,  etc. 

Les  rapports  de  ces  individus  avec  l'univers  sen- 
sible varient  à  l'infini,  suivant  leur  physiologie,  leur 
psychologie  et  leur  sociologie.  Or  il  n'y  a  de  science 
que  du  général.  Une  philosophie  directrice  est  une 
construction  sociale  qui  exprime  l'âme  séculaire 
d'une  race.  Les  vérités  vivifiantes,  —  et  ce  sont  les 
seules  vérités,  —  sont  de  tous,  et  bien  plus  encore 
des  morts  que  des  vivants.  Nos  impressions  les  plus 
individuelles,  ce  sont  celles  de  nos  rêves  et  de  nos 
hallucinations.  Et  donc,  les  philosophies  individua- 


CHAPITRE  III  —  l'individualisme  329 

listes,  par  excellence,  ce  sont  les  divagations  des 
aliénés. 

—  Cest  une  doctrine  morale  suivant  laquelle  Vaspi- 
ration  à  Uharmonie  universelle  est  la  fin  de  la  conduite 
humaine^  et  la  liberté  de  la  conscience  individuelle  est 
le  moyen. 

Si  la  conscience  individuelle  est  un  moyen,  il  lui 
faut  s'appliquer  à  sa  fin,  —  elle  n'est  donc  plus 
libre.  Elle  l'est  d'autant  moins  qu'une  seule  fin  lui 
est  prescrite  :  aspirer  à  l'harmonie  universelle.  Et 
au  nom  de  quoi?  M.  Follin  oublie  de  nous  le  dire.. 
Une  harmonie  est  faite  d'accords.  11  n'y  a  pas  d'ac- 
cords sans  contrainte.  Harmonie  universelle?  On 
n'en  demande  pas  tant. 

—  Cest  une  doctrine  sociale  suivant  laquelle  la  sa- 
tisfaction des  besoins  individuels  est  la  fin  de  la  soli- 
darité humaine,  et  le  libre  groupement  des  affinités  et 
des  intérêts  individuels  est  le  moyen. 

Nous  rappelons  que  nous  avons  affaire  à  un  esprit 
cultivé  et  qui  s'efforce  d'être  clair.  Mais  il  confond 
tout.  La  solidarité  humaine  est  un  fait  social  qui  est 
la  négation  même  de  l'individualisme.  Puisque  nous 
sommes  solidaires,  chacun  de  nos  actes  intéresse 
Tensemble  social.  La  solidarité  ne  saurait  donc 
avoir  pour  fin  la  satisfaction  des  besoins  individuels.. 
D'ailleurs,  ce  n'est  que  chez  les  animaux  les  plus  in- 
férieurs qu'on  peut,  à  la  rigueur,  considérer  cette 
fonction  physiologique  comme  une  fin. 

—  Cest  une  doctrine  économique  suivant  laquelle 
la  satisfaction  des  besoins  individuels  est  la  fin  de  la 


330        TROISIÈME   PARTIE    —   LA   CRISE   MORALE 

productivité  humaine,  et  le  libre  échange  des  produits 
et  des  services  individuels  est  le  moyen. 

On  le  voit,  M.  FoUin  se  répète.  C'est  qu'il  réduit 
tout  le  social  à  l'économique  et  tout  Téconomique  à 
la  production.  Cet  économisme  date  de  près  d'un 
siècle.  Il  a  maintenant  sa  contre-partie  dans  le  sabo- 
tage ouvrier  et  les  bombes  anarchistes.  Les  indivi- 
dualismes  se  heurtent. 

—  Cest  une  doctrine  juridique  suivant  laquelle  la 
détermination  des  responsabilités  individuelles  est  la 
fin  et  la  liberté  des  contrats  est  le  moyen.  •* 

Il  n'y  a  pas  de  responsabilité  individuelle,  c'est-à- 
dira  absolue,  parce  que  le  déterminisme  est  uni- 
versel. Il  n'y  a  que  des  responsabilités  «sociales,  en- 
tendons des  responsabilités  relatives,  par  rapport  à  la 
société.  Il  n'y  a  de  liberté  que  pour  les  contrats  hon- 
nêtes, c'est-à-dire  qui  ne  nuisent  point  à  l'état  social. 

—  Cest  une  doctrine  politique  suivant  laq^ielle  la 
liberté  et  la  sécurité  individuelle  sont  la  fin,  et  la  na- 
tion ou  rÉtat  sont  les  moyens. 

Cela  semble  une  gageure.  On  n'a  jamais  fait  tenir 
en  si  peu  de  mots  tant  de  non-sens.  La  liberté  dé- 
bridée menace  la  sécurité.  Pour  garantir  celle-ci,  il 
faut  nécessairement  régler  celle-là.  Si  la  nation  qui 
est  l'âme  de  la  race  n'est  plus  qu'un  moyen  pour 
l'individu,  elle  se  dissout,  et  la  race  disparaît.  Si 
l'État,  qui  a  pour  fonction  essentielle  de  faire  réagir 
l'ensemble  sur  les  parties,  est  le  moyen  des  intérêts 
individuels,  il  se  désagrège  dans  le  parlementarisme, 
—  il  n'a  aucune  raison  d'être. 


CHAPITRE   III   —   l'individualisme  331 

.  —  Cest  enfin  une  doctrine  esthétique  suivant  laquelle 
la  représentation  idéale  des  perceptions  individuelles 
de  la  réalité  est  la  fin  de  l'art  et  de  la  littérature,  et 
iles  combinaisons  de  formes,  de  couleurs,  de  sens  et  de 
mots  sont  les  moyens. 

C'est  encore  le  contraire  qui  est  vrai.  L'art  est  né 
i  d'une  émotion  commune,  et  de  la  volonté  de  l'ex- 
primer ou  de  la  rappeler.  M.  Follin  ne  nous  donne 
î  que  la  théorie  de  l'art  décadent.  C'est  dans  les  épo- 
l  -ques  organiques,  oii  le  peuple  n'a  qu'une  âme,  que  le 
|;  grand  art  s'épanouit.  L'art  est  la  fleur  de  la  socialité. 
;  '  «  Pour  éliminer  toute  confusion  entre  l'individua- 
[  îisme  et  l'anarchisme  »,  M.  Follin  ajoute  enfin  : 

—  Cest  une  discipline  qui  admet  les  bienfaits  de 
Vautorité,  mais  seulement  dans  la  mesure  oit  celle-ci 
est  exercée  par  les  individus  les  plus  dignes,  et  volon- 
tairement consentie  par  les  individus  qui  la  subissent. 

S'il  y  a  discipline  et  autorité,  il  n'y  a  plus  indivi- 
dualisme, car  le  propre  de  la  discipline,  c'est  l'abné- 
gation, et  le  propre  de  l'autorité,  c'est  la  contrainte. 
On  ne  se  sacrifie  que  pour  ce  qui  est  plus  que  soi.  On 
ne  se  soumet  qu'à  ce  qui  est  plus  que  soi.  Quand 
l'autorité  doit  être  volontairement  consentie,  à 
chaque  moment,  par  l'unanimité  des  individus  qui 
la  subissent,  elle  n'est  plus,  et  ne  peut  plus  être.  Si 
elle  pouvait  être,  elle  serait  inutile,  —  et  les  anar- 
chistes auraient  raison. 

L'individualisme  est  un  ferment  de  dissolution. 
Avant  qu'on  en  fît  la  théorie,  il  agissait.  Tous  les 
organes  sociaux  en  sont  atteints. 


332        TROISIÈME   PARTIE  —   LA   CRISE   MORALE 

Ce  n'est  ni  pour  la  liberté,  ni  pour  Tindividualilé» 
La  liberté  possible  n'est  que  dans  Tordre.  Des 
égoïsmes  déchaînés  s'oppriment  et  se  ruinent.  L'in- 
dividualité est  un  produit  social.  On  ne  se  réalise 
qu'en  se  contenant.  On  ne  se  fait  que  par  l'effort. 
Pour  s'élever,  il  faut  se  soumettre  d'abord.  Comme 
le  dit  M""^  Daniel  Lesueur  :  «  Sans  l'acceptation  de 
la  souffrance,  de  l'obéissance,  de  l'inégalité,  de  la 
discipline,  on  marche  dans  l'ombre  de  la  mort  ». 

M"'^  Daniel  Lesueur  s'adresse  surtout  aux  femmes. 
Certes,  c'est  du  courage  que  de  s'élever  contre  les 
sophismes  qui  abêtissent,  la  littérature  qui  pourrit^ 
la  ((  pitié  »  qui  livre  et  de  prêcher  l'énergie  aux 
femmes  à  qui  on  ne  parle  plus  que  des  droits  de  la 
passion  ou  de  la  jouissance.  Mais  n'est-il  pas,  pour 
les  femmes  surtout,  de  meilleur,  de  plus  efficace  en- 
seignement que  celui  qu'elle  nous  propose.  Malgré 
l'obscurité  que  l'Allemand,  suivant  la  remarque 
d'Auguste  Comte,  prend  volontiers  pour  de  la  pro- 
fondeur, on  peut  voir  que  Nietzsche  n'a  pas  d'autre 
ressort  que  l'orgueil  ni  d'autre  fin  que  l'admiration 
de  soi-même,  —  sinon  de  ce  qu'il  est,  du  moins  de  ce 
qu'il  s'imagine  ou  désire  être. 

Tenir  bon  ?  Oui,  certes.  Mais  pourquoi  ?... 

Nietzsche  ne  le  dit  pas.  11  invoque  la  volonté 
comme  un  miséreux  rêve  à  des  trésors  fabuleux,  — 
sans  savoir  ce  qu'il  en  ferait.  Nietzsche  nous  exalte 
pour  que  nous  nous  étonnions.  Ce  n'est  qu'un  esthète 
de  la  force.  A  son  école,  il  manque  l'âme. 

L'héroïne  de  Nietzschéenne,  Jocelyne  Monestier, 
n'a  qu'une  énergie  cérébrale  toujours  appliquée  à  se 


CHAPITRE  III  —  l'individualisme  333 

tendre.  Ainsi,  elle  se  dénature.  Elle  ne  peut  rien. 
Elle  passe,  et  rien  ne  lui  survit.  Une  vraie  femme,  au 
<;ontraire,  avec  son  énergie  spontanée  du  cœur,  qui 
s'oublie  pour  faire  la  race,  comme  fille,  épouse  et 
mère,  a  une  action  profonde,  étendue,  et  qui  ne 
finit  pas  avec  elle.  Elle  enfante,  elle  élève,  elle  inspire 
^t  elle  règle. 

Une  simple  chrétienne  qui  s'en  tient  au  Décalogue, 
malgré  tout,  une  humble  prolétaire  qui  suffit  aux 
soins  du  ménage  avec  ses  pauvres  ressources  et  qui 
•élève  convenablement  ses  enfants,  manifestent  plus 
d'énergie  vraie,  entendons  efficace  parce  que  conver- 
gente, que  cette  nietzschéenne  qui  ne  «  tient  bon  », 
somme  toute,  que  dans  certaines  circonstances  favo- 
rables, car  rien  ne  la  garde  sûrement  d'un  sophisme 
ou  d'une  impulsion,  —  pas  même  l'opinion  publique 
et  les  règles  traditionnelles  qu'elle  méprise  avec  une 
sotte  outrecuidance. 

La  nietzschéenne  de  W"^  Daniel  Lesueur  ne  vaut 
que  par  l'orgueil.  Ainsi,  elle  s'élève  bien  au-dessus 
des  Clarisse  et  Claudine,  de  toutes  les  petites  bêtes 
perverses  et  stupides  qu'on  a  accoutumé  de"  nous 
présenter  dans  les  romans  parisiens.  Mais  si  elle  est 
moins  laide  et  moins  ridicule,  elle  n'est  pas  meil- 
leure socialement.  Elle  meurt  en  beauté,  et  sans 
doute  en  s'applaudissant,  mais  en  ayant  fait,  autour 
d'elle,  plus  de  désordre  et  de  mal  que  d'ordre  et  de 
bien. 

Bien  mourir  est  quelque  chose,  évidemment  ; 
mais  c'est  de  vivre  qu'il  s'agit  surtout,  et  d'une  vie 
féconde. 


334        TROISIÈME    PARTIE   —   LA   CRISE   MORALE 

M"*  Daniel  Lesueur  en  veut  beaucoup  aux  Cham- 
balot,  à  ceux  qui  trouvent  dans  Nietzsche,  non  les  i 
motifs  de  Teffort  attentif  et  constant  sur  soi,  mais  les 
prétextes  d'un  arrivisme  effréné  ou,  moins  que  cela 
encore,  la  justification  de  toutes  les  vilenies  et  de 
toutes  les  bestialités.  Elle  a  tort.  On  peut  extraire 
cela,  et  pis  encore,  des  apophtegmes  souvent  nua- 
geux de  Nietzsche.  On  peut  tirer  tout  de  toutes  les 
théories  sans  racines  dans  Tâme  ou  sans  fondement  so^ 
cial.M""^  Daniel  Lesueur  cite  elle-même  :  «  Ce  que  des» 
hommes  de  puissance  et  de  volonté  peuvent  exigeiN 
d'eux-mêmes  donne  la  mesure  des  droits  qu'ils  peu- 
vent s'accorder  ». 

Le  positivisme  ne  dispense  point  de  ces  prétextes 
commodes.  Pour  Auguste  Comte,  plus  on  a  de  pou- 
voir, plus  on  a  de  devoirs  ;  en  tout  cas,  on  n'a  jamais 
qu'un  seul  droit,  celui  de  faire  tout  son  devoir. 

C'est  que  le  positivisme  a  des  assises.  Tout  se  tient 
et  tout  est  rapporté  à  ce  qui  dure,  c'est-à-dire  à  la 
société.  Nietzsche  n'a  que  des  théories.  Et  c'est  le 
malheur  du  temps  qu'il  n'y  ait  que  des  théories  et 
pas  de  doctrine,  de  la  logique  et  pas  de  cœur.  La 
raison  et  l'énergie  ne  sont  jamais  qu'au  service  des 
impulsions  égoïstes  quand  elles  ne  se  subordonnent 
point  au  sentiment  social. 

Ce  n'est  peut-être  pas  la  volonté  qui  manque  le 
plus,  c'est  qu'elle  soit  bonne  et  qu'elle  soit  disci- 
plinée. Comme  on  l'a  fait  remarquer,  les  arrivistes  en 
ont  de  reste. 

Il  faut  distinguer.  Il  y  a  eu  l'ambition,  il  y  a  l'arri- 
visme. Ce  n'est  pas  la  même  chose.  On  voulait  être, 


CHAPITRE  III  —  l'individualisme  335 

—  c'était  l'ambition,  —  et  les  volontés  convergeaient  ; 
on  veut  avoir,  —  c'est  l'arrivisme,  —  et  elles  di- 
vergent. C'est  qu'on  ne  pouvait  avoir  sans  être.  Au- 
jourd'hui, il  en  va  autrement.  Les  talents  qu'il  faut 
acquérir  pour  être  nuisent  à  ceux  qu'il  faut  employer 
'  pour  avoir.  Il  n'y  a  plus  d'ordre. 

La  volonté  est  donc  dispersive.  Il  y  a  un  maximum 
d'énergie  dépensée  pour  un  minimum  de  synergie 
obtenue.  Et  c'est  là  qu'est  tout  le  mal,  conséquence 
de  l'anarchie  générale. 

On  ne  le  guérira  pas  en  exaltant  l'énergie  avec 
Nietzsche  ;  mais  en  organisant  la  coopération  des 
volontés  avec  Auguste  Comte. 

Il  ne  suffit  pas  de  dire  comme  Daniel  Lesueur  : 
«  L'obéissance,  la  discipline,  comme  source  d'éner- 
gie, il  nous  les  faut.  Et  il  nous  faut  aussi  un  peu  plus 
de  dureté,  pour  nous-mêmes  et  pour  les  autres  ».  Ce 
stoïcisme  actif,  qui  s'évertue  d'ailleurs  dans  le  vide^ 
ne  sera  jamais  que  pour  quelques  individus  heureu- 
sement inconséquents.  Le  stoïcisme  n'a  jamais  été 
et  ne  sera  jamais  une  philosophie  sociale.  Il  n'a  eu 
pour  lui  que  de  préparer  les  voies  au  christianisme. 

Ce  ne  sont  pas  les  volontés,  quelles  qu'elles  soient, 
que  nous  avons  à  exalter  :  ce  sont  les  bonnes  vo- 
lontés que  nous  avons  à  rallier  et  à  organiser.  Pour 
mieux  dire,  ce  sont  les  caractères  que  nous  avons 
à  former,  —  si  l'on  entend  bien  que  le  caractère  est 
un  ensemble  organique  de  vertus  sociales.  L'ordre  y 
est  nécessaire. 

Ainsi,  le  Maître  que  nous  avons  à  proposer,  ce 
n'est  pas  l'Allemand  Frédéric  Nietzsche,  c'est  le 


336        TROISIÈME   PARTIE   —  LA   CRISE  MORALE 

Français  Auguste  Comte.  Le  Catéchisme  positiviste 
^st  aussi  propre  à  former  des  caractères  utiles  à  la 
société  que  Tœuvre  tumultueuse  de  Nietzsche  à  faire 
s'agiter  de  factices  sur-hommes. 

Auguste  Comte  ne  fait  pas  appel  à  la  volonté.  Il 
sait  qu'elle  ne  fait  jamais  défaut  dans  une  société  * 
bien  ordonnée.  Il  nous  parle  surtout  de  soumission 
€omme  base  de  tout  perfectionnement,  il  nous  en- 
gage à  rhumilité.  Avec  Aristote,  il  dit  volontiers  : 
«  La  principale  force  de  la  femme  consiste  à  sur- 
monter la  difficulté  d'obéir  ». 

Et  ainsi,  toute  la  doctrine  positiviste  nous  met 
dans  la  disposition  d'exercer  sainement  notre  énergie 
morale,  et  par  là  de  la  fortifier  constamment. 

Parce  qu'elle  n'est  qu'un  résultat  social,  c'est  en 
s'oubliant  que  l'individualité  s'accentue  et  c'est  en 
oubliant  la  société  qu'elle  se  nie. 

Il  n'est  de  réformes  durables  que  par  la  meilleure 
convergence  des  efforts,  qui  nécessite  des  règles  so- 
ciales plus  sévères  et  qui  impose,  en  conséquence, 
des  devoirs  de  plus  en  plus  complexes  et  une  res- 
ponsabilité de  plus  en  plus  étendue. 

Le  fou  est  celui  qui  ne  peut  contenir  son  imagina- 
tion et  conduire  ses  associations  ;  le  criminel  est 
celui  qui  ne  peut  inhiber  ses  impulsions  nocives  et 
refréner  ses  appétits  de  brute.  L'un  et  l'autre  sont 
des  aliénés.  C'est  dire  que  la  liberté  positive  est  dans 
le  déterminisme  des  lois  et  que  le  droit  est  dans  le 
devoir. 

L'intelligence  ne  s'affirme  que  par  la  plus  sage  or- 
donnance des  notions  et  des  concepts  dans  la  réa- 


CHAPITRE   IV   —  LA   COOPÉRATION   SOCIALE      337 

lité  nécessaire  des  phénomènes  et  les  lois  univer- 
selles, la  volonté  ne  se  manifeste  et  ne  se  développe 
que  dans  l'adaptation  des  dispositions  et  des  énergies 
à  Tordre  général. 

Si  la  raison,  la  liberté,  l'individualité  s'évadent  de 
ces  frontières,  ce  n'est  point  pour  s'épanouir,  mais 
pour  se  dissoudre  dans  le  vide. 

En  résumé,  comme  le  disait  A.  Comte,  l'individu 
n'a  qu'un  droit,  c'est  celui  de  faire  tout  son  devoir. 

Le  reste  est  démagogie  parlementaire  ou  vésanie. 


CHAPITRE  IV 

La  Coopération  sociale  du  Catholicisme 
et  du  Positivisme 


L'anarchie  présente  exalte  une  énorme  vanité.  Et 
celle-ci  se  manifeste  surtout  par  un  bavardage  in- 
sensé. Jamais  on  n'a  si  peu  médité,  si  peu  senti,  et 
jamais  on  n'a  tant  imprimé. 

Tout  le  monde  rime  et  divague.  Qui  n'est  poète,  et 
((  génial  »,  et  «  prodigieux  »  ?  Pour  tous  ces  sots,  il 
faudrait  graver  ce  que  disait  Auguste  Comte  de  la 
poésie  :  «  Puisque  l'art  doit  surtout  développer  en 
nous  le  sentiment  de  la  perfection,  il  ne  supporte  ja- 
mais la  médiocrité  :  le  vrai  goût  suppose  toujours  un 
vif  dégoût.  Depuis  Homère  jusqu'à  Walter  Scott,  il 

22 


338        TROISIÈME   PARTIE   —   LA    CRISE   MORALE 

n'existe  en  Occident  que  treize  poètes  véritablement 
grands,  deux  anciens,  onze  modernes,  y  compris 
même  trois  écrivains  en  prose.  Parmi  tous  les  autres, 
on  n'en  citerait  pas  plus  de  sept  dont  la  lecture 
puisse  ou  doive  devenir  journalière.  Quant  au  reste, 
on  le  détruira  sans  doute  presque  entièrement, 
comme  aussi  nuisible  à  Tesprit  qu'au  cœur,  lorsque 
Téducation  régénérée  aura  permis  d'en  extraire  tous 
les  documents  utiles,  surtout  historiques  ». 

Évidemment,  Auguste  Comte  eût  jugé  sévèrement 
le  Salon  des  poètes,  et  tout  notre  prurit  littéraire. 

Mais  le  fondateur  du  positivisme,  est-ce  que  ça 
compte  pour  notre  jeunesse  aussi  dépourvue  de  vé- 
nération que  de  modestie?  Chacun  a  son  système. 
On  institue  des  «  écoles  »  qui  durent  le  temps  de 
boire  quelques  bocks  et  d'introniser  des  «  maîtres  » 
qui  sortent  du  lycée.  «  Chacun  tendant  à  se  former, 
dit  A.  Comte,  par  ses  seules  forces,  un  système 
d'idées  générales,  sans  remplir  aucune  des  conditions 
indispensables  .pour  cela,  il  est  devenu  peu  à  peu 
rigoureusement  impossible,  dans  les  masses,  d'ob- 
tenir, entre  deux  esprits  seulement,  un  accord  réel 
et  durable  sur  aucune  question  sociale,  même  très 
simple.  Si  cette  anarchie  pouvait  se  borner  à  ce 
qu'elle  a  de  ridicule,  le  mal  serait  sans  importance, 
et  la  satire  suffirait  pour  le  réduire  dans  les  limitesî 
convenables.  Mais  la  facilité  qui  en  résulte  de  con- 
cevoir comme  à  peu  près  également  plausibles  le 
pour  et  le  contre  sur  la  plupart  des  points  dont  la 
fixité  importe  si  éminemment  au  bon  ordre,  produit 
des  effets  d'une  tout  autre  gravité  ». 


CHAPITRE   IV   —   LA   COOPÉRATION    SOCIALE      339 

A  défaut  de  connaissances  ou  d'idées,  c'est  le  plus 
souvent  malhonnêtement,  par  le  stupéfiant  des  pa- 
radoxes et  le  scandale  des  mots,  qu'on  tâche  à  se 
faire  remarquer  de  quelques  badauds  ou  à  se  faire 
pousser  par  quelques  compères. 

11  y  aurait  à  constituer  une  ligue  d'honnêtes  gens 
qui  entreprendrait  une  sorte  de  police  intellectuelle 
et  morale  et  qui  pourrait,  ainsi,  être  l'embryon  du 
pouvoir  spirituel  dont  nous  avons  tant  besoin. 

A  cette  œuvre  de  filtration  et  de  salubrité,  tous 
ceux  qui  ont  un  foyer  d'âme  fixe  où  ils  s'animent  et 
se  relient,  tous  ceux  qui  ne  sont  pas  des  poussières 
errantes,  des  dissociés  prédisposés  à  toutes  les  tur- 
pitudes de  rinstinct  ou  du  sophisme,  et  donc  les  ca- 
tholiques comme  les  positivistes,  pourraient  et  de- 
vraient participer. 

Il  faut  intimider  les  bavards  outrecuidants  ;  il  faut 
rappeler  les  esprits  et  les  cœurs  à  Tordre,  —  ceux-là 
par  une  sage  humilité,  ceux-ci  par  Tamour. 

C'est  dans  le  prolétariat,  préservé  par  une  bien- 
faisante ignorance  et  une  impulsive  générosité,  qu'il 
y  a  encore  le  plus  de  bon  sens,  et  c'est  lui  qu'il  faut 
garantir  d'abord  des  folies  de  l'orgueil,  des  égare- 
ments de  l'instruction  sèche  et  d'une  logique  déré- 
glée. C'est  aussi  à  la  jeunesse  dite  cultivée  qu'il  fau- 
drait s'adresser,  en  lui  remontrant  que  l'instruction 
est  peu  de  chose  sans  l'intelligence  et  que  l'intelli- 
-gence  n'est  rien  sans  le  cœur.  Ce  sera  lui  inculquer 
ie  principe  vivifiant  du  positivisme  :  penser  pour 
agir  et  agir  par  affection. 

Cette  œuvre  de  véritable  éducation  sociale  n'est 


340        TROISIÈME   PARTIE   —    LA   CRISE   MORALE 

pas  moins  difficile  qu'utile  et  urgente.  Il  y  faut,  noua 
l'avons  dit,  le  concours  des  catholiques  et  des  posi- 
tivistes, auxquels  s'adjoindront  peut-être  quelques 
sages  protestants.  Gomme  le  propose  Edmond  Thiau- 
dière,  il  faut  nous  coaliser,  tous  ceux  qui  ont  une 
religion,  contre  les  barbares  qui  n'en  ont  pas.  Le 
catholicisme  étant  la  religion  naturelle  des  Français, 
la  mieux  constituée,  la  plus  positive  aussi,  il  est  ab- 
surde et  criminel  de  vouloir  Texclure  de  la  partici- 
pation à  la  direction  de  l'opinion  publique.  11  faut  être 
les  niais  et  bas  politicailleurs  que  sont  la  plupart  de 
nos  parlementaires  pour  s'imaginer  qu'on  gouverne 
un  pays  contre  l'âme  que  lui  ont  faite  les  siècles. 

Une  telle  union  peut-elle  se  faire  ?  Oui,  puisqu'elle 
est  nécessaire. 

Quelques  catholiques  ont  déclaré  cette  alliance 
inacceptable.  Pourquoi  ?  Le  positivisme  ne  demande 
aucune  concession.  Il  n'offre  pas  d'en  faire  non  plus. 
Chaque  partie  reste  indépendante.  Il  s'agit  seule- 
ment de  se  délimiter  nettement  et  de  se  respecter, 
pour  mettre  fin  à  une  anarchie  mortelle.  L'Église 
souffre  beaucoup  plus  de  cette  anarchie  que  le  posi- 
tivisme. Elle  a  un  intérêt  plus  grand  et  plus  immé- 
diat à  y  mettre  fin.  Elle  ne  peut  rien  sur  le  positi- 
visme, qui  est  un  état  définitif,  et  le  positivisme  ne 
veut  rien  contre  elle.  Elle  a  donc  à  faire,,  dans  notre 
société  agitée,  une  ample  moisson  d'âmes  désempa- 
rées. Si  le  positivisme  parvient  à  discipliner  les  vé- 
ritables incroyants,  cela  même  est  pour  elle,  puisque 
ce  sont  autant  de  persécuteurs  qui  deviennent  des 
descendants  respectueux  et  reconnaissants. 


CHAPITRE    IV   —  LA   C90PÉRATI0N    SOCIALE      341 

Les  catholiques  devraient  reconnaître  enfin  que 
leur  discipline  théologique  ne  peut  rien  sur  l'esprit 
positif.  Or  la  dispersion  de  celui-ci  met  en  péril  la 
société  tout  entière,  et  donc  TÉglise  elle-même.  M. 
Jean  LeroUe  nous  affirme  que  :  «  Ni  les  philosophes 
en  persuadant,  ni  les  femmes  en  aimant  ne  nous 
sauveront  du  désarroi  mental  et  moral.  Il  est  à 
craindre  même  qu'ils  Taugmentent  »  (1).  M.  Jean 
LeroUe  Tentend  mal,  sans  doute.  Les  forces  de  per- 
•suasion  et  d'amour  sont  les  plus  grandes  qui  soient, 
et  celles-là  mêmes  qui  firent  la  gloire  de  l'Église  au 
moyen  âge.  Son  déclin  date  de  l'époque  où  elle  a 
i  voulu  en  employer  d'autres. 

Ou  catholicisme  ou  anarchie?  Non  pas.  Ce  serait 
condamner  au  désordre  tout  ce  qui  reste  en  dehors 
de  l'esprit  théologique. 

Une  direction  sociale  quelconque  ne  saurait 
différer  que  par  sa  manière  d'accentuer  l'intensité  et 
la  vitesse  des  phénomènes  sociaux  qu'elle  ordonne. 
De  quelque  dogme  elle  s'inspire,  elle  reste  donc 
toujours  dans  la  môme  ligne  d'ordre  et  de  progrès. 
Peut-être  l'Église  a-t-elle  une  tendance  à  sacrifier  la 
vitesse  à  l'intensité,  peut-être  le  positivisme  incline- 
t-il  à  sacrifier  l'intensité  à  la  vitesse,  il  n'importe. 
L'essentiel  est  qu'il  y  ait  une  direction  sociale. 

Les  catholiques  peuvent  donc  concourir  avec  les 
positivistes.  Nous  le  répétons  :  ceux-ci  ne  veulent 
rien  sur  ceux-là,  et  ceux-là  ne  peuvent  rien    sur 


(1)  Enquête  de  la  Coopération  des  idées  sur  le  «  rétablisse» 
ment  du  pouvoir  spirituel  ». 


342        TROISIÈME   PARTIE    —   LA   CRISE   MORALE 

ceux-ci.  Les  positivistes  qui  ne  trahissent  point  leur 
Maître  savent  que  ce  serait  un  crime  social  que  de 
chercher  à  affaiblir  TÉglise.  «  Ceux  qui  sortent  du 
catholicisme  sans  se  dégager  de  tout  théologisme, 
dit  Comte,  deviennent  extraordinairementindiscipli- 
nables,  comme  ceux  dont  l'affranchissement  n'a- 
boutit qu'à  douter  ou  nier.  Il  faut  aujourd'hui  sou- 
haiter, pour  le  bien  public  et  le  bonheur  privé,  que 
les  âmes  catholiques  restent  catholiques  jusqu'à  ce 
qu'elles  deviennent  positivistes,  en  évitant  tout  scep- 
ticisme ». 

Un  peu  malgré  elle,  l'Église  s'est  dégagée  enfin  de 
toute  confusion  avec  le  pouvoir  temporel.  Elle  peut 
donc  reconquérir  toute  sa  puissance  spirituelle.  Ainsi, 
l'odieuse  persécution  politicienne  et  matérialiste  aura 
servi  sa  gloire.  Ce  qu'elle  va  faire  en  ce  sens  mesu- 
rera les  forces  de  vivre  dont  elle  dispose  encore  et 
qui  sont  probablement  plus  considérables  qu'on  ne 
le  croit  généralement  et  qu'elle  ne  le  soupçonne 
elle-même. 

Elle  aurait  tort,  néanmoins,  de  persister  à  dédai- 
gner l'alliance  que  depuis  un  demi-siècle  le  positi- 
visme lui  offre.  Cette  alliance  lui  est  plus  nécessaire 
qu'à  lui.  Elle  a  à  se  défendre,  lui  n'a  qu'à  at- 
tendre. D'excellents  catholiques  commencent  à  le 
sentir,  d'ailleurs.  Dans  un  article  intitulé  «  le  pou- 
voir spirituel  »,  paru  dans  l'Univers^  M.  Eugène 
Tavernier  écrit  :  «  Le  monde  positiviste  contient  un 
grand  nombre  d^esprits  cultivés.  Si  cette  force  se  dé- 
pense en  suivant  la  direction  indiquée  par  M.  De- 
herme,  il  doit  en  résulter  un  progrès  considérable 


CHAPITRE   IV   —   LA   COOPÉRATION    SOCIALE      343 

au  profit  de  Tordre  et  de  la  liberté,  de  la  moralité  et 
du  bon  sens  ».  Dans  r Amitié  de  France,  M.  Georges 
Dumesnil  dit  aussi  nettement  :  «  La  philosophie  po- 
sitive a  enseigné  M.  Deherme  à  considérer  le  catho- 
licisme comme  la  meilleure  force  sociale  et  si  le  posi- 
tivisme vise  pratiquement  bon  nombre  de  buts  qui 
sont  les  nôtres,  chacun  de  nous  se  croyant  plus  du- 
rable que  l'autre,  dans  le  temps  de  désorganisation 
où  nous  vivons,  nous  pouvons  bien  nous  dire  réci- 
proquement :  Utilisons-nous  ». 

Le  positivisme  peut  et  doit  s'allier  au  catholicisme; 
mais  précisément  parce  qu'il  en  diffère.  Le  catholi- 
cisme purement  politique,  c'est-à-dire  athée,  est  cer- 
tainement une  sottise.  Le  catholicisme  ne  peut  être 
que  théologique. 

Éliminer  Dieu,  que  Tintelligence  et  le  sentiment 
ne  peuvent  plus  accepter,  pour  conserver  seulement 
la  force  sociale  que  représente  l'Église,  c'est  d'abord 
froisser  les  vraies  croyances,  les  désemparer,  et  c'est 
aussi  raser  Samson.  Laissons  l'Église  aux  fidèles. 
Pour  les  incrédules,  il  y  a  le  positivisme.  Il  satisfait 
à  tous  nos  besoins  de  sentiment,  il  peut  représenter 
les  forces  sociales  de  l'Église,  avec  tous  les  dévelop- 
pements que  comportent  une  mentalité  plus  étendue 
et  une  socialité  plus  complexe. 

Il  faut  opter.  La  croyance  au  surnaturel  n'est  pas 
un  fait  de  volonté,  non  plus  que  de  nécessité  poli- 
tique. C'est  un  état  d'esprit.  La  vie  est  toujours  fa- 
cile à  qui  croit.  Il  a  une  lumière  qui  le  guide.  Il  est 
ivre  d'amour.  Il  voit  le  monde  comme  un  amant  sa 
maîtresse,  et  un  amant   qui  serait  un  magnifique 


344        TROISIÈME   PARTIE   —   LA   CRISE   MORALE 

poète.  Au  fond,  il  entend  mal  les  angoisses  de  ceux 
qui  ne  peuvent  partager  sa  foi  naïve.  Et  n'est-ce 
point  ceux-ci  qui  ont  le  plus  besoin  de  réconfort  et 
de  direction  ?  En  réalité,  il  ne  s'agit  point  de  crédu- 
lité ou  d'incrédulité,  il  s'agit  de  Fétat  théologique, 
de  l'état  métaphysique  et  de  l'état  positif.  L'état 
positif  peut  faire  surgir  une  croyance  plus  forte  que 
l'état  théologique,  puisqu'elle  porte  sur  tout  ce  qui 
est  démontrable  sans  avoir  besoin  d'être  constam- 
ment démontré. 

D'autre  part,  la  croyance,  quelle  qu'elle  soit,  n'est 
pas  toujours  une  discipline.  Le  spiritisme  est  une 
croyance  et  nous  savons  qu'il  conduit  au  cabanon. 
Il  faut  que  la  croyance  réunisse,  par  rapport  à  un 
temps,  à  une  race,  les  conditions  d'une  religion  so- 
cialisée. On  les  connaît.  C'est  moins  le  Christ  que  la 
force  sociale  de  l'Eglise  qui  a  fait  l'admirable  édu- 
cation des  Français. 

Est-ce  à  dire  qu'il  faille  revenir  à  l'Église  ?  Pour 
les  croyants  et  les  demi-croyants,  pour  tous  ceux 
dont  l'âme  aspire  encore  au  surnaturel,  pour  tous 
les  vagues  spiritualistes,  oui,  certes.  Mais  pour  les 
autres,  ceux  dont  l'esprit  a  définitivement  franchi 
les  états  théologiques  et  métaphysiques,  —  ce  qui 
leur  permet  de  les  mieux  comprendre  en  sympathie, 
—  ce  serait  en  vain  qu'on  les  y  inviterait.  Ceux-ci, 
c'est  à  la  religion  positive  qu'ils  doivent  adhérer, 
Le  salut  du  pays,  d'abord,  du  monde  occidental  en- 
suite, de  la  planète  enfin,  par  l'unité  morale  et  intel- 
lectuelle indéfectible,  est  là. 

Depuis  qu'ils  sont  sans  direction   commune,  les 


CHAPITRE   IV    —    LA   COOPÉRATION    SOCIALE      34B 

cœurs,  les  intelligences  et  les  âmes  prennent  la  dis- 
persion, la  vanité  et  le  vagabondage  pour  de  Tamour, 
de  la  force  et  de  la  grandeur.  C'est  déjà  beaucoup 
•qu'on  reconnaisse  Timpérieiise  nécessité  de  se  rallier, 
de  se  soumettre  et  de  se  relier.  Il  ne  reste  plus,  alors, 
suivant  son  état  d'esprit,  qu'à  réapprendre  le  Caté- 
chisme ou  à  étudier  le  Système  de  politique  positive. 

Nous  sommes  en  pleine  déliquescence.  Si  nous  ne 
nous  y  opposons  point  de  quelque  manière,  c'est  Té- 
croulement  prochain  de  la  civilisation  occidentale, 
^t  d'abord  l'anéantissement  de  sa  plus  parfaite  ex- 
pression :  la  nation  française. 

Les  socialistes  ne  peuvent  que  précipiter  la  chute. 

Les  catholiques  peuvent  mieux  réagir.  Le  vou- 
dront-ils? Savent-ils?  Il  ne  semble  pas.  L'Église 
ne  défend  plus  assez  ses  fidèles  contre  les  vagabon- 
dages de  l'esprit  et  du  cœur.  Elle  hésite  entre  sa  réa- 
lité sociale  et  son  inspiration  mystique.  Il  n'y  a  pour- 
tant pas  de  plus  grand  miracle  dont  elle  se  puisse 
glorifier,  et  de  moins  contestable,  que  sa  merveil- 
leuse fécondité  sociale  au  moyen  âge.  Qu'elle  s'in- 
spire de  ce  passé  1  Elle  doit  tendre  de  toutes  ses 
forces  à  reconstituer  le  pouvoir  spirituel  pour  les 
croyants,  et  en  le  séparant  nettement  de  tout  pou- 
voir temporel.  Ainsi  elle  reprendra  la  direction  de 
l'opinion  publique  des  croyants,  elle  rendra  aux  ca- 
tholiques des  croyances  communes. 

Certes,  le  développement  industriel,  la  complexité 
sociale  croissante  ont  modifié  considérablement  les 
conditions  de  l'ordre.  Il  y  faut  plus  qu'au  moyen 
âge,  et  les  catholiques  ont  à  s'en  rendre  compte. 


346        TROISIÈME   PARTIE   —   LA   CRISE   MORALE 

Le  Décalogue  ne  suffit  plus  à  tout.  Une  sage 
alliance  avec  les  positivistes  (avec  les  véritables  po- 
sitivistes religieux,  non  avec  les  vulgaires  matéria- 
listes qui  ont  usurpé  cette  qualification),  leur  per- 
mettra de  s'éclairer  sur  les  grands  problèmes  so- 
ciaux de  notre  temps  et  leurs  solutions.  Dans  le  po- 
sitivisme, ils  ne  trouveront  rien  qui  heurte  leur 
conscience  et  ils  y  trouveront  tout  ce  qui  peut  huma- 
niser leur  action.  Le  positivisme  n'est  que  le  catho- 
licisme prolongé  et  élargi. 

Une  autre  raison  qu'ils  ont  pour  accepter  cette 
alliance,  c'est  que  l'Église  doit  dignement  renoncer 
à  ramener  à  elle  les  esprits  qui  ont  définitivement 
quitté  l'état  théologique.  Ceux-là,  il  faut  aussi  qu'ils 
se  rallient  et  se  relient,  et  ce  ne  peut  être  que  par  la 
seule  doctrine  complète,  le  positivisme.  Ces  deux 
grandes  religions,  celle  du  passé  et  celle  de  l'avenir, 
doivent  s'unir  dans  la  transition  présente  (une  tran- 
sition qui  durera  peut-être  des  siècles  encore)  pour 
diriger  l'esprit  public.  Sinon,  nous  n'aurons  que  des 
persécutés  sans  énergie  et  des  persécuteurs  sans  in- 
telligence. Les  ignobles  manifestations  anticléricales 
en  sont  un  exemple. 

L'avenir  réservé  aux  catholiques  dans  l'évolution 
sociale  dépend  donc  d'eux-mêmes,  de  leur  sens 
social. 

Ils  ont  plusieurs  dangers  à  éviter  :  le  fanatisme 
dévot,  le  mysticisme  déréglé,  le  conservatisme  niais 
qui  voudrait  faire  de  Dieu  le  gardien  des  coffres- 
forts,  le  mirage  des  succès  électoraux  et  politiques, 
etc.  Si  les  catholiques  savent  vouloir,  ils  pourront 


CHAPITRE   IV    —   LA   COOPÉRATION   SOCIALE      347 

beaucoup  encore.  Une  doctrine  ne  vaut  que  par  ce 
qu'elle  réalise. 

Le  modernisme  est-il  vraiment,  comme  le  dit  M. 
Paul  Sabatier  (1),  a  la  crise  la  plus  profonde  par  la- 
quelle ait  passé  l'Église  depuis  le  treizième  siècle  »? 
Sans  méconnaître  la  vigueur  de  ce  mouvement,  on 
le  ramène  à  des  proportions  plus  exactes  si  l'on  fait 
remarquer  que  s'installer  en  chaire  de  Sorbonne  est 
moins  tragique  que  de  monter  sur  le  bûcher.  Les 
conséquences  historiques  en  sont  aussi,  n'en  dou- 
tons point,  bien  moins  graves. 

L'Église  ne  peut  être  que  ce  qu'elle  est;  mais  l'in- 
quiétude qui  la  trouble  indique  assez  qu'elle  n'est 
pas  tout  ce  qu'il  faut  à  notre  temps.  Le  modernisme 
ne  signifie  pas  autre  chose.  Malheureusement,  ses 
adeptes  restent  trop  imprégnés  de  théologisme  pour 
aller  au  positivisme,  qui  les  mettrait  en  accord  avec 
eux-mêmes  et  aussi  avec  l'Église.  Quelques-uns  iront 
au  protestantisme,  mais  la  plupart,  les  plus  sincères, 
n'auront  même  point  la  ressource  de  cet  expédient. 
Car  le  modernisme  n'est  pas,  comme  on  Ta  dit,  une 
«  infiltration  protestante  ».  C'est  le  déchet  produit 
par  une  religion  qui  ne  s'adapte  plus  exactement  à 
la  vie  sociale  présente,  mais  c'est  encore  de  la  ma- 
tière catholique.  Lé  modernisme  reste  essentielle- 
ment catholique.  «  Le  moderniste  est  donc  un  homme, 
dit  Paul  Sabatier,  qui  regarde  et  qui  s'efforce  de 
voirie  passé  dans  toute  sa  complexité  ;  cette  attitude, 
il  est  vrai,  était  déjà  celle  du  pur  savant  ;  lui  y  ajoute 


(1)  Les  Modernistes. 


348        TROISIÈME   PARTIE   —   LA   CRISE   MORALE 

un  élément  nouveau  :  il  a  conscience  d'appartenir  à 
ce  passé  ;  il  ne  se  prend  pas  pour  un  spectateur  de 
hasard,  il  a  la  sensation  de  la  vie  qui  circule  par- 
tout; ce  passé  vit  encore  en  lui.  C'est  par  cette  sen- 
sation d'union  intime  avec  le  passé  que  Texégèse 
moderniste  prend  une  physionomie  tout  à  fait  origi- 
nale à  côté  de  Texégèse  protestante  ». 

Est-ce  donc  seulement  pour  appliquer  une  mé- 
thode d'exégèse  qu'on  a  provoqué  cette  crise,  au  mo- 
ment même  où  l'Église  a  besoin  de  rassembler  toutes 
ses  forces?  Mais  c'est  là  affaire  de  pédants,  non  de 
pasteur  de  peuples.  Toutes  les  interprétations  les 
plus  ingénieuses  et  les  plus  éloquentes  de  l'Évangile 
selon  saint  Jean  et  de  l'Apocalypse  ne  valent  point 
la  sérénité  de  l'âme  d'un  porcher  bas-breton. 

Ce  n'est  «  ni  un  parti,  ni  une  école,  c'est  une 
orientation  »,  nous  dit-on  encore.  Et  on  nous  assure 
que,  parmi  les  modernistes,  à  côté  de  l'historien,  du 
savant,  on  voit  le  pur  et  simple  démocrate,  le  poète, 
l'ouvrier,  Tévêque,  le  séminariste.  ((  Et  pourtant, 
malgré  toutes  ces  différences  de  situation,  de  préoc- 
cupations, de  vocation,  ils  se  reconnaissent».  Soit. 
Mais  où  tendent-ils  ?  Que  réalisent-ils?  On  connaît 
la  force  sociale  de  TÉglise  traditionnelle,  on  entre- 
voit ce  que  le  positivisme  organisé  pourra  être  ;  mais 
quelle  discipline  va  instituer  l'union  bizarre  de  ces 
^exégètes  et  de  ces  démocrates  ?  «  En  définitive,  nous 
dit  M.  Paul  Sabatier,  le  modernisme  est  un  réveil.  S'il 
5'était  produit  dans  un  milieu  protestant,  il  se  serait 
traduit  par  des  conversions  ou  des  régénérations  in- 
dividuelles ;  se  produisant  dans  des  milieux  catho- 


! 


CHAPITRE   IV    —    LA   COOPÉRATION    SOCIALE      349^ 

liques,  il  s'est  traduit  par  un  intense  besoin  de  com- 
munion. Communion  avec  le  passé  par  les  travaux 
de  Texégèse  et  des  études  historiques  ;  avec  le  pré- 
sent, par  le  renouvellement  de  l'apologétique  et  les 
efforts  démocratiques;  avec  l'avenir,  que  l'on  s'ef- 
force de  préparer.  C'est  un  courant  inattendu  de 
mysticisme  qui  traverse  notre  siècle  et  communique 
à  ceux  qui  vont  y  boire  des  ardeurs,  des  puissances 
indicibles  ». 

Dans  le  rêve,  voire  dans  Tivresse,  on  imagine  tou- 
jours qu'on  dispose  de  puissances  indicibles.  Le 
mysticisme  provoque  la  divagation  de  l'imagination 
et  de  la  pensée  quand  il  n'est  pas  contenu  par  une 
règle  d'airain. 

L'esprit  théologique  prédispose  certaines  natures 
au  mysticisme  morbide.  Or,  ce  mysticisme,  malgré 
son  apparence,  n'est  rien  moins  que  religieux.  Il  est 
même  volontiers  anticlérical.  Nous  voulons  dire  qu'il 
supporte  mal  les  autorités  humaines.  Ce  n'est  point 
de  l'amour  surexcité,  surchauffé  ;  son  fonds,  c'est  de 
l'égotisme,  de  l'individualisme,  qu'un  subjectivism 
sans  contrepoids  exaspère  jusqu'à  la  folie  furieuse.  A 
mesure  que  l'esprit  positif  gagne,  cette  affection 
mentale  tend  à  disparaître. 

Le  catholicisme  est  la  religion  théologique  la  plus 
positive.  Il  se  méfie  donc  des  mystiques.  C'est  pour- 
quoi il  compte  les  plus  grands.  Quand  ce  ne  sont  pas 
des  génies  comme  sainte  Thérèse,  ce  sont  des  héré- 
tiques. Ceux  dont  elle  ne  peut  contenir  le  subjecti- 
visme  dispersif  pour  exalter  leurs  forces  spirituelles^ 
l'Église  les  excommunie. 


350        TROISIÈME    PARTIE   —   LA    CRISE   MORALE 

Ainsi,  elle  a  fait  sa  part  au  mysticisme  inhérent 
à  toute  doctrine  théologique  ;  mais  sans  plus.  Elle 
ne  s'est  pas  laissée  absorber  comme  certaines  sectes 
protestantes.  Elle  a  toujours  tenu  ces  mystiques  en 
observation.  Si  elle  se  peut  glorifier  des  plus  grands, 
c'est  qu'elle  n'a  jamais  admis  qu'aucun  fût  médiocre. 
Entre  M"'^  Guyon  et  sainte  Thérèse,  il  n'y  a  que  cette 
différence  de  la  médiocrité  et  du  génie. 

Une  étude  scientifique  de  la  psychologie  des  mys- 
tiques est  presque  impossible.  Le  plus  souvent,  nos 
psycho-physiologues  disent  là-dessus  de  lourdes  sot- 
tises. Un  scandale  récent,  qui  s'est  dénoué  devant 
les  tribunaux,  a  montré  Tinaptitude'de  la  plupart  de 
nos  contemporains  à  comprendre  cet  état  d'âme  ma- 
gnifique et  dangereux.  Et  les  ecclésiastiques  qui  se 
trouvèrent  mêlés  à  cette  affaire  ne  firent  pas  exception. 

Certes,  la  sincérité  naïve  et  l'élan  enthousiaste  des 
modernistes  ne  laissent  point  que  de  nous  toucher; 
mais  on  craint  qu'ils  n'aggravent  la  confusion  et  l'a- 
narchie. «  Parmi  les  sujets  du  Saint-Siège,  comme 
parmi  ses  ennemis,  il  y  a  bien  des  hommes  qui  se 
figurent  que  la  déroute  de  Pie  X  sera  la  fin  de  tout, 
la  fin  de  la  foi,  la  fin  de  l'unité,  la  fin  de  toute  reli- 
gion, le  règne  d'une  anarchie  matérialiste  féroce.  11 
y  aura  sûrement  bien  des  douleurs,  bien  des  larmes, 
d'indicibles  déchirements,  mais  ces  déchirements  ne 
vont  pas  à  la  mort.  La  crise  actuelle  ne  tuera  pas 
rÉglise  ;  elle  la  transformera.  Le  catholique  de  de- 
main ne  sera  plus  un  sujet,  mais  un  citoyen  »  (1). 


(1)  Paul  Sabatier,  Les  Modernistes. 


CHAPITRE   IV   —   LA  COOPÉRATION   SOCIALE      351 

Nous  ne  savons  que  trop,  hélas!  ce  que  sont  les 
«  citoyens  »  dans  Tordre  politique.  Et  c'est  bien  à  cela, 
en  effet,  que  nous  réduit  Torgueil  critique,  à  être 
une  poussière  sociale,  —  ici  d'État,  là  d'Église.  Le 
modernisme  nous  apparaît  donc,  sous  cet  aspect, 
comme  une  manifestation  de  Tesprit  révolutionnaire, 
c'est-à-dire  un  ferment  de  dissolution.  Ce  ne  fut  ja- 
mais mieux  mis  en  lumière  que  par  M.  Paul  Sabatier  : 
((  Croire  ce  que  croit  l'Église,  pour  un  moderniste, 
c'est  bien  répéter  les  antiques  credos,  unir  sa  voix  à 
celle  de  la  communauté  qui  chante,  mais  c'est' plus 
encore,  et  c'est  surtout  vivre  de  la  vie  de  l'Église,  de 
la  vie  d'une  société  qui,  dans  le  temps,  pense  à  l'é- 
ternité ;  on  ne  se  laisse  pas  écraser  par  les  sollicita- 
tions du  moment  présent,  mais  on  sent  sa  force,  sa 
fécondité.  Ce  n'est  ni  mépriser  la  tradition,  ni  la  ca- 
noniser ;  c'est  y  puiser,  comme  puise  une  plante  dans 
un  sol  généreux,  des  éléments  en  apparence  bien 
inférieurs,  se  les  assimiler,  les  élaborer  et  porter  de 
nouveaux  fruits.  Être  catholique,  pour  le  moderniste, 
ce  n'est  pas  avoir  la  pensée  d'un  homme,  d'une 
époque,  d'une  école,  c'est  vibrer  à  l'unisson  de  la 
pensée  de  tous  les  siècles,  en  comprendre  la  succes- 
sion, l'évolution,  les  étapes,  la  vie,  voir  comment 
le  paganisme  a  été  le  prélude  nécessaire  du  culte  de 
Jéhovah,  comment  celui-ci  a  été  la  préface  des  vi- 
sions prophétiques,  comment  les  voyants  d'Israël  ont 
été  les  précurseurs  de  celui  qui  a  été  doux  et  humble 
de  cœur  et  qui,  lui-même,  a  laissé  quelques-unes  des 
idées  qui  inspirent  tout  le  programme  du  moder- 
nisme. ((  Je  ne  suis  pas  venu  abolir  la  loi  et  les  pro- 


352        TROISIÈME    PARTIE    —   LA   CRISE   MORALE 

phMes,  je  suis  venu  les  accomplir  ».  De  lui  aussi^ 
rÉvangile  nous  a  conservé  une  parole  qui  y  est  restée 
comme  une  semence  qui  n'a  pas  encore  germé,  dont 
nous  n'avons  pas  encore  senti  la  valeur  :  le  sabbat 
est  fait  pour  Thomme  et  non  Thomme  pour  le  sabbat. 
C'est-à-dire  :  toutes  les  institutions  religieuses  du 
passé  sont  bonnes,  mais  à  condition  d'en  saisir  Tes- 
prit  et  la  direction  ;  elles  sont  vénérables,  à  condition 
qu'elles  soient  des  instruments  d'expansion,  d'élé- 
vation, d'affranchissement  et  non  des  cages  de  servi- 
tude ou  des  foyers  de  haine  pour  tout  ce  qui  ne 
pense  pas  comme  nous  :  le  sabbat  est  fait  pour 
rhomme  et  non  l'homme  pour  le  sabbat.  L'Église  est 
faite  pour  l'homme  et  non  l'homme  pour  l'Église  ». 

Ce  qui  signifie  aussi,  ô  Sabatierl  qu'il  faut  laisser 
à  cette  Église  toute  son  efficacité  humaine  éprouvée 
par  les  siècles.  L'homme  n'est  pas  fait  pour  l'exégèse^ 
mais  l'exégèse  pour  l'homme. 

Il  n'y  a  que  deux  disciplines  assez  puissantes,  en 
France,  pour  régler  et  relier  les  esprits  et  les  cœurs  : 
le  catholicisme  et  le  positivisme. 

Nous  savons  bien  que,  du  dehors,  l'un  et  l'autre 
se  peuvent  discuter.  Tout  se  peut  discuter  ainsi,  et 
d'abord  la  vie.  Mais  il  s'agit,  précisément,  de  nous 
placer  au  dedans  d'un  ordre,  de  subordonner  les 
mouvements  de  la  pensée  ou  de  l'énergie  à  l'exis- 
tence, enfin  de  nous  guérir  de  la  manie  anarchique^ 
léthifère,  de  la  discussion  sur  ce  qui  est  nécessaire  à 
la  force  et  à  la  vie  d'une  société. 

Sans  doute,  aussi,  pour  le  catholique,  le  positi-- 
visme  néglige  l'aspiration    vers  Tabsolu,  la   plus 


CHAPITRE   IV   —   LA   COOPÉRATION    SOCIALE      353 

stante  de  rame  humaine;  de  même,  pour  le  positi- 
viste, le  catholicisme  ne  résout  point  le  problème  du 
mal,  et  donc  ne  prouve  pas  Dieu. 

Mais  ces  deux  grandes  doctrines  n'en  sont  pas 
moins  les  plus  complètes,  les  plus  vivifiantes,  qui 
puissent  satisfaire  la  raison  et  la  foi,  —  nous  enten- 
dons les  deux  ensemble,  le  cœur  et  l'esprit.  Il  y  a 
plus  de  raison  vivante  et  vivifiante  dans  le  dogme 
touchant  de  l'Immaculée-Gonception  que  dans  n'im- 
porte quelle  théorie  métaphysique. 

Nous  n'avons  pas  à  nous  inquiéter  de  ce  qui  l'em- 
portera enfin.  Aujourd'hui,  les  croyants  et  les  in- 
croyants sont  à  peu  près  également  partagés  et  aussi 
désemparés.  Ni  ceux-là  ne  convertiront  ceux-ci,  ni 
ceux-ci  ne  doivent  inquiéter  ceux-là  dans  leur  foi. 

La  tâche  d'une  ligue  d'ordre  sera  de  les  récon- 
forter également  et  de  les  rallier  au  principe  fixe  qui 
leur  convient. 

Ne  nous  y  trompons  point;  en  France,  actuelle- 
ment, il  n'y  a  que  deux  disciplines  possibles  pour  un 
cerveau  qui  se  veut  sain,  pour  une  âme  qui  se  veut 
forte,  pour  une  énergie  qui  se  veut  efficace  :  le  ca- 
tholicisme traditionnel  pour  les  croyants,  le  positi- 
visme pour  les  sceptiques.  Ils  ne  se  peuvent  réduire 
l'un  à  l'autre,  et  il  serait  mortel  pour  la  société  fran- 
çaise de  le  tenter. 

Organisons  donc  la  coopération  sociale  des  catho- 
liques et  des  positivistes.  C'est  d'une  pressante  né- 
cessité. 


23 


354        TROISIÈME   PARTIE   —   LA    CRISE   MORALE 

CHAPITRE  V 
Le  Pouvoir  spirituel 


S'il  était  vrai,  comme  on  Ta  soutenu,  que  les 
dogmes  théologiques  fussent  seuls  immuables  et  que 
les  principes  positifs  dussent  être  constamment  remis 
en  question  par  la  critique,  il  nous  faudrait  admettre 
la  fatalité  de  Tanarchie,  c'est-à-dire  de  la  décompo- 
sition sociale.  Mais,  au  contraire,  c'est  l'esprit  théo- 
logique qui  est  modifiable,  tandis  que  l'esprit  positif 
est  définitif.  Espérons. 

On  l'entend  bien,  il  ne  s'agit  point  d'imposer  à 
l'opinion  générale  les  systèmes  particuliers,  provi- 
soires, de  tel  ou  tel  penseur  plus  ou  moins  subtil,  il 
s'agit  de  faire  prévaloir  la  socialité  sur  la  personna- 
lité dans  les  activités,  les  pensées  et  les  affections,  en 
un  mot,  d'organiser  le  dévouement.  Pour  cela,  le 
positivisme  est  une  assise.  Il  nous  apprend,  d'abord, 
à  ne  jamais  sacrifier  le  but  aux  moyens. 

M.  Lucien  Arréat  nous  a  dit  (1)  que  le  mal  est  bien 
plus  dans  la  corruption  des  mœurs  et  dans  le  relâ- 
chement des  caractères  que  dans  le  désordre  des 
idées.  Mais  c'est  ceci  qui  a  produit  cela. 

Auguste  Comte  y  insiste  et  y  revient  souvent  :  «  Le 
trouble  des  pensées  a  gravement  altéré  les  senti- 


(1)  Enquête  de  la  Coopération  des  Idées  sur  «  le  rétablisse- 
ment du  pouvoir  spirituel  ». 


CHAPITRE    V    —    LE   POUVOIR    SPIRITUEL         355 

ments...  Pendant  les  cinq  siècles  de  l'anarchie  occi- 
dentale, et  surtout  depuis  l'explosion  de  la  grande 
crise  qui  doit  la  terminer,  le  désordre  de  l'esprit  a 
de  plus  en  plus  affecté  le  cœur.  C'est  d'après  celui-ci 
qu'il  faut  maintenant  définir  la  maladie  révolution- 
naire consistant  dans  une  surexcitation  continue  de 
l'orgueil  et  de  la  vanité,  par  suite  d'une  tendance, 
éminemment  contagieuse,  vers  Tinfaillibilité  person- 
nelle. Aussi  la  maladie  occidentale  exige  un  traite- 
ment plus  affectif  qu'intellectuel.  Le  sentiment  étant 
moins  troublé  que  l'intelligence,  c'est  surtout  de  lui 
que  dépendra  le  rétablissement  de  l'ordre  occi- 
dental ». 

Nous  ne  savons  plus  qui  a  dit  :  «  Les  athées  vivent 
à  l'ombre  de  la  religion  ».  Rien  de  plus  vrai,  et  par- 
tout. Nous  continuons  à  vivre  de  ce  qui  reste  des 
mœurs  d'autrefois  ;  mais  parce  qu'il  n'y  a  plus  d'âme 
commune,  nous  ne  les  entretenons^  nous  ne  les  re- 
créons plus,  et  leur  fonds,  si  riche  qu'il  ait  été,  s'é- 
puise. Prenez,  au  hasard,  journaux,  revues  et  livres. 
Il  n'est  aucune  aberration  morale  qui  n'ait  ses  poètes, 
ses  théoriciens,  ses  avocats,  voire  ses  propagandistes. 

Qu'est-ce  que  le  pouvoir  spirituel?  C'est  ce  qui  di- 
rige en  dehors  du  pouvoir  temporel.  C'est-à-dire  une 
puissance  vivante,  qui  ne  se  détermine  point  par  des 
articles  de  loi;  dont  les  agents  ne  se  recrutent  point 
par  nomination  ni  par  élection,  mais  par  sélection  et 
vocation,  qui  n'a  jamais  recours  à  quelque  contrainte 
physique,  —  et  qui  n'en  est  que  plus  obéie  et  res- 
pectée. Qu'est-ce  que  l'anarchie?  C'est  tout  ce  qui 
n'est  pas  réglé,  coordonné,  discipliné,  appliqué  à 


356        TROISIÈME   PARTIE    —   LA   CRISE   MORALE 

une  tin  sociale  par  Tun  de  ces  deux  pouvoirs.  Lisons 
Comte  à  propos  :  «  Le  principe  révolutionnaire  con- 
siste surtout  dans  l'absorption  du  pouvoir  spirituel 
par  les  forces  temporelles,  qui  ne  reconnaissent 
d'autre  autorité  théorique  que  la  raison  individuelle, 
du  moins  envers  les  questions  les  plus  importantes 
et  les  plus  difficiles.  Tous  les  partis  actuels  méritent 
ainsi  d'être  également  qualifiés  d'anarchiques  et  de 
rétrogrades,  puisqu'ils  s'accordent  à  demander  aux 
lois  les  solutions  réservées  aux  mœurs.  Cette  pertur- 
bation est  devenue  tellement  universelle  et  profonde, 
que  les  meilleurs  amis  de  la  liberté  n'hésitent  jamais  ' 
à  recourir  aux  moyens  matériels  pour  faire  prévaloir 
leurs  opinions  quelconques  ». 

Pour  les  délinquants,  par  exemple,  on  réclame 
des  peines  plus  dures.  Et  puis  ?  La  peine  n'est  effi- 
cace que  dans  un  certain  ordre  social,  et  non  point 
en  proportion  de  sa  dureté,  de  son  mécanisme,  mais 
de  la  socialité  même  qui  l'édicté,  l'applique  et  la^ 
subit.  S'il  ne  s'était  agi  que  de  frapper  fort,  il  y  a 
longtemps  que  les  sociétés  eussent  extirpé  le  vice  et 
le  crime,  parce  que  rien  n'est  plus  aisé  que  de  frap- 
per fort. 

Les  «  vieilles  religions  »  et  les  «  grandes  morales  »; 
suffisent,  nous  a  dit  M.  Henri  Mazel  (1).  Mais  com- 
ment perdurent  les  vieilles  religions  et  comment  se 
maintiennent  les  grandes  morales?  C'est  là  toujours 
la  question.  Est-ce  la  trancher  que  d'affirmer  que  ce 
n'est  pas  la  force  de  l'Église,  mais  la  foi  au  Média- 


(1)  Enquête  de  la  Coopération  des  Idées. 


CHAPITRE   V   —   LE   POUVOIR    SPIRITUEL         357 

leur  qui  a  fait  le  catholicisme?  On  voit  trop  bien  le 
contraire.  «En  matière  de  religion  et  de  civilisation, 
ajoute  M.  Mazel,  l'humble  prière  incohérente  de 
risolé  importe  plus  que  les  plus  altières  et  irréfutables 
définitions  des  conciles  ».  A  ce  compte,  il  nous  faut 
placer  les  misérables  Thibétains,  avec  leurs  moulins 
à  prière,  en  tête  de  la  civilisation.  Au  surplus,  la  re- 
ligion qui  ne  s'affirme  que  par  «  Thumble  prière  in- 
cohérente de  risolé  »  n'est  pas  une  religion.  Même 
pour  soutenir  un  paradoxe,  on  n'est  pas  autorisé  h 
changer  la  signification  des  mots.  Sans  communion, 
sans  culte,  sans  Église,  il  n'est  pas  de  religion,  parce 
que  le  propre  de  la  religion  est  de  relier  (1). 

C'est  dans  ce  sens  exact  qu'on  a  pu  dire  que 
l'homme  devenait  de  plus  en  plus  religieux,  et  c'est 
pourquoi  le  positivisme,  dont  toute  l'admirable  sys- 
tématisation rallie  et  relie,  est  la  plus  parfaite  des 
religions. 

M.  Henri  Mazel  nous  a  demandé  encore  comment 
le  pouvoir  spirituel  empêchera  les  «  ignobles  »  et  les 
«  sournois  »  d'être  tels  ?  Nous  lui  demanderons,  à 
notre  tour,  quels  sont  les  articles  de  loi  qui  fixent  les 
bonnes  et  les  mauvaises  manières,  qui  imposent  la 
politesse,  l'urbanité,  par  exemple,  dans  les  salons, 
les  lieux   publics,  voire    dans  la  rue  ?   Par    quels 


(1)  Nous  savons  bien  qu'on  nous  propose,  aujourd'hui,  de 
faire  dériver  religion  de  relegere^  opposé  à  neg légère ^  et  non 
de  religare.  Mais  ces  disputes  de  pédants  ne  modifient  en  rien 
le  sens  social  d'une  grande  chose  comme  la  religion.  Observer 
les  rites,  scrupuleusement,  avec  fidélité,  sans  négligence^  c'est 
en  fait  se  relier.  Pas  de  religion  sans  culte,  et  pas  de  culte 
sans  communauté. 


358        TROISIÈME   PARTIE   —   LA   CRISE   MORALE 

moyens  on  astreint  les  femmes  à  s'infliger  la  torture 
de  donner  à  leurs  corps  les  formes  et  les  lignes  inat- 
tendues que  la  mode  décrète?  Comment pousse-t-on 
tant  de  héros  à  sacrifier  leur  bien-être,  leur  vie,  sans 
autre  compensation  que  la  simple  approbation  de  la 
postérité,  cette  «  autre  vie  des  philosophes  »  (1),  cette 
opinion  publique  dans  le  temps  ? 

Dans  quelque  groupe  humain  que  ce  soit,  même  dans 
les  hordes  primitives  ou  sauvages,  il  y  a  toujours  un 
pouvoir  spirituel.  Auguste  Comte  en  a  fait  l'histoire. 

11  ne  s'agit  point  d'orthodoxie  absolue,  mais  de  la 
convergence  qui  est  indispensable  pour  que  la  so- 
ciété ne  se  détraque  point  ;  de  Phygiène  morale  qui  est 
nécessaire  pour  que  nous  pensions  et  agissions  sai- 
nement et  pour  que  nous  soyons  heureux  ;  de  Tédu- 
cation  qui  est  utile  pour  que  nous  nous  élevions,  à 
tout  le  moins  pour  que  nous  ne  dégénérions  point. 

L'unité  morale  parfaite  est  peut-être  une  chimère; 
mais  sur  la  poussière  intellectuelle  et  la  cendre  mo- 
rale, dans  le  chaos  social,  rien  ne  germe  plus,  tout 
languit  et  meurt. 

Même  au  moyen  âge,  le  catholicisme  n'a  pu  réa- 
liser cette  (■<  unité  »  absolue.  Ce  serait  beaucoup  si, 
avec  lui,  le  positivisme  parvenait  à  en  réaliser  ce 
qu'il  faut  à  la  France  pour  vivre.  Et  pour  cela,  il 


(1)  Lettre  de  Diderot  à  Falconet.  Dans  la  même  lettre,  on 
lit  encore  :  «  La  postérité  ne  commence  proprement  qu'au 
moment  où  nous  cessons  d'être  ;  mais  elle  nous  parle  longue- 
ment auparavant.  Heureux  celui  qui  en  a  «  conservé  la  parole 
au  fond  de  son  cœur  !))  —  ((  Les  peines  ou  les  plaisirs  réels  ou 
physiques  ne  sont  presque  rien.  Les  peines  et  les  plaisirs  d'opi- 
nion sont  sans  nombre  ». 


CHAPITRE   V   —   LE    POUVOIR    SPIRITUEL         359 

faut  agir.  On  ne  comprend  la  doctrine  positiviste 
qu'en  la  vivant  au  grand  jour,  parce  qu'il  faut  Tai- 
mer.  L'exégèse  du  positivisme,  c'est  l'action. 

Les  royalistes  nous  ont  dit  que  la  presse,  au  ser- 
vice de  la  finance  internationale,  fabrique  aux  Fran- 
çais une  opinion  antifrançaise.  D'après  eux,  cela  est 
inhérent  au  gouvernement  républicain.  Pourquoi?  Il 
n'en  serait  pas  de  même  d'un  roi.  Pourquoi?  C'est 
oublier  que  la  ploutocratie  est  apparue  sous  la  monar- 
chie qui  ne  lui  a  point  été  hostile;  c'est  oublier  Thistoire. 
Qu'ilssereportentdoncàcequ'écrivaitAugusteComte 
en  1826,  c'est-à-dire  sous  le  régime  panacée  :  «  Je  dois 
indiquer  enfin,  comme  dernière  conséquence  géné- 
rale de  la  dissolution  du  pouvoir  spirituel,  rétablis- 
sement de  cette  sorte  d'aristocratie  moderne  qui  n'a 
point  d'analogie  exacte  dans  l'histoire,  et  qu'on  peut 
désigner,  à  défaut  d'une  expression  plus  juste,  sous 
le  nom  de  ministérialisme  ou  de  despotisme  adminis- 
tratif. Son  caractère  organique  propre  est  la  centra- 
lisation du  pouvoir  poussée  de  plus  en  plus  au  delà 
de  toutes  les  formes  raisonnables,  et  son  moyen  gé- 
néral d'action  est  la  corruption  systématisée  ».  Et 
encore,  plus  tard,  en  nous  expliquant  pourquoi,  en 
pleine  désorganisation  spirituelle,  l'ordre  politique 
est  nécessairement  rétrograde  tandis  que  le  progrès 
est  inévitablement  anarchique  :  «  Ceux  qui  croient 
conduire  ne  peuvent  obtenir  ou  conserver  l'autorité 
que  d'après  une  hypocrisie  dégradante,  oii  les  infé- 
rieurs imposent  leur  état  aux  supérieurs.  Voilà  com- 
ment, depuis  que  le  besoin  de  construire  est  devenu 
prépondérant,  le  scepticisme,  qui  ne  convenait  qu'au 


360        TROISIÈME   PARTIE   —    LA   CRISE   MORALE 

siècle  de  la  démolition,  constitue  le  principal  obstacle 
à  la  véritable  émancipation.  Non  moins  contraire  à 
la  sécurité  qu'à  la  dignité,  la  situation  contradictoire 
des  hommes  d'État  les  empêche  autant  de  retenir  que 
de  pousser.  En  temps  ordinaire,  ils  emploient  les 
croyances  rétrogrades  et  les  dogmes  anarchiques  à 
se  neutraliser  mutuellement,  sans  pouvoir  nulle  part 
trouver  des  principes  de  prévision  ni  de  conduite. 
Ils  ne  peuvent  éviter  les  déviations  qu'en  demeurant 
passifs,  quoique  la  situation  les  force  souvent  d'agir. 
Toujours  incapables  de  guider  ou  d'arrêter  le  public, 
ils  se  bornent  à  le  seconder,  soit  quand  les  vices  de 
la  rétrogradation  suscitent  des  secousses  anarchi- 
ques, soit  lorsque  les  désastres  résultés  de  celle-ci 
disposent  à  rétrograder  davantage  ». 

^  Après  la  Renaissance,  la  monarchie  devint  de  plus 
en  plus  absolutiste,  centralisatrice,   bureaucratique, 
parasitaire.  Dès  lors,  la  France  est  atteinte.  La  ma- 
ladie suivra  son  cours.  Notre  parlementarisme  actuel 
n'en   est  que  le  paroxysme.  Nos  jacobins  ne  font 
qu'exagérer  les  vices  des  rois  de  la  décadence,  et  ils 
les  multiplient  de  leur  nombre.  Dernièrement,  un 
royaliste,  Fagus,    le    reconnaissait  (1)    :   «  Certes,! 
quand  Louis  XIV  abattit  le  vieux  Louvre  <(  gothique  »| 
de  Philippe  Auguste,  et  qu'il  ne  comprenait  plusJ 
une  fissure  fêla  la  Bastille,  et  la  tour  du  Temple  tres-| 
saillit...  Ich  dien,  je  sers,  disait  avec  fierté  le  moyer) 
âge.  —  Non  serviam,  crient  les  temps  modernes.  Le| 


(1}   Discours   sur   les  préjugés    ennemis  de   r histoire   dm 
France. 


CHAPITRE   V   —    LE   POUVOIR    SPIRITUEL         361 

guerres  civiles  et  religieuses  avaient  révélé  une  nou- 
velle noblesse,  frondeuse,  rebelle,  insurgée. Et  à  la  fin 
bridée,  et  du  coup  à  moitié^détruite,  énervée  surtout, 
si  elle  sert,  c'est  servilement.  Quand  jadis  le  gentil- 
homme chambellan,  sa  cuirasse  délacée,  préparait  la 
chambre  du  roi,  il  était  Jà  aussi  noble  qu'aux  côtés 
du  roi  combattant  ou  jugeant.  Mais  quand  cette^ 
chambre  il  la  para  de  vaniteuse  inertie,  il  passa  la-^ 
quais.  Et  le  bourgeois  à  Taffût  le  supplanta...  C'est 
le  triomphe  de  Thomme  sensible,  cet  aïeul  de  Fhu- 
manitaire,  ce  haineux  des  choses  héroïques,  qu'an- 
nonce déjà  Fénelon.  C'est  le  triomphe  enfin  du 
bureaucrate  et  du  parleur,  et  de  l'agioteur  :  du 
niveleur,  pour  tout  dire  d'un  mot  ». 

On  ne  va  pas  contre  l'opinion  publique,  on  ne  va 
même  pas  sans  elle.  Les  élections  qu'on  truque  ne  la 
suppléent  point.  Avec  un  roi,  elle  peut  n'être  pa& 
égarée,  dispersée  et  avilie  comme  elle  Test,  systé- 
matiquement, dans  l'anarchie  parlementaire  :  elle 
n'en  sera  pas  moins  iluctuante  et  dangereuse  si  elle 
n'est  éclairée  et  guidée.  C'est  donc  là  que  doit  porter 
le  premier  et  le  plus  énergique  effort  de  reconstitu- 
tion socialL\  Ce  qui  rend  le  parlementarisme  si  nocif 
et  ce  qui  le  maintient  malgré  tout,  c'est  qu'il  fait  de 
ses  adversaires  les  plus  déterminés  des  collabora- 
teurs en  leur  inspirant  une  activité  qui  accroît  la 
confusion.  Si  toutes  les  forces  vives  qui  se  perdent 
dans  une  vaine  agitation  s'employaient  à  une  action 
positive,  elles  pourraient  beaucoup.  Elles  pourraient 
tout.  Au  lieu  de  gaspiller  des  millions  aux  élections 
pour  aggraver  la  fièvre  politicienne  qui  nous  mine^ 


362        TROISIÈME   PARTIE    —    LA    GRISE    MORALE 

pourquoi  ceux  qui  se  croient  de  bons  citoyens  ne 
font-ils  point  un  journal  d'informations,  indépen- 
dant, à  gros  tirage,  qui  renseignerait  exactement  les 
Français,  enseignerait  le  peuple,  contrôlerait  les  di- 
rigeants ?  Au  lieu  de  s'acharner  à  recruter  quel- 
ques partisans  incertains  de  nous  ne  savons  quel 
u  coup  »  miraculeux,  pourquoi  ne  pas  bâtir  un  Palais 
du  peuple,  qui  faciliterait  l'organisation  des  grandes 
forces  prolétariennes,  en  les  éclairant,  en  les  disci- 
plinant? Le  parti  qui  ferait  cela,  d'abord,  manifesterait 
qu'il  veut  véritablement  ce  que  tous  disent  vouloir, 
et  qu'il  peut.  Mais  aucun  ne  le  fera,  et  pour  cause. 

Les  catholiques  disent  :  toute  autorité  vient  de 
Dieu  ;  nous  disons,  nous  :  de  l'Humanité.  Sous  deux 
termes  différents,  c'est  le  même  principe  qui  su- 
bordonne la  partie  à  l'ensemble,  ce  qui  passe  à 
ce  qui  dure.  Sans  ce  principe  essentiel  aucun 
appétit  personnel  n*est  contenu,  aucun  caprice 
divergent  n'est  bridé,  aucune  tyrannie  ne  se  limite. 
«  Nos  parlementaires  peuvent  tout,  a-t-on  dit,  parce 
qu'ils  soutiennent  que  Dieu  n'existe  pas  ».  Peut-être 
aussi  soutiennent-ils  que  Dieu  n'existe  pas  pour  pou- 
voir tout.  Et  le  parlementarisme  les  y  pousse  d'autant 
mieux  qu'il  représente  le  principe  contraire,  le  sa- 
crifice de  l'intérêt  général  aux  intérêts  particuliers, 
la  haine  du  passé  qu'on  ne  veut  pas  continuer  comme 
de  l'avenir  qu'on  ne  peut  préparer,  pour  s'absorber 
dans  l'ignoble  jouissance  du  moment.  Il  faut  un  ordre, 
et  un  principe  qui  ne  porte  pas  nécessairement  au 
désordre.  Une  opinion  publique  peut  s'instruire,  s'or- 
ganiser. Elle  est  un  ensemble  de  sentiments  sociaux. 


CHAPITRE   V   —   LE   POUVOIR    SPIRITUEL         363 

Un  Parlement  ne  connaît  que  la  cohue  électorale,  et 
celle-ci  qui  ne  se  forme  jamais  qu'un  jour,  pour  une 
fin  personnelle,  elle  ne  se  meut  que  pour  des  pro- 
messes ou  des  profits  immédiats. 

Toute  fonction  suppose  un  organe.  Il  n'y  a  pas  de 
société  sans  gouvernement  temporel  et  spirituel. 
Seulement,  ces  deux  pouvoirs  peuvent  être  réunis,  ce 
•qui  entraîne  le  pire  despotisme  ;  ou  confondus,  ce 
qui  provoque  le  gâchis  tyrannique  que  nous  avons 
présentement  et  qui  va  s'aggravant. 

Le  grand  principe  catholique,  que  le  positivisme 
loin  de  rejeter  complète  et  développe,  c'est  la  sépa- 
ration des  deux  pouvoirs.  La  franc-maçonnerie,  sans 
doctrine  d'ailleurs,  méconnaît  cette  admirable  divi- 
sion du  travail  social  que  nous  devons  surtout  au 
catholicisme. 

Avec  le  catholicisme  contre  la  franc-maçonnerie, 
contre  tous  les  partis,  il  y  a  donc  à  «  rétablir  »  vrai- 
ment, et  au  plus  tôt,  la  séparation  des  deux  pouvoirs  : 
«  l'un  qui  commande  les  actes,  l'autre  qui  modifie 
les  volontés  ;  l'un  moral,  qui  conseille,  l'autre  po- 
litique, qui  commande  ».  «  La  prépondérance  néces- 
saire de  celui-ci,  toujours  fondé  sur  la  force  maté- 
rielle, dit  A.  Comte,  représente  l'ascendant  spontané 
de  la  personnalité  dans  notre  imparfaite  nature,  où 
les  plus  grossiers  besoins  se  trouvent  les  plus  ur- 
gents et  les  plus  contenus.  Sans  cette  irrésistible  fa- 
talité, notre  vie  individuelle  manquerait  elle-même 
de  consistance  et  de  direction  ;  mais  surtout  notre 
existence  collective  ne  comporterait  ni  caractère,  ni 
activité.  C'est  pourquoi  le  pouvoir  moral,  qui  repose 


364        TROISIÈME   PARTIE   —   LA   CRISE   MORALE 

sur  la  conviction  et  la  persuasion,  doit  rester  pure- 
ment modérateur,  sans  devenir  jamais  directeur  ». 

On  sait  comment  les  fonctions  se  répartissaient 
jadis.  Le  positivisme  perfectionne  sans  changer  ce 
que  la  nature  sociale  a  spontanément  fait  surgir  et 
Tempirisme  entretenu  :  a  Le  pouvoir  matériel  est 
concentré  chez  les  grands  ou  les  riches  ;  le  pouvoir 
intellectuel  appartient  aux  sages  et  aux  prêtres  ;  et  le 
pouvoir  moral  réside  parmi  les  femmes  ;  ils  reposent 
respectivement  sur  la  force,  la  raison  et  raflfection  ». 
Les  deux  derniers  se  combinent  pour  former  le  pou- 
voir  spirituel  :  le  philosophe  règle  la  vie  publique,  la- 
femme  la  vie  privée. 

Les  deux  pouvoirs  se  caractérisent  réciproquement 
par  la  dénomination  de  Tautre.  En  nommant  Tuii 
spirituel,  on  précise  que  l'autre  est  matériel  ;  en 
qualifiant  celui-ci  de  temporel,  on  indique  que  l'autre 
est  éternel. 

Le  pouvoir  temporel  ne  s'exerce  donc  que  sur  œ 
qui  est  présentement.  «  Sans  aucune  autorité  envers 
le  passé  qu'il  connaît  trop  peu,  ni  sur  l'avenir  qu'il 
ne  saurait  comprendre  »,  il  ne  s'inspire  que  du  pré- 
sent. Il  n'a  qu'à  maintenir  la  solidarité.  Toutefois^ 
cet  empirisme  exige  une  direction  morale  ;  a  car 
toutes  les  mesures  pratiques  qui  concernent  le  pré- 
sent doivent  être  connues  d'après  le  passé  et  pour 
l'avenir  ;  autrement  elles  manqueraient  à  la  fois  de 
base  et  de  but  ».  Cette  direction  morale,  au  con- 
traire, s'inspirera  donc  de  ce  qui  dure  et  maintiendra 
la  continuité. 

«  Le  pouvoir  religieux,  dit  Comte,  principal  organe 


CHAPITRE   V    —   LE   POUVOIR    SPIRITUEL         365 

de  la  continuité  humaine,  représente  seul  les  deux 
durées  indéfinies  entre  lesquelles  flotte  le  domaine 
éphémère  du  pouvoir  politique  proprement  dit. 
C'est  en  parlant  exclusivement  au  nom  du  passé,  qu'il 
contemple  sans  cesse,  et  de  l'avenir,  qu'il  médite  tou- 
jours, que  le  vrai  sacerdoce  devient  Tunique  consé- 
crateur  efficace  de  toutes  les  dignes  autorités  empi- 
riques civiles,  ou  domestiques.  Aussi,  le  contraste 
hétérogène  des  noms  usités  rappelle  à  la  fois  la  na- 
ture propre  et  le  domaine  respectif  de  chacun  des 
pouvoirs  spirituel  ou  temporel  ». 

Il  convient  de  remarquer  qu'à  l'hostilité  inconsi- 
dérée des  jacobins  et  des  intellectuels  pour  la  sépa- 
ration des  pouvoirs,  le  bon  sens  populaire  oppose 
sagement  la  distinction  de  la  théorie  et  de  la  pra- 
tique. «  Chaque  profession  dignement  exercée  deve- 
nant moralement  un  véritable  office  civique,  le  théo- 
ricien et  le  praticien  constituent  donc,  dans  les 
moindres  arts,  les  vrais  équivalents  des  deux  pou- 
voirs spirituel  et  temporel...  Aussi,  les  qualifications 
de  théorique  et  de  pratique  sont  les  plus  propres  à 
caractériser  la  vraie  nature  du  grand  dualisme  so- 
cial, et  son  extension  nécessaire  à  toutes  les  parties 
de  l'organisme  collectif  ». 

Auguste  Comte  marque  encore  d'autres  opposi- 
tions qui  exigent  la  séparation  des  deux  pouvoirs. 
L'un  est  général  et  Tautre  spécial.  «  La  vraie  théorie 
est  toujours  générale,  comme  la  saine  pratique  reste 
constamment  spéciale  ;  puisque  chacun  doit  tout  con- 
cevoir essentiellement,  sans  que  personne  aspire  à 
tout  exécuter.  La  spécialité  actuelle  des  prétendus 


366        TROISIÈME    PARTIE    —   LA   CRISE   MORALE 

théoriciens  constitue  une  véritable  monstruosité  in- 
tellectuelle et  sociale,  que  Tanarchie  moderne  peut 
seule  expliquer  et  qui  devient  aujourd'hui  le  prin- 
cipal obstacle  à  la  reconstitution  de  Tordre  occiden- 
tal. D'après  rintime  dépendance,  à  la  fois  objective 
et  subjective,  qui  lie  tous  les  éléments  physiques,  in- 
tellectuels et  moraux  de  Téconomie  naturelle,  son 
étude  scientifique  et  logique  ne  saurait  être  scindée 
sans  une  profonde  irrationalité.  Aucune  partie  de  cet 
ordre  universel  ne  devient  vraiment  appréciable  sans 
la  conception  des  autres.  La  vie  réelle  a  toujours  be- 
soin de  leur  ensemble,  qui  peut  seule  conduire  à  de 
véritables  conseils  ;  tandis  que  les  savants  spéciaux 
ne  peuvent  aujourd'hui  fournir  aux  praticiens  que  de 
simples  renseignements  dont  ceux-ci  doivent  même 
se  défier  ordinairement.  Sans  la  généralité  des  vues, 
qu'on  ne  saurait  obtenir  autrement,  l'abstraction 
théorique  deviendrait  habituellement  une  pure  infir- 
mité mentale,  aussi  stérile  pour  le  bien  public  que 
nuisible  au  bonheur  privé.  C'est  à  une  telle  étude 
systématique  de  l'ordre  universel  que  les  praticiens 
doivent  ensuite  rattacher  leurs  entreprises  spéciales 
pour  Tamélioration  correspondante  de  cette  éco- 
nomie universelle.  Alors  la  théorie  et  la  pratique  se 
trouvent  intimement  combinées,  d'après  une  suffi- 
sante harmonie  entre  l'esprit  d'ensemble  et  l'esprit 
de  détail,  également  indispensables  à  notre  sagesse 
pour  remplir  dignement  son  office  actif  ». 

L'un  est  universel  et  l'autre  local  ;  celui-ci  consi- 
dère la  Patrie  sous  l'aspect  politique  ;  celui-là  l'Hu- 
manité sous  l'aspect  moral. 


CHAPITRE   V    —   LE   POUVOIR    SPIRITUEL         367 

Le  pouvoir  spirituel  doit  donc  rester  étranger  à 
toute  puissance  matérielle,  soit  économique,  soit  po- 
litique. La  richesse  et  le  commandement  sont  aussi 
contraires  à  l'influence  morale  de  la  femme  dans  la 
vie  privée  qu'à  l'influence  intellectuelle  du  philo- 
sophe dans  la  vie  publique.  «  Tout  commandement 
lui  devient  doublement  funeste,  soit  en  préoccupant 
son  esprit  de  détails  qui  gênent  la  vue  de  l'ensemble, 
soit  en  corrompant  son  cœur  par  l'habitude  d'em- 
ployer la  force  au  lieu  de  la  raison  et  de  l'amour  ». 
Et  A.  Comte,  ailleurs,  dit  encore  :  «  Pour  se  borner 
à  conseiller,  il  faut  ne  pouvoir  jamais  commander, 
même  par  la  richesse  ;  autrement  notre  misérable 
nature  reste  disposée  à  substituer  souvent  la  force 
aux  démonstrations  ».  L'amour  et  la  persuasion  sont 
les  seuls  moyens  du  pouvoir  spirituel,  —  et  ce  sont 
les  plus  efficaces.  S'effraye-t-on  qu'ils  puissent  trop, 
nous  répondrons  que,  s'appuyant  sur  l'opinion  pu- 
blique et  surtout  sur  l'énergie  prolétarienne,  ils  ne 
peuvent  que  le  bien. 

Ainsi  donc,  le  pouvoir  spirituel  doit  être  spirituel 
sans  cesser  d'être  un  pouvoir. 

Il  y  a,  là  contre,  un  gros  préjugé.  On  redoute  le 
cléricalisme. 

L'éducation  est  le  principal  office  du  pouvoir  spiri- 
tuel constitué.  Par  le  fait  même  que  cet  offlce  est  rem- 
pli, on  peut  dire  que  ce  pouvoir  se  constitue.  Aucune 
fonction  ne  s'accomplit  sans  organe.  C'est  ainsi  que 
toute  éducation  sociale  est  cléricale.  L'anticléricalisme 
est  proprement  de  la  contre-éducation.  S'il  n'a  pas 
le  «  prêtie  »,  le  prolétariat  aura  le  «  meneur  ».  Se  re- 


568        TROISIÈME    PARTIE   —    LA   CRISE   MORALE 

fuser  à  reconstituer  le  pouvoir  spirituel,  c'est  conti- 
nuer îi  livrer  le  populaire  aux  politiciens  et  aux  dé- 
magogues, à  tous  les  éléments  de  corruption  morale 
-et  de  dissolution  sociale. 

Quand  il  reste  dans  sa  fonction,  le  cléricalisme  est 
la  garantie  de  toute  liberté.  En  effet,  et  Auguste 
Comte  Ta  bien  montré,  «  une  loi  très  connue  de  la 
nature,  en  politique,  établit  formellement  que  le  seul 
moyen  de  n'être  pas  gouverné,  c'est  de  se  gouverner 
soi-même.  Elle  est  applicable  aux  masses  comme  aux 
individus,  aux  choses  comme  aux  personnes.  Elle  si- 
gnifie, dans  son  acception  la  plus  étendue,  que 
moins  le  gouvernement  moral  a  d'énergie  dans  une 
société,  plus  il  est  indispensable  que  le  gouverne- 
ment matériel  acquière  d'intensité  pour  empêcher  ' 
l'entière  décomposition  du  corps  social  ».  Si  donc, 
actuellement,  la  force  ne  joue  pas  un  plus  grand 
rôle  dans  notre  gouvernement,  c'est  qu'elle  répugne 
de  plus  en  plus  à  notre  civilisation  industrielle,  et  • 
c'est  aussi  que  Ténergie  manque.  Mais  elle  est  rem- 
placée par  le  truc,  la  ruse,  et  surtout  la  corruption, 
—  qui  valent  moins,  qui  sont  plus  pernicieux.  Et 
^nous  ne  sommes  pas  plus  libres  ! 

Mais,  objectera-ton,  tout  cléricalisme  suppose  des  , 
"dogmes;  que  devient  la  liberté  de  penser  ? 

Elle  reste  entière,  puisque  les  dogmes  ne  sont  que 
proposés.  L'opinion  organisée  seule  doit  suffire  à 
■contenir  la  divagation.  L'ordre  n'en  exige  pas  plus. 

Mais,  enfin,  dira-t-on  encore,  le  positivisme  a  ses' 
dogmes.  Oui,  — parce  que  la  pensée  a  ses  lois,  et  l'af- 
fection ses  règles.  Le  principe  fondamental  du  dogme 


CHAPITRE   V    —    LE    POUVOIR   SPIRITUEL         369 

positif,  on  le  connaît  :  c'est  «  rassujettissement  de  tous 
les  phénomènes  quelconques  à  des  relations  inva- 
riables ».  De  Fadmettre  et  de  s'y  conformer,  nous 
prions  qu'on  nous  dise  en  quoi  la  liberté  de  penser 
est  restreinte?  Elle  en  est  grandie,  au  contraire, 
puisqu'elle  est  fortifiée  ainsi.  De  même,  ce  qu'on 
nomme  «  l'amour  libre  »  n'est  ni  de  l'amour  humain 
ni  de  la  liberté.  11  convient  mieux  à  des  sauvages, 
asservis  à  toutes  les  nécessités  immédiates,  aux 
étroites  possibilités,  d'errer  peureusement  à  tra- 
vers la  brousse  et  la  jungle  :  une  belle  route,  sûre, 
aplanie,  droite,  est  une  conquête  de  la  civilisation, 
une  liberté  certaine,  celle  de  circuler  en  sécurité  et 
d'atteindre  l'étape.  Elle  a  pourtant  sa  police  et  elle 
nous  trace  une  ligne  de  marche. 

Déraisonner  n'est  pas  librement  penser,  puisque 
ce  n'est  pas  penser,  —  non  plus  que  voler  ou  tuer 
sont  de  la  liberté  sociale,  puisque  c'est  contre  toute 
socialité.  «  Le  dogmatisme,  nous  dit  Comte,  est  l'état 
normal  de  l'intelligence  humaine,  celui  vers  lequel 
elle  tend  par  sa  nature,  continuellement  et  dans  tous 
les  genres,  même  quand  elle  semble  s'en  écarter  le 
plus.  Car  le  scepticisme  n'est  qu'un  état  de  crise... 
Les  peuples  modernes  ont  obéi  à  cette  impérieuse  loi 
de  notre  nature,  jusque  dans  leur  période  révolu- 
tionnaire, puisque  toutes  les  fois  qu'il  a  fallu  réelle- 
ment agir,  même  seulement  pour  détruire,  ils  ont  été 
conduits  inévitablement  à  donner  une  forme  dogma- 
tique à  des  idées  purement  critiques  par  leur  es- 
sence. Ni  l'homme,  ni  l'espèce  humaine  ne  sont  des- 
tinés à  consumer  leur  vie  dans  une  activité  stérile- 

24 


370        TROISIÈME   PARTIE   —    LA   CRISE   MORALE 

ment  raisonneuse,  en  dissertant  continuellement  sur 
la  conduite  qu'ils  doivent  tenir  ».  D'autre  part,  il  dit 
encore  :  «  Soit  sous  le  rapport  intellectuel,  soit  sous 
le  rapport  moral,  il  est  constaté  que  dans  toute  so- 
ciété régulière,  les  notions  de  bien  et  de  mal  desti- 
nées à  diriger  la  conduite  de  chacun  dans  les  diverses 
relations  sociales  et  même  dans  la  vie  purement  in- 
dividuelle (en  tant  qu'elle  peut  influer  sur  ces  rela- 
tions), doivent  se  réduire  à  ce  qui  est  prescrit  ou 
prohibé  par  des  préceptes  positifs,  établis  et  main- 
tenus par  une  autorité  spirituelle  convenablement 
organisée,  et  dont  l'ensemble  constitue  la  doctrine 
sociale  directrice  ». 

Le  savoir  pour  le  savoir  aboutit  à  l'absurde.  Ce 
n'est  plus  la  division  féconde  du  travail,  puisque  aucun 
dogme  ne  relie  plus  les  travailleurs,  c'est  la  pulvéri- 
sation de  la  connaissance.  Les  pédantocrates  sem- 
blent avoir  pour  idéal  intellectuel  la  science  de  la 
fourmi,  —  qui  sans  doute  connaît  mieux  le  grain  de 
sable  qu'aucun  de  nos  savants  ne  le  connaîtra  jamais. 

Une  science  qui  n'a  d'autre  fin  qu'elle-même  est  la 
pire  chimère. 

Une  explication  ne  termine  rien,  elle  complique 
tout.  D'un  problème  qu'on  croit  résolu  surgissent 
d'autres  problèmes  plus  complexes.  L'extrême  spé- 
cialisation dans  une  science  en  désagrège  Tunité,  et 
il  n'y  a  qu'une  grande  doctrine  religieuse,  soit  le  ca- 
tholicisme, soit  le  positivisme,  qui  puisse  discipliner 
la  pensée  scientifique  et  la  subordonner  à  ce  qui  est 
plus  qu'elle  :  le  cœur  ;  pour  la  faire  concourir  à  sa 
fin  la  plus  haute  :  l'Humanité.  ^ 

i 


CHAPITRE    V    —    LE    POUVOIR    SPIRITUEL         371 

La  foi  sera  toujours  la  première  des  vertus  so- 
ciales. 

Résumons.  D'après  Comte,  le  pouvoir  spirituel  a 
pour  destination  propre  l'organisation  et  la  direction 
de  Topinion  publique.  Il  élabore,  il  rappelle,  il  main- 
tient les  principes  de  socialité.  Il  règle,  il  conseille, 
il  consacre.  Il  a  la  direction  suprême  de  Téducation, 
soit  spéciale,  soit  morale.  Le  nombre  des  théoriciens 
ne  doit  pas  dépasser  le  dix-millième  du  chiffre  de 
la  population  totale,  et  cette  fonction  ne  souffre  point 
la  médiocrité  morale  et  intellectuelle. 

Si  Ton  veut  bien  se  rendre  compte  de  la  situation 
critique  dans  laquelle  se  trouve  la  civilisation  occi- 
dentale, et  notamment  la  société  française,  à  tous 
égards,  si  Ton  y  réfléchit  librement,  peut-être  ad- 
mettra-t-on  enfin,  avec  Comte,  que  «  la  formation  du 
sacerdoce  positif  devient  la  première  condition  d'une 
régénération  mentale  et  morale,  non  moins  indispen- 
sable à  l'ordre  qu'au  progrès  ». 

Comme  tous  les  fondateurs  de  religion,  Auguste 
Comte  a  trop  négligé  l'inertie  et  les  résistances  qui 
s'opposent  au  développement  naturel  de  la  société. 
Il  supposait  qu'au  vingtième  siècle  l'Humanité  tout 
entière  serait  ralliée  au  positivisme  comme  à  la  reli-- 
gion  la  plus  compréhensive.  Il  se  trompait,  et  peut- 
être  volontairement.  Pour  mieux  voir  et  nous  mon- 
trer, il  rapprochait. 

Il  y  faudra  des  siècles  et  des  siècles... 

Mais  ce  recul  indéfini  ne  nous  dispense  point  des 
devoirs  présents.  Le  plus  urgent,  c'est  de  commencer, 
en  France,  une  organisation  de  l'opinion  publique 


372        TROISIÈME    PARTIE    —    LA    CRISE   MORALE 

et  une  éducation  sociale  suffisantes  pour  réagir  contre 
la  politiquerie  et  toutes  les  anarchies.  Car  il  faut 
que  la  France  vive  pour  queTHumanité  s'élève.  Fille 
aînée  de  l'Église,  elle  est  la  mère  prodigieuse  du 
positivisme. 

Ce  que  Comte  appelait  la  «  maladie  occidentale  », 
provoquée  par  une  «  critique  effrénée  »,  «  Pinsur- 
rection  générale  des  vivants  contre  les  morts  »,  et  la 
a  destruction  révolutionnaire  »,  se  caractérise  sur- 
tout par  les  vaines  prétentions  de  tous  à  Tautorité, 
aux  titres,  à  la  richesse.  Nul  n'est  plus  satisfait  de  ce 
qu'il  est,  nul  n'est  plus  heureux  où  il  est.  Au  lieu  de 
fonctions  à  remplir,  on  ne  conçoit  plus  que  des  droits 
à  sauvegarder  ou  à  conquérir.  Tous  les  rapports  en 
sont  faussés,  tout  est  subverti.  «  La  soumission  est  la 
base  du  perfectionnement  ».  C'est  donc,  d'abord, 
l'humilité  et  la  vénération  que  nous  avons  à  réap- 
prendre. Elles  n'importent  pas  moins  à  la  santé  du 
cœur  qu'à  l'équilibre  cérébral. 

Ce  serait  déjà  quelque  chose  —  une  véritable  puis- 
sance spirituelle  —  qu'un  groupe  d'hommes  renon- 
çant délibérément  à  toute  candidature,  à  toute  dis- 
tinction, à  tout  lucre,  pour  se  consacrer  à  l'éducation 
populaire  et  à  l'organisation  sociale.  Leur  tâche  est 
bien  définie.  Ils  n'ont  qu'à  s'inspirer  du  Maître,  et 
par  le  cœur  surtout.  Deux  entreprises  possibles  aus- 
sitôt solliciteront  plus  particulièrement  leur  dévoue- 
ment social  :  la  fondation  d'un  Palais  du  peuple  et 
celle  d'un  grand  journal  quotidien.  Ceci  pour  avertir 
l'opinion  publique  des  mensonges  par  lesquels  on  la 
divise,  on  l'égaré,  on  l'exploite.  Cela  pour  arracher 


CHAPITRE   V   —   LE    POUVOIR    SPIRITUEL  373 

le  prolétariat  aux  suggestions  abrutissantes  et  dange- 
reuses des  démagogues.  Ceci  pour  rallier  une  opinion 
française  libérée,  assainie,  instruite,  la  diriger,  la 
mettre  en  action,  et  d'abord  contre  le  parlementa- 
risme dissolvant  et  pour  la  l'econstitution  sociale. 
Cela  pour  relier  et  discipliner  toutes  les  énergies  so- 
ciales du  peuple  afin  de  reconstruire  solidement 
toutes  nos  assises  :  familles,  salons,  communes,  uni- 
versités populaires,  corporations,  coopérations,  mu~ 
tualités,  etc. 

Voilà  comment  se  rétablira  prochainement  le  pou- 
voir spirituel,  et  pourquoi.  C'est  dans  la  nuit  d'a- 
gonie où  se  débat  l'âme  française  effarée,  une  toute 
petite  lueur  vers  quoi  les  bonnes  volontés  se  peuvent 
diriger. 


TABLE  DES  MATIÈRES 


Pages 

Introduction 1 

PREMIÈRE  PARTIE 
La  crise  économique 

Chapitre  premier.  —  Les  Prolétaires 19 

Chapitre  IL  —  Le  Socialisme 28 

Chapitre  IIL  —  Le  Réformisme 64 

Chapitre  IV.  —  Le  Syndicalisme 82 

DEUXIÈME   PARTIE 
La  crise  politique 

Chapitre  premier,  —  Les  Fonctionnaires.    .    .    .  149 

Chapitre  II.  —  L'Anarchie  dissolvante 209 

Chapitre  III.  —  Le  Parlementarisme 228 

Chapitre  IV.  —  La  Dictature  positive 246 

TROISIÈME  PARTIE 
La  crise  morale 

Chapitre  premier.  —  La  Femme  et  le  Positivisme.  279 

Chapitre  II.  —  La  Décomposition  morale.  .    .    .  294 

Chapitre  III.  —  L'Individualisme 316 

Chapitre  IV.  —  La  Coopération  sociale  du  Catho- 
licisme et  du  Positivisme 337 

Chapitre  V.  —  Le  Pouvoir  spirituel 354 

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X  ar^  _  „,  MtncK,  ùnp.,  4  bit,  Am.  de  ChdtiUoa  QogQ  ' 


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